DE LA CHAIR ET DU SANG
L’ÎLE DES DIEUX, SIX ANS APRÈS
By Matt George – Illustrations Jenay Loetscher
Vom Englischen by Cira Riedel
BALI, LE PARADIS DES SPORTIFS, SAIGNE, SON EXQUISE BEAUTÉ VOILÉE PAR LA FUMÉES DES BOMBES. C‘EST UNE ÎLE HINDOUISTE AU MILIEU D’UN ÉTAT ISLAMIQUE. MAIS BALI RESTE TOUT DE MÊME MAGIQUE, SENSUELLE ET SÉDUCTRICE, ET DEMEURE UNE PORTE OUVERTE SUR LE JARDIN D’EDEN POUR LES OCCIDENTAUX ADEPTES DU SURF. POUVONS-NOUS OUBLIER LES BOMBES ? IGNORER LE PASSÉ ? MATT GEORGE NOUS AMÈNE DANS SON VOYAGE, ET NOUS CONDUIT VERS LE NOYAU DE LA VÉRITÉ.
Les fantômes
Dimmy et Elisabeth Kotronakis regardent, avec un léger sourire et des yeux qui ne clignent jamais, les cicatrices de l’irresponsabilité colonialiste qui les a menées à leur perte. C’est à ce spot, ici à Bali, que la première action terroriste de l’histoire contre les surfeurs s’est déroulée à précisément 23h05, le 12 octobre 2002. C’est ici, au centre de Kuta Beach, dans ces deux bars à bière dédiés aux surfeurs, qui ont des murs recouverts de photos de vidéos de surf et de planches signées par nos héros, que deux attentats suicides ont détoné à moins de 15 minutes d’écart. En ce dernier instant marqué de cris, 202 âmes ont été livrées à l’histoire.
Parmi elles, 186 étaient des âmes de surfeurs.
Le pire dans tout ça ?
Tout était notre faute, et cela s’est retourné contre nous.
Et cela s’est retourné contre des innocents comme les sœurs Kotronakis.
L’avarice du surf a toujours pris le meilleur de nous-mêmes. Une fois qu’une vague est découverte, on se jette dessus comme un virus, on tue l’hôte et on part vers la suivante. Pensez à ceci : un village de pêcheurs hindous, endormi en Indonésie, a attiré notre attention en premier à la sortie du film Morning of the earth d’Alby Falzon. La plus grande partie d’entre nous, Américains, est tenue à l’écart malgré la curiosité qui la rongeait. Mais les Australiens ont plongé dedans. C’était avant que le Surfer Magazine ne nous le mette sous le nez en publiant, en 1995, le premier article sur Bali : ‘’Uluwatu : Evil Waters’’. L’article affirmait que c’était situé dans le sud du Pacifique mais nous savions bien que c’était faux. Et avec l’image exotique de Gerry Lopez surfant un nouveau genre de Pipeline, adoptée pour toutes les couvertures de magazines de surf, Bali est devenu l’aventure d’une vie pour tous les surfeurs sur terre. Le barrage avait cédé. Le grand exode commença. La découverte de Garajagan déclencha l’apogée de la migration. En 1979, Surfer Magazine qui avait pris la résolution d’enflammer le globe a publié une double page photo complètement dingue d’Erik Aeder sur le spot de Nias. Avec une “rapacité” aveuglante, nourrie par la soif de vagues parfaitement formées, la colonisation des surfeurs a amené Kuta Beach à être non seulement la destination ultime sur terre pour le surf mais aussi le chemin vers les portes d’aventures encore plus grandes que l’on ne peut imaginer.
Et c’est là que les choses ont commencé à mal tourner.
Est-ce que les surfeurs sont arrivés à Bali dans le respect ? Est-ce qu’ils ont essayé de s’adapter à la culture et à l’environnement balinais ? Dans notre course tête baissée pour la gloire, avons-nous une seule fois pensé à ce qu’on était en train de foutre ?
