DE   FR  

THE WISH TO FLY

400 YEARS OF SNOWBOARDING
By Jeremy Jones – Photo Jancsi Hadik

jones73

POUR MOI, FAIRE DU SNOWBOARD C’EST AVANT TOUT DÉCOUVRIR DE NOUVEAUX SITES. CETTE RECHERCHE M’A AMENÉ AU DÉBUT DE CETTE ANNÉE DANS UN COIN ISOLÉ DU NORD-EST DE LA TURQUIE, PAS TRÈS LOIN DE LA MER NOIRE. ETONNEMENT, CE NE SONT CETTE FOIS-CI NON PAS LES INTERMINABLES COULOIRS ET LES SOMMETS MASSIFS DES MONTAGNES QUI M’ONT ATTIRÉ, MAIS PLUTÔT LES PETITS CHAMPS DE POUDRE ARRONDIS DES DOUCES COLLINES.

Mais je devrais commencer par le début  ; déjà, le voyage ressemblait à un passage dans le temps. Nous avons roulé pendant trois heures à travers une vallée abandonnée, qui se terminait par une paroi rocheuse à 70°. Je n’avais jamais vu de route aussi dangereuse. Elle serpentait par douze chemins en lacets, creusés dans le granit, jusqu’au sommet. De là, elle nous offrait la vue d’un minuscule village perdu au milieu d’infinis champs de poudreuse. Un village qui, comme la plupart en Turquie, est plus vieux que la législation de mon pays. Ce n’est pas tant ceci qui le rend spécial, mais plutôt le fait que ses habitants se déplacent latéralement sur la neige, depuis des générations. 90 % de la population ride, et Selim, le plus vieux snowboarder du village, nous explique qu’on n’a jamais vu une paire de skis par ici  ; “Tout commença il y a 400 ans…” (ces 400 ans sont à mesurer à l’aide d’une longue liste d’”environ”) “… et aujourd’hui, il nous reste l’essentiel du savoir transmis par nos grands-pères, le secret de la glisse. J’ai environ 70 ans, et c’est mon fils Halim qui me succède. J’ai aussi appris par mon père”.

Selim s’est déplacé avec sa planche presque tous les jours ces 62 dernières années. Les années d’expérience se voient dès qu’il se lance dans son premier run. Il se tient droit et fier, et se fraye un chemin à travers les pentes douces des champs de poudreuse sans la moindre trace d’épuisement, alors que j’ai du mal à suivre.

“J’ai cette planche depuis 1946. Elle appartenait à mon père. Elle est faite de planches de bois clouées ensemble, et a une corde fixée à l’avant. On pose un pied ici et l’autre là. Puis, tu prends la corde, et pour tourner tu plantes ton bâton dans la neige vers l’arrière. Bien sûr, tu tomberas quelquefois jusqu’à ce que tu y arrives. Mais quand tu auras trouvé la bonne position, la planche te portera où tu veux”.

Les planches sont simples, mais efficaces pour les conditions de neige et pour le terrain. Très vite, j’apprends qu’il existe deux bonnes positions  ; une à l’arrière, pour les descentes raides et les neiges profondes, et une au milieu pour une meilleure glisse dans les zones plates. Quatre planches épaisses de 3 cm en constituent la recette. Elles prennent les virages difficilement, mais elles sont extrêmement stables en ligne droite. Elles varient dans leur longueur, mais sont généralement plus longues qu’un snowboard normal, ce qui leur donne une meilleure glisse que nos boards. Pour cette raison, les planches ont à peine changé pendant toutes ces années. D’ailleurs, les nôtres ont laissé les Turques de marbre. Car sur ce terrain, et dans ces conditions de neige, les leurs se sont révélées être un bien meilleur choix. “Au plat c’est facile, mais plus tu prends de la vitesse, plus c’est difficile. Tu te mets à voler, mais avant que tu ne maîtrises la technique, tu voles quelquefois loin de ta planche !”.

