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ED TEMPLETON

DEFORMER…
Par Joël Espi - Photos Ed Templeton

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CE N’EST PAS FORCÉMENT LE SKATE QUI FAIT DES RIDERS DES ÊTRES MYSTÉRIEUX, CE SONT AUSSI LES ACTIVITÉS QU’ILS ONT À CÔTÉ DE LEUR SPORT. EN PLUS DE LEUR PASSION, L’ART SEMBLE ÊTRE PRIVILÉGIÉ PAR NOMBRE D’ENTRE EUX. TROUVER UNE EXPLICATION SIMPLE SERAIT PRÉTENTIEUX: PEUT-ÊTRE SONT-ILS FOUS, PEUT-ÊTRE SIMPLEMENT LIBRES. PEUT-ÊTRE EST-CE UNE STRATÉGIE COMME UNE AUTRE POUR UNE RECONVERSION, CETTE SECONDE VIE TANT REDOUTÉE, APRÈS LE SPORT.

Ed Templeton a fondé les marques de skate Toy Machine et Blood Sucking, chose quasiment “normale” après une carrière comme la sienne. Il se maintient dans l’univers qu’il aime tellement, apparemment peu enclin à le quitter. Mais l’art a toujours fait partie de lui, preuves en sont les nombreuses images qui jalonnent son livre de photos Deformer, et qui retracent sa vie intime depuis son enfance. Grâce à la réussite, Ed a pu se consacrer de plus en plus à l’art: “Je fais de moins en moins de skate, et mon art prend naturellement une place de plus en plus importante”, dit le skater de 36 ans dans une interview vidéo.Dans le sens le plus pur du terme, mais il n’est pas réellement “actuel”. C’est plutôt une rétrospective, une mise à nu, au sens propre comme au figuré. Lettre de suicide, photos du sexe de sa femme, moments intimes ou plus légers, portrait d’une Amérique à la dérive, Ed annonce crûment ce qu’il a perçu et enduré durant sa vie, comme une fenêtre sur son univers, une opportunité de le comprendre un peu mieux. Une possibilité pour lui d’exorciser une souffrance venue de l’enfance.
Le livre s’ouvre sur un montage photo de ses grands-parents, avec un texte expliquant comment son père est parti avec la baby-sitter de 16 ans, et parlant de sa mère au mental fragile. On y lit que ce sont ses grands-parents, chrétiens fervents tentant constamment de le remettre sur le chemin du travail, de l’école, de Dieu, qui l’ont élevé. Dans ce livre les textes sont importants, capitaux, ils orientent le lecteur dans le malaise du garçon, ils commentent les photos, que ce soit à propos du mal-être suicidaire qu’il éprouve durant son adolescence, ou de son besoin d’aller toujours fouiller dans l’intimité. Peut-être les mots sont-ils aussi là pour excuser, pour l’excuser d’être aussi indiscret, exhibitionniste, de proposer des pages où les photos glauques d’ados armés alternent avec celles de son propre sexe en érection.
Par-delà l’aspect abrupt, les images démontrent la grande sensibilité, l’envie de poésie, d’amour, de leur auteur. Cet amour, c’est celui qu’il éprouve pour Deanna, présente déjà à l’arrière-plan des photos d’adolescence (sur un mur, au bout des escaliers, et le jeune Ed qui ride, tout le temps). Elle est sa muse, sa copine, son amie, sa maîtresse, celle qui partage sa vie en robe de chambre et démaquillée, qu’il photographie nue dans les chambres d’hôtel du monde entier, qui pose et exhibe son intimité à ce regard sans limites. En somme, c’est un amour qui semble impossible, tellement il est vaste.
L’enfance oubliée, l’Amérique qu’il montre à travers ses clichés parfois sales, le sexe et la pauvreté, ces thèmes sont martelés dans le livre, et contrastent à chaque fois avec la légèreté des légendes, des illustrations et certaines photos. Cela ne peut être supportable que grâce à la beauté qui fait son entrée par des portes inattendues. Les images contiennent une certaine pureté, une naïveté d’enfant au regard émerveillé par le mal comme par le bien. Des clichés faits entièrement en argentique et sans retouches, dans la lumière caractéristique et douce des USA.
Au final, on ignore si Ed nous demande de prendre les choses plus au sérieux, ou plus à la légère… Il nous convie dans des soirées dénudées, des mises en scène étranges, des chambres d’hôpitaux ou des images de personnes dont on ne sait si elles sont mortes ou vivantes. Et on n’en sait, après tout cela, pas plus. Ed Templeton pousse au voyeurisme, étale tous les moments marquants de sa vie, et nous en sortons avec plus d’interrogations que nous y sommes entrés. Mais peut-être est-ce cela l’existence: ne pas trouver des réponses toutes faites mais, au contraire, des questions pertinentes.

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