Par cette nuit d’octobre 2002, marquée de chair écorchée et de sang, notre intérêt était devenu une invasion, un raz-de-marée de passion fanatique qui avait mené à éveiller ce capitalisme effréné, à un désastre environnemental, à la prostitution, aux drogues et à la rivière de boissons qui coulait presque littéralement des rues dénudées jusque dans la mer où l’on surfait. A 23h05, en cette nuit d’octobre, Kuta Downtown avait atteint l’apogée de la décadence. Sodome et Gomorrhe par la mer, empaquetées par des Occidentaux qui, trempés de sueur, alimentaient la liberté de l’endroit, non pas dans un esprit joyeux mais dans un esprit d’exploitation miteuse. Un bordel turgide guidé par le sexe. L’Amsterdam équatorien. Ce n’est pas seulement un parfait exemple du pire que l’on a amené en tant que visiteurs et surfeurs, mais également une énorme cible pour tous ceux qui détestaient l’Occident.
Alors ces enculés ont tout gâché.
Pourquoi ne l’auraient-ils pas fait ?
Et Kuta Beach s’étouffait.
Le tourisme international a baissé de 90%.
Mais les surfeurs ont continué à venir, et la croissance a repris.
Ensuite, en 2005, ces fils de pute ont encore une fois tout foutu en l’air. Et Kuta Beach est devenue une ville fantôme. Littéralement.
J’ai d’abord fait le pèlerinage en 1984. C’était la dernière année où il fallait se rendre à pied à Uluwatu. Aujourd’hui, ses falaises s’effondrent dans l’eau sous le poids du développement immodéré, des terrains de golf, des appartements en copropriété et des timeshares. J’ai visité Bali pas mal de fois depuis 1984. Je l’ai profondément aimée. Mais je ne suis pas non plus un ange. Nom de Dieu, j’ai amené ici la folie d’une production hollywoodienne en 1996. On ne peut pas plus exploiter le terrain que ça. Et là, en 2008, je suis assis au mémorial de Bali avec les soeurs Kotronakis. Je descends une grosse bière Bintang comme tout le monde, en regardant le Sari Club et le Paddy’s Pub, ces phénix ressuscités de leurs cendres et ce que les Balinais appellent ‘’la nuit de la chair et du sang’’.
Kuta est ressuscitée. Exactement comme on l’a toujours connue. Autant essayer d’arrêter la marée.
Et ne pensez pas une seconde que les ennemis de Kuta Beach ne l’ont pas remarqué.
Dans l´éclairage néon de la lune, à deux pas de moi, je peux apercevoir cinq énormes magasins de surf, chacun diffusant des ondes résonnant dans la rue, et dix night clubs bruyants au loin qui invitent chaque passant à rejoindre leurs hurlements au cœur de leurs cavernes. Je peux voir des milliers de personnes, entendre des milliers de voix et sentir des milliers d’âmes occidentales recracher de la fumée, prendre de la drogue, boire jusqu’à l’insensibilité, coucher par tous les moyens possibles, des fêtards, vacanciers, des débrouillards et des rêveurs. Et des surfeurs, tu penses, il y en a un paquet. Et je peux voir les Balinais les servir tous : les serveuses, les barmen, les marchands de rues, les dealers, les fous et les gens sinistres. Un trafic affluant a fait son chemin à travers la foule, des taxis prédateurs klaxonnent sans arrêt, des prostituées javanaises lisses comme des requins bleus évoluent silencieusement. Dehors du Club Bounty, six Australiens torses nus et complètement ivres émergent d’un club de catch dans un nuage de mousse savonneuse et de whisky, et titubent jusqu’au Nespresso Club déjà complet, où le magicien de rue Terry Sheard hurle ‘’Roadhouse Blues’’ des Doors dans la nuit, “ SAVE OUR CITY ! … SAVE OUR CITY ! ”
Je pose ma bouteille sur les photos effacées des sœurs Kotronakis, gravées sur le Mémorial, à côté de moi, et je leur dis à haute-voix : “Si seulement c’était aussi simple”.