L’équipement moderne a, d’une certaine manière, un peu gâché le plaisir. Les jours où, sur la colline derrière la maison, l’on posait la planche dans une direction, en priant et en espérant le meilleur, appartiennent au passé. Ne me comprenez pas mal  ; j’adore toujours faire quelques ollies de 15 mètres sur des bosses dans la poudre avec 36 affaires sur le dos, ou voler par-dessus un monster gap de 30 mètres tel un boulon que l’on visse, mais chaque chose a son prix. Dans ce cas, il peut même dépasser la douleur corporelle. Le souvenir de la sensation qui a changé ma vie à jamais, lié à cet enfant derrière la maison, n’est aujourd’hui plus qu’égalé par la sensation du vol. Depuis je suis à la recherche sans fin de cette sensation, le bonheur pur et simple. Malheureusement, il me faut désormais des spine walls renversés dans des paysages éloignés pour atteindre le plaisir du vol, alors que Selim trouve la plénitude depuis plus de 62 ans, sur les mêmes collines derrière son village.

Le village n’est atteignable en hiver que depuis quelques années. Le temps se fait discret, et semble s’être ralenti. J’étais surpris de voir à quel point les gens sont heureux ici, qu’ils ne cherchent pas à améliorer à tout prix leur confort matériel, changer les lieux, développer leur style, chercher à vivre autre chose.

L’année 1896 est gravée au-dessus de l’entrée de la mosquée, qui est l’un des bâtiments les plus récents dans le village. Nous y partageons un thé  ; “A l’époque de mes grands-pères, il n’existait pas de café où l’on se rencontrait pour le plaisir. Ils vivaient tous tellement à l’étroit qu’ils n’avaient qu’à appeler pour que tous les autres viennent ! Nous ne connaissions pas d’autre jouet que nos planches, et c’est comme ça que la tradition s’est perpétuée”.

C’est le snowboard dans sa forme la plus pure. Aucune trace de commercialisation. Une vue sur le monde, avant qu’Eve n’ait croqué le fruit défendu, un lieu qui prend la place du jardin d’Eden dans l’histoire. Personne ne se soucie de sponsoring, ne cherche à monter une entreprise, ou ne pense à devenir connu. Les avocats, les agents, les usines chinoises et les entreprises de design n’existent pas. Des boards fabriquées à la main, transmises de génération en génération. Quand j’ai demandé si je pouvais acheter l’une de leurs planches, ou l’échanger contre une des miennes, ils étaient presque vexés et pas du tout intéressés.

C’était là, en buvant un thé dans un lieu saint musulman, en échangeant des histoires sur le déplacement latéral sur neige avec un citoyen d’un autre pays, d’une autre culture, d’une autre langue, qui vénère un autre dieu, que j’ai vraiment compris la différence fondamentale de nos cultures. Les habitants de la Turquie cherchent à mener une vie pure, en accord avec les préceptes de leur religion. Ils cherchent à transmettre la tradition à leurs enfants et à leurs petits-enfants, à leur donner la même éducation qu’a été la leur, et surtout, ils cherchent à passer du temps avec leur famille et leurs amis. Ni un désir disproportionné, ni l’avarice et le succès ne dirigent leur vie, mais seule la relation qu’ils ont les uns avec les autres.

Bien que nous ayons des convictions différentes, que nous ayons grandi avec d’autres valeurs et que nous parlions une autre langue, le snowboard nous lie comme des frères. Si l’on oublie tout le hype, si l’on ne considère pas les vêtements et que l’on prend les expressions pour ce qu’elles sont, on finit par voir que derrière l’envie de snowboarder se cache le besoin de voler. Les derniers mots de Selim toucheront les plus puristes d’entre nous, peu importe où ils vivent, et quel style ils ont  ; “Quand je ne peux pas pratiquer, je tombe malade, et je perds mon appétit. Je ne peux pas vivre sans, et tant que je vivrai, je continuerai, tout comme l’ont fait mes ancêtres”.

Quand j’ai demandé à Selim s’il avait un conseil à me donner, il m’a regardé dans les yeux et m’a dit  ; “Descends tes pentes tous les jours, ça te gardera jeune et te rendra heureux”.

www.oneilltv.com “Legends” by Nicolas Falquet

Laissez un commentaire

Spam Protection by WP-SpamFree Plugin







  •   En images
      Get the Flash Player to see the slideshow.



  •   Les plus lus
      • MILEY CYRUS
      • AVATAR
      • A DEEPER SHADE OF BLUE
      • THE REAL NEVERLAND
      • LEA LU