SUR LA BRÈCHE
Par Matt George - Illustrations Jenay Loetscher
ELLE M’A FAIT RETOMBER EN ENFANCE. MOI AUSSI JE FAISAIS DE L’AUTO-STOP POUR ALLER À LA PLAGE. AVEC MON FRÈRE, PAR DES JOURS AUSSI POURRIS QUE CELUI-CI. PLUVIEUX, HUMIDE, GRIS, FROID. LA GOSSE ME FAISAIT PENSER À MOI, PLANTÉE LÀ AU MILIEU DE NULLE PART, LE POUCE LEVÉ, DEMANDANT UN BOUT DE CHEMIN VERS LE SURF… N’IMPORTE QUEL SURF. UNE PLANCHE DANS UN SAC TREMPÉ ET TACHÉ DE CIRE SOUS MON BRAS, SON LEASH COMME BRETELLE.
Je me suis garé sur le bas-côté, dans la boue et l’ai aidée à mettre sa planche sur la galerie. J’étais content que ce soit moi qui me sois arrêté et pas un découpeur à la hachette.
- J’m’appelle Dale. J’ai séché les cours. C’est tout ce qu’elle a dit en montant. J’estimai qu’elle avait dans les 15 ans. Je suis revenu sur la deux-voies, traçant ma route vers Stinson Beach. Elle était plutôt contente de ne plus être sous la pluie. Pour lancer la conversation, je lui ai demandé d’où elle venait. Elle m’a répondu vaguement que c’était quelque part derrière la colline et que, de toute façon, je n’en avais jamais entendu parler. Puis elle m’a demandé d’où moi je venais. Je lui ai dit. Ses yeux se sont allumés.
- Vraiment ? Santa Barbara, vraiment ? Tu connais Tom Curren ?
- Ben, euh…Oui, oui je le connais. Pourquoi tu veux le savoir ?
- Hein ? Pourquoi j’veux le savoir ? Ben p’t’tre pa’sque c’gars est à peu près l’meilleur surfeur du monde entier !
Dale a continué en me disant qu’elle “potassait” la technique de Curren, que sa planche avait les mêmes couleurs que celle de Curren, qu’elle avait toutes ses photos dans sa chambre et qu’elle désirait plus que tout être championne du monde comme Curren. Dale était lancée maintenant. Elle m’expliqua comment elle allait “commencer la compet’, quoi”. Comment elle allait “aller à Santa Cruz un jour, parce qu’il faut réussir là-bas ou tu perces jamais”. Elle m’a dit qu’elle n’y avait même jamais été, mais qu’elle avait “vu plein de photos quoi”. J’écoutais attentivement. La gamine avait un rêve, c’était certain.
Nous avons serpenté jusqu’à Stinson Beach, puis je suis allé m’arrêter devant un beachbreak. Dale n’en a pas voulu.
- Écoute mec, tu veux pas surfer ici ? J’connais un meilleur coin, continue à rouler.
Elle semblait sérieuse, alors je suis reparti. Environ dix minutes plus tard, je me suis garé devant un magasin pour prendre un sandwich. Dale m’a accompagné. Je l’ai vue attraper une pomme, y croquer une grande bouchée et la reposer. Avant d’arriver à la caisse, elle avait déjà mangé deux bananes, un demi-sac de chips et six Oreos. J’ai vu tout ça en regardant Dale dans un de ces miroirs que les petites épiceries semblent toujours avoir dans le fond de la boutique.
Je suis arrivé au rayon du boucher derrière son comptoir et lui ai demandé de me préparer mes deux sandwiches, et du lait. Dale a acheté une barre Snickers (et en a empochée une autre). J’ai remarqué qu’elle payait sa barre chocolatée en petite monnaie. De retour dans la voiture, je lui ai offert le sandwich et la brique de lait. Elle a dit qu’elle ne pouvait pas les prendre, qu’elle ne pouvait pas payer. Je lui ai dit que ce n’était pas un problème, de ne pas s’en inquiéter. Elle a dévoré ça en silence. Nous sommes repartis.
Merci m’sieur, c’était bon. Largement meilleur que c’qu’on m’donne au foyer.
Il y avait un truc dans la façon dont elle l’avait dit. Elle avait dit “le foyer”, elle n’avait pas dit “la maison”.
- Quel foyer ? ai-je demandé.
- Foyer des enfants, j’vis là-bas avec les autres enfants, des filles comme moi. Qu’ont pas d’parents.