Les nouveaux mystiques :
“Pour ces gens, ils sont comme de nouveaux mystiques”, dit le diplômé de Marubra (une plage en Australie n.d.l.r.) Gary Roscoe. Debout dans l’ombre d’un palmier isolé, nous regardons Rob Machado et Bruce Irons surfer dans un coin récemment découvert juste du côté de Sanur. Rob semble se donner à fond dans les vagues, mais chez Bruce on devine une monstrueuse gueule de bois. Autant dire qu’il surfe toujours dix fois mieux que ce que tu peux imaginer. A part eux, le petit Baxter Woodger, 14 ans, de Coledale en Australie, est le seul dans l’eau. Il est tellement heureux de rider avec deux des plus grands surfeurs du monde, qu’il semble au bord de l’évanouissement. Même depuis la côte.
L’oncle de Baxter, Gary Roscoe, se sèche avec son linge à côté de sa moto. Il me dit : “Pense à ça mon pote, ces surfeurs font le show, tout ce qu’ils ont à faire c’est d’errer sur terre comme des ménestrels pour chercher des vagues et, quand ils en trouvent une, ils la rident comme s’ils faisaient partie intégrante des océans. Les Indonésiens s’en vont à cause de ça. Je reconnais qu’on apprécie les pros, ici plus que n’importe où ailleurs, mon pote. C’est mystique, j’te l’dis moi”.
C’est sûrement l’une des raisons qui fait qu’un si grand nombre d’entre eux viennent ici.
Taylor Steele, que je peux voir sur la jetée, est en train de shooter un peu plus loin. Il vit ici toute l’année. Jason Childs, le photographe du Surfer Magazine, est aussi là. Il habite ici depuis 14 ans. Plus tôt dans la journée, Jason et moi sommes allés rendre visite à Taylor Steele dans son compound (communauté de maisons balinaises traditionnelles n.d.l.r.) à Canguu, la nouvelle terre promise des expatriés, à environ une heure de Kuta. Taylor s’est assis confortablement dans son bureau spacieux, qui domine les petites rizières et les vagues. Il s’affaire au montage de son dernier opus, d’un air égaré, gardant tout de même un œil sur l’océan.
“C’est le paradis. Pas cher. Des gens bien, de la nourriture saine, un bel endroit pour ma femme et mes enfants. Le surf est bon tous les jours. Tout ce que j’ai à faire c’est d’aller en Californie quelques jours dans l’année et je suis tranquille”.
Le monde entier semble commencer à se rendre compte ces temps-ci que c’est à Bali que ça se passe. Hurley a loué un compound ici, près de celui de Taylor. C’est ici que vit Rob Machado ces jours. Je suis assis avec Rob dans le jardin commun. Rob : “Avant, Bali n’était qu’un arrêt sur le chemin pour le contest de Grajagan”, me dit-il. “Je devais être fou, Bali prendra sans doute une plus grande place dans ma vie à partir de maintenant”.
Rob a été tellement émerveillé par le spot d’Uluwatu qu’il a emprunté une voiture pour le retrouver, mais comme c´était la première fois qu’il conduisait à Bali, il s’est perdu pendant 2h30 avant de le trouver. Depuis, Rob a développé une relation intense et presque surnaturelle avec ce spot, comme Gerry Lopez, qui a surfé cette vague dans les années 70 avec la même passion. Il y a même une section difficile qui a été inspirée par son nom et qui s’appelle “ Rob’s bar and grill ”.
Joel Parkinson et Mick Fanning construisent, Bruce et Andy sont en train d’y penser, ainsi que Luke Stedman. Jake Paterson a donné son premier coup de pelle, on dit que Taj Burrow va construire son propre Taj Mahal, Nathan Webster y pense, Billabong y pense, Quiksilver peut-être… et la liste continue. Les portes de l’aventure sont devenues les portes de la retraite. Nous avons également visité Mikala Jones dans sa maison, un compound avec sa grande famille, directement sortie d’un numéro d’Architectural Digest. Un paradis.
“Je pense que c’est comme ça que les gens sont supposés vivre. Ma famille entière vit sur cette propriété dans les différentes maisons, et nous avons des cuisiniers, des jardiniers, et les balinaises sont les meilleures mamans de jour, tu peux imaginer. Pourquoi vivre autrement ?”.
J’en ai parlé à Jason Childs qui faisait un shooting non loin de là.
“Ecoute mon pote”, m’a t-il dit, “les surfeurs pro, de nos jours, doivent être adultes. Ils finissent par avoir de l’argent d’adulte et ont donc des options d’adultes qui s’ouvrent à eux. Mariage, enfants, maisons, retraite… C’est un nouveau monde, mec. C’est maintenant, plus que jamais, qu’il faut devenir pro”.
Juste à ce moment-là, l’Aussie Neil Hargreaves, portant une 6’4 Thruster en bandoulière, stoppe sa moto. C’est un vrai guerrier balinais. Il est plutôt âgé, bronzé et maigre comme un clou. Regarder au fond de ses yeux équivaut à regarder au fond de l’histoire de cet endroit pour voir le surfeur “de l’autre côté de l’argent”. Tu y vois les dizaines d’années de dortoirs, les coupures des récifs, la malaria et le courage de le faire, quoi qu’il se passe. Les milliers de vagues et les milliers de chutes, les milliers de bières, les milliers de couchers de soleil, et les milliers de petites récompenses qui ajoutent encore toute la valeur des rides taillées dans le bois de son visage, ses yeux de surfeur toujours brillants comme des saphirs. Il coupe le moteur, s’allume une cigarette, tire dessus profondément et regarde autour de lui pour voir tout ce qui est en train de se passer. Bruce part dans l’outside, disparaît dans une caverne, se lance dans un air de 3 mètres qu’il arrive presque à poser. Rob prend la vague suivante, enchaîne une série parfaite de re-entries, et sort de la vague avec un kick placé avec une élégance qui donne la chaire de poule.
Neil bouge uniquement les sourcils à la vue de l’action. On attend tous sa réaction. “Ces gars sont pas mal doués”, lance-t-il d’une voix traînante avec un demi-sourire.
Gary lui pose une question : “Hey Neil, pourquoi tous ces pros reviennent sur l’île tu crois ?”. Neil prend quelques secondes pour réfléchir, prend sa board et descend vers la plage pour la millionième fois. Mais cette fois-ci il s’arrête, éteint sa clope, se retourne vers nous et dit : “Les serpents venimeux te mordent… toi aussi tu es venimeux”.
L’immortel :
(01) Tu entendras Christian Fletcher, avant même de pouvoir le voir.
Ce n’est pas comme s’il s’approchait des gens en douce.
Et si avant de le voir, ta journée était ordinaire, maintenant c’est fini.
Cette fois-ci, il se fraye un chemin dans la rue bondée de Poppies Lane, qui est large d’environ 2,5 m et bourrée de vendeurs et de vacanciers. Il roule au moins à 80 km/h avec sa moto de course à “deux balles”, surchargée, affublée d’un pneu arrière complètement lisse et de freins avant pourris. Dieu seul sait où il a bien pu trouver ce machin. Son casque est décoré avec un crâne vert plutôt glauque, et avec des symboles hindous sanguinolents qui représentent la perfection. Les mêmes symboles qu’Hitler avait pervertis en en faisant des croix gammées. Les flics en sont à leur deuxième course-poursuite de la journée. (02) Quand il passe à toute vitesse, les patrons des pubs hurlent et les commerçants sourient. Deux jolies filles australiennes lui “ flashent ” leur nibards. Il ralentit un peu, prend une bière offerte en passant, la descend et jette la bouteille par-dessus son épaule. Lorsqu’il évite un chien peureux, Christian a une petite baisse de régime et commence à vaciller… (pas de freins arrière !), il fait un dérapage, saute le bord du trottoir et entre dans le sombre bar punk rock et tatoo shop de Kuta, en traînant une fumée bleue (03). Le patron, vêtu de noir, l’aide à pousser la moto dans la salle de bains et au moment où les flics entrent dans le bar, il s’allume une clope.
“Après tout, j’ai été nommé d’après un mutin”.
Un vrai spectacle à lui tout seul : moite, torse et pieds nus, tatoos morbides sur le corps. En plus de la tête de mort tatouée à l’arrière de son crâne, il est en train de transformer celui-ci en compteur de vitesse. Autour de son cou, une nouvelle camelote où on peut lire : PAPA GILA, de l’Indonésien signifiant le papa fou. Il semble que son fils de 17 ans, Greyson Thunder Fletcher, est sorti pour rendre visite à quelqu’un.