Elle s’est tu après ça. Alors j’ai fait de même.
Nous avons fait le tour du lagon et traversé la petite ville de Bolinas. Il avait cessé de pleuvoir et, dans la fraîcheur du soir, le soleil étirait les ombres. Dale m’a dirigé jusqu’à un vieux ponton au bout de la ville. Nous nous sommes garés et avons sauté dehors pour voir les vagues. Elles avaient bonne allure.
- Tu vois ? Qu’est-ce que j’t’avais dit ! Ça c’est l’Patch. C’est comme ça depuis l’tremblement d’terre.
- Le quoi ?
- Le tremblement de terre, mec ! Le tremblement de terre de San Francisco… tu sais, y a longtemps. Regarde, c’est là qu’la brèche descend dans l’océan. Après l’tremblement, ce pic à droite s’est formé.
Et sur ces mots, elle a couru chercher sa planche à la voiture.
La gamine avait raison. J’étais en plein sur la brèche de San Andreas, à l’endroit exact où elle quitte la terre et s’allonge au sud-est dans la mer et vers San Francisco au-delà. J’ai regardé le flot à la forme étrange. Les vagues faisaient le gros dos ici et là, écumantes, menaçant de déferler, puis elles se retiraient. Mais un coin semblait assez peu profond, et à coup sûr, certaines houles pouvaient s’y enrouler. J’étais enthousiasmé, pour le moins. Ce serait certainement un bon point de départ de roman. Surfer la brèche de San Andreas.
Je suis retourné à la voiture. Dale avait déjà enfilé sa combinaison. Elle a bourré son sac à dos humide de ses vêtements, en a fait une boule pour le sac de planche trempé et a fourré le tout sous une haie proche de la voiture. Pour faire bonne mesure, elle a jeté dessus quelques feuilles.
- Hé, merci, mec. Pour la route et l’sandwich et tout. A un d’ces quat’à Santa Cruz.
Puis elle m’a serré la main une fois, très fort, et a couru vers la vague.
Et tandis qu’elle courait, je crois que je la découvrais pour la première fois… dans sa combinaison en loques, bien trop petite pour elle et déchirée à un genou. Avec sa planche abîmée, autrefois single fin, aujourd’hui tri fin bricolé. Et elle avait dit vrai : cette planche avait exactement les couleurs de la célèbre Beauté Noire de Curren. Sauf qu’on voyait bien qu’elle l’avait dessinée elle-même avec un feutre magique. Et qu’elle n’avait pas été cirée depuis bien longtemps. La scène m’a fait penser à certains surfeurs de son âge que je connaissais dans le sud de la Californie. Des gosses avec des planches et des leashs neufs, les dernières combinaisons, les magazines récents, les dernières vidéos, de gentils parents qui les emmènent à la plage, une équipe d’école de surf au lycée, des eaux plus chaudes, des vies plus faciles… et tous les rêves modernes et espoirs dorés qui vont avec.
Et puis j’ai regardé Dale ramer dans la houle glacée sous un ciel couvert dans une combinaison qui, de toute évidence, ne lui servait à rien. J’ai pensé à la distance qu’elle avait fait en auto-stop pour être là – à ce risque – près de 65 kilomètres. A ce qu’elle avait mangé ce jour-là. A ce vers quoi elle allait retourner après. Et à comment elle allait y retourner. Cela m’a amené à considérer les chances qu’elle avait que ses rêves deviennent réalité.
Elle n’avait pas une chance sur mille. Un autre Mozart, éliminé.
Puis, je me suis demandé combien il y avait de surfeurs ici qui avaient le même genre de chances dans la vie. Nés sous une mauvaise étoile, prenant la vie par le mauvais bout et sans un sou vaillant devant eux. Faisant de leur mieux pour ignorer leur misère. S’efforçant de tracer leur chemin, s’évertuant. Allant surfer, restant émerveillé… faisant le nécessaire. Et toujours, vivant sur la brèche de leurs propres rêves. Des rêves qu’à tout moment ce vieux monde pouvait décider de fissurer, de faire trembler et de réduire en miettes.
Dehors, j’ai vu Dale tourner et commencer à pagayer pour la première vague d’une série. Je me suis vu sourire. “Dieu bénisse les survivants de ce monde” ai-je pensé en moi-même. Puisse Dieu les bénir tous.
Je l’ai regardée surfer.
Elle n’était pas mauvaise.

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