Bon Dieu !
(04) Je suis assis en face de Christian et je le regarde, émerveillé. Je baisse les yeux vers ses pieds : son petit orteil est abîmé depuis sa dernière escapade. Christian Fletcher saigne toujours quelque part. “C’est comme un don, si tu ne joues pas jusqu’à ce que t’aies mal, c’est que tu ne vas pas assez loin !”.
La nuit d’avant, Christian et moi nous avons eu un problème : j’étais censé le rencontrer au Balcony, le restaurant de Rizal. On s’est un peu embrouillé et, du coup, on s’est loupé. A moitié bourré, il a cogné à ma porte de chambre d’hôtel à 4h du mat’ pour me dire qu’il allait me kidnapper. J’ai mis l’oreiller sur ma tête et j’ai espéré que la serrure tienne. C’est là que j’ai reçu des textos où il me menaçait de me frapper et affirmait que je lui devais 100 dollars d’honoraires d’apparition. La première chose que j’ai faite le matin ça a été d’arranger ça. Je lui ai dit qu’il pouvait aller se faire foutre. Il venait juste d’émerger. Il m’a répondu d’une voix rauque : “Mec, c’est vraiment trop tôt pour me parler de ce genre de conneries”. Tout était oublié, je suis un ami de la famille après tout. Je crois qu’il avait surfé à Balagan toute la nuit. Il semble qu’en ce moment, il ne surfe que la nuit. Avec des baskets à carreaux aux pieds.
Je lui ai parlé de cette ‘’night surfing thing’’. “Les vampires sont cool, non ? Pense à toutes les vagues qu’ils peuvent voir la nuit. Je les ai rejoints… ça se met bien en place ! Chaque nuit, une nouvelle journée commence !”. Apparemment, Christian est à Bali depuis des mois. Des sombres rumeurs circulent sur sa fuite des flics aux Etats-Unis.
Christian s’en fout : “Juste une charge de possession… Y’a pas de gros problème. Ca va s’arranger tout seul”.
La dernière chose dont je puisse me souvenir : (05) Je suis à l’arrière de sa moto, embarqué dans un voyage qui peut me conduire n’importe où et durer de 10 min à l’éternité. Nous nous dirigeons vers Kudeta, un bar 5 étoiles à côté de la mer où des artistes et des célébrités de Bali – l’ancienne élite intellectuelle – se rassemblent tous les mardis, au couché du soleil pour leurs gins et bitters. Comme d’hab’, deux flics nous ont pris en chasse. Je baisse les yeux sur le compteur et presse sur mon aine pour ne pas pisser dans mon froc. (06) 160 km/h dans le trafic inversé du sud-est de l’Asie. J’ai juste fermé les yeux, je me suis agrippé à lui en espérant qu’on arriverait avant que Christian ne commence à voir des éléphants roses. Il venait juste de descendre un milk-shake de six sacs de champignons magiques, assez pour booster un rhino : “J’ai rien fait d’mal, ce ‘shit’ est légal ici !”. Nous sommes arrivés en vie, ce qui relève du miracle. Les flics n’ont sûrement pas pu suivre. Mais de toute façon, même un jet n’aurait pas pu. “Je ne suis pas fou, je suis calculateur. La vitesse est le seul moyen de rester en vie ici. Tout le monde respecte et libère le passage. C’est bien ! C’est le truc le mieux à Bali. Ralentir pour la police reste une option !”.
Nous sommes arrivés à Kudeta après la tombée de la nuit. L’équipe de tournage privée de Christian est là. Je suis soulagé que quelqu’un fasse un film au sujet de tout cela. Si on considère le pédigrée de Christian, cela devrait être sublime. Bizarrement, il est accueilli à bras ouverts par le staff local, que l’on considère comme l’un des plus chic groupements de Bali. Lueurs de bougies, serveurs impeccables, nappes blanches… et Christian, torse et pieds nus, qui saigne, le corps couvert de tatouages, tout en sueur, et maintenant avec les yeux brillants d’un cheval dérangé. Dieu seul sait ce qu’il voit à partir de ce moment : “Donne-moi une bouteille de tequila ou je ne dirai rien ! Est-ce que Cameron Diaz est là ce soir ? Elle était là il y a quelques jours”. Le concierge sourit, il pointe son doigt vers le serveur le plus proche. Le garçon sourit également, et Christian bouge au travers de la pièce tel un brise-glace.
Il tombe lourdement à côté d’une actrice japonaise connue et lui demande si elle veut venir surfer. Elle rit bêtement parce qu’elle ne comprend pas un mot de ce qu’il dit. Il se lance dans une histoire : “Des barrels de trois mètres, 50 cm de profondeur sur le corail tranchant et me voilà… Il faisait sombre comme la nuit… parce que… ben… C’était la nuit…”. Cette fois, elle se met à rire très fort.
Christian se relève d’un bond, arrache ses vêtements jusqu’au boardshort, et matérialise miraculeusement une board apparemment rangée sous les escaliers. Il se dirige vers la mer au petit trot, éclairé par la lune, et se lance dans le shorebreak. Une serveuse balinaise dirige un spot géant sur lui comme si ce n’était pas la première fois que ça arrivait et tout le monde retourne à ses occupations.
(07) La serveuse et moi regardons Christian ramer. “Il a des pierres tombales dans les yeux” lui dis-je. La serveuse me répond : “Oui… Quand monsieur Fletcher va mourir… ce sera avec les yeux ouverts”. Et avec un petit sourire, elle s’en va. C’est exactement le truc de Bali. Pourquoi un homme comme Christian existe ici ? Parce que les Balinais respectent l’insanité. C’est une part de l’humanité. Un bon nombre de leurs divinités reflètent ça comme de l’intelligence… quelque chose de presque saint. Parce que ce sont des gens neutres, des gens tolérants. Parce qu’ils peuvent comprendre sa folie et y voir de la douceur. Parce qu’il y a vraiment quelque chose de doux chez ce mec. Et parce qu’ils peuvent comprendre la folie du monde entier, et y voir de la douceur.
Et personnellement ? Je suis pressé de voir le film.
Le Roi :
Etre assis sous la véranda de la villa de Rizal Tanjung, c’est être si proche du ciel, aussi proche du paradis que l’on peut l’être sur l’île des dieux. A mi-chemin entre Bukit et Uluwatu, elle offre une vue à 340 degrés sur Bali : à l’est on voit Nusa Lembongan et au nord les remparts montants du mont Agung, une vue sans obstacles depuis Canguu jusque à l’aéroport. Sa maison est un petit palace, construit grâce aux gains de son surf. A 34 ans, il fait du business mais il est toujours aussi en forme qu’un ado. Rizal règne sur la scène locale du surf. Il gagne toujours des contests, maintenant que Bali a son propre Pro Tour, tout en ayant fondé une famille avec sa ravissante femme et leur garçon Verun. Avec son sourire conquérant, Rizal sent qu’il est dans ses beaux jours. Et malgré tout ce ‘’progrès et développement’’, Bali est dans le même cas. Il m’explique que les Balinais croient en un équilibre entre le bien et le mal. S’il y a trop de l’un, l’autre suit. “Avant les bombes, les esprits de Kuta Beach avaient perdu leur équilibre, trop d’avidité, trop d’étourderie, alors ces choses terribles ont commencé. Mais regarde le résultat, on s’est remis en question et on a calmé les choses. Beaucoup sont revenus à des croyances profondes, quelques surfeurs locaux sont même devenus prêtres”.
Il explique la renaissance du système Banjar, comment Kuta Beach est maintenant divisée en treize micro-districts avec des chiens de garde à la base. Il décrit une jeunesse plus consciente, plus équilibrée, qui a été élevée pour faire plus attention à l’influence de l’Occident, qui est plus en lien avec non seulement les océans, mais aussi avec les esprits. Les top surfers balinais comme Mage ‘’Garut’’ Widiarta, Wayan ‘’Betet’’ Merta, et Roditya Rondi surfent aujourd’hui en harmonie avec le vainqueur du Quiksilver Open, Dede Suryana, un musulman javanais. Et ils se réjouissent tous d’affronter les grands au Rip Curl WCT contest d’Uluwatu, si celui-ci a lieu comme le dit la rumeur. Car les problèmes de sécurité menacent l’événement comme une épée de Damoclès. En tant que patron de restaurant à Kuta Beach, Rizal admet que les nerfs sont encore à vif. Pour faire sursauter les gens sur leur chaise, il suffit de jeter une assiette sur le sol. Il y a des flics devant tous les grands établissements. Aller dans un grand hôtel c’est comme traverser la “ Green Zone ” (zone internationale en Irak n.d.l.r), les sacs à dos sont suspects et fouillés, en particulier la nuit. Et puisse Allah aider celui qui entre dans un night club vêtu d’un habit traditionnel musulman.
Rizal, Jason et moi parlons des bagarres dans le nord, à Medewi, la seule enclave islamique de l’île qui héberge une bonne gauche d’un point break. Il faut traverser trois postes de contrôle pour s’y rendre. Et il y a alors la colère sur Lombok, l’île voisine, maison du Saint, immaculé Desert Point. Une île islamique. On raconte qu’Al-Quaïda y entretient des camps. Les voyages ont dramatiquement changé pour ce qui a été un passage aisé du canal. De nos jours, les surfeurs sont bien plus conscients de ce qui les entoure. Et de leurs échappatoires. Un silence se pose sur notre conversation. Le petit Verun sort en trottinant de la cuisine avec un bol de céréales et de M&M’s pour son père. Nous rions tous devant ce tableau, un peu soulagés d’être débarrassés de ce sombre sujet.
Rizal soulève son fils par les hanches et se dirige vers le balcon. À distance, l’industrie touristique se fraye son chemin à Kuta : des 747 atterrissent silencieusement sur le tarmac de Denpasar International, les uns après les autres. Et au bout de la piste, un grand set se déplace sur le reef de l’aéroport, laissant un parfait triangle blanc dans son sillage. Il y a un bon nombre de bateaux et, dessus, certainement une trentaine de gars. “Laisse-les venir”, me dit calmement Rizal alors qu’il regarde les Jumbo Jets atterrir, “laisse-les venir, les vagues et les Balinais n’ont jamais uniquement survécu… ils ont toujours prospéré. Les vagues seront toujours là… et les gens viendront toujours pour les rider. Et les esprits veilleront toujours sur eux”.
Les fantômes :
On parle beaucoup des fantômes ces jours-ci. Ils ont été très actifs. Des gens les voient tout le temps. En particulier ici, au Mémorial, avec les soeurs Kotronakis. Pas plus tard que la nuit dernière, j’ai entendu deux grands rugbymen australiens discuter de leurs visiteurs surnaturels. Le monde des esprits n’est jamais remis en question par les Balinais et les Occidentaux.
Nous aimons penser que nous sommes “une histoire qui est arrivée à Bali”, mais en vérité, Bali est une “histoire qui nous est arrivée à nous”. Exactement comme ces fantômes. Il est impossible de tirer des conclusions sur Bali sans en tirer sur nous-mêmes. Bien que nous ayons laissé notre empreinte, sa beauté, même ici à Kuta, au Mémorial, est aussi indéniable qu’elle l’a toujours été. D’ailleurs Bali ne se limite pas à Kuta Beach. En dehors de la cité, il y a beaucoup à voir. On a juste besoin de regarder le ciel la nuit, d’écouter les craquements de la forêt de bambous, de regarder la douce cérémonie des offrandes du matin, d’admirer la vue depuis l’intérieur d’une vague pour voir sa splendeur.
Le problème sera toujours de savoir ce qu’on lui apporte. Espérons que – et l’espoir est tout ce que nous avons pour le moment – l’équilibre entre le bien et le mal ne va pencher dans aucune direction, ici à Bali, que l’horizon restera stable, et que le bateau ne chavirera pas et ne se brisera pas sur les rochers encore une fois.
Espérons que nous pourrons tous redécouvrir la beauté de Bali, et influencer les mentalités pour que l’équilibre de l’île soit conservée, avec nos “meilleurs anges” cette fois-ci.
Oh, c’est possible. Ne riez pas de ma naïveté. Demandez seulement aux soeurs Kotronakis. La beauté de l’île ne sera jamais accrue par sa découverte. Mais elle le devrait…



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