LE PÈRE, LE FILS ET LE SAINT-ESPRIT
A LA MAISON AVEC MICHAEL, MASON ET COCO HO
Texte & photos par Matt George - Illustration Jenay Loetscher
LE TRÔNE, 4 FÉVRIER 2008, 15H16
MICHAEL HO VIVRA ÉTERNELLEMENT. POURTANT LA PLUPART D’ENTRE NOUS NE SAURONS JAMAIS QUI IL EST, CETTE FOIS, TU LE RENCONTRES AU PIPELINE, ASSIS SUR LE BANC DÉDIÉ À LA MÉMOIRE DE RONNIE BURNS SOUS LE VIEIL ARBRE HAU. SON REGARD EMBRASSE LE DOMAINE QUI EST LE SIEN DEPUIS L’ÂGE DE 17 ANS. IL EST ASSIS, SEUL, ET TU ES FRAPPÉ PAR L’IMPRESSION QUE SON AURA A TRANSFORMÉ LE BANC EN TRÔNE.
L’après-midi est déjà bien écoulé et, tel un lion vieillissant, Michael Ho assis sur son banc, pieds nus, bermuda, sans tee-shirt, une jambe repliée sous lui, regarde ses lionceaux jouer dans les remous des petites vagues d’Ehukai: ses deux ados, Mason et Coco, sont dehors dans un affrontement avec les autres jeunes. Ils développent leurs capacités qui, avec un peu de chance, leur permettront de survivre dans ce monde affamé. Qui leur permettra de vivre éternellement, eux aussi. Du moins, c’est le plan.
Alors, tu remontes vers Michael Ho. Ses 1m 65 et 60 kilos te serrent la main, et tu sens en elle bien plus qu’une force, tu sens un mode de vie. Vous descendez tous les deux sur la plage pour regarder ses enfants de plus près, et rapidement tu te retrouves assis sur le bas-côté, un sablier dans les mains, et tu regardes sa Coco surfer. Mason, le plus grand, est plus loin à Backdoor avec les aînés. En dépoussiérant tes vieux souvenirs, tu te rends compte que ça fait pas mal de temps que vous vous connaissez. La première fois que tu as vu Michael surfer, c’était en 1968, à Queens, Waikiki. Ton père servait à Pearl à cette époque, et son idée de la garderie pour toi et ton frère, c’était de vous déposer à l’aube, perdus à Waikiki, et de venir vous rechercher au crépuscule. Tu connaissais mieux Waikiki que n’importe quel autre “enfant blanc de la Navy” ne le connaîtra jamais. ça a été une expérience transcendante de te trouver aux championnats d’état de Queens. Michael Ho avait gagné la manche Menehune, en ce jour de 1968. Tu le vois encore. Michael avait trois ans de plus que toi et il avait déjà cette attitude “cool de l’île”, ce commandement hawaïen, un vrai jeune prince. Enigmatique à onze ans.
Quand tu regardes dans les yeux de Michael Ho, là, 40 ans après, tu es fasciné. Il a grossi, ses cheveux sont tombés, il a une forme de ptérygion à l’œil gauche… mais cette énigme, cet “island cool” est toujours là. C’est toujours pareil. Mais là où autrefois s’asseyait un prince est maintenant assis un roi. Il est à l’aise sur la plage, mais gêné quand on l’observe. Il vous a fallu du temps à chacun pour atteindre un certain équilibre. Son dernier portrait, entre tous les formats, a été écrit par Reno Abellira en 1977. Il te dit qu’il préfère que ce soit comme ça. Maintenant, s’il coopère c’est uniquement à cause de ses enfants.
Et tu penses connaître au moins une des raisons qui font qu’il est si discret. L’appétit du surf pour les héros a toujours été vif, mais l’image du gentleman pro ne nous a pas toujours satisfaits. L’Hawaïen mystérieux a toujours intrigué, même en dehors du monde du surf pro. Comme pour l’homme en face de toi, sourire chaleureux au coin des lèvres, il y a toujours eu une sorte de mur autour d’eux. Une pudeur, une distance, une royauté qui vient du fait de vivre à l’endroit dont nous avons tous tellement besoin: le North Shore. L’endroit où nos réputations ne comptent pas, qui mélange des saints et des pêcheurs. Les Hawaïens sont les seuls surfeurs du monde qui peuvent nous dire comment nous comporter pendant notre pèlerinage à North Shore, et qui peuvent avoir l’énergie de soutenir cette domination. Parmi les Aloha, les Hawaïens comme Michael Ho ou son ami Dane Kealoha ont toujours maintenu leur aura de bad-asses reconnus, vivant des vies qui oscillent entre les Aloha, les risques intenses et les gains prédateurs du surf. Un rôle que, malgré le fléau plein de visiteurs annuels, la conscience déléguée du grand public accueille et adore, toujours consciente des trois plus grandes qualités des Hawaïens: l’audace, la sincérité et le courage physique indiscutable.
Alors tu dépoussières quelques vieux souvenirs avec Michael Ho. L’Afrique du Sud, le Brésil, l’Australie. Des campagnes d’il y a longtemps. Et là, encore, tu es subjugué par le fait que l’homme qui se tient devant toi est tellement unique: la façon dont il s’est inscrit pile dans l’histoire moderne de ton sport, depuis son initiation au surf en 1960 par son papa Chico à l’âge de 3 ans, jusqu’à ce qu’il s’élève en champion junior des USA, à Huntington Beach en 1970. Avec une 5e place aux championnats du monde à Ocean Beach, alors jeune et maigre garçon de 15 ans, la même année il a commencé à charger Sunset Beach, maintenant dévolue à Eddie Aikau, Jeff Hakman, Gerry Lopez, Reno, BK… le Panthéon entier des grands Hawaïens des 70’s. Michael Ho était déjà surfeur pro à son diplôme de lycée, bien avant que des Shaun ou des Rabbit n’aient enfoncé une seule porte. En 1975, il est arrivé second au Duke et au Pro Class Trials. De 1966 à 1988, avec son acharnement sur l’International Pro Tour, il a grimpé à la troisième place du classement mondial. Lui et son ami Dane Kealoha ont visité les quatre coins du monde, en passant de J‑Bay à Bell’s Beach au Japon, et j’en passe. Ho a été cinq fois finaliste du Pipeline Masters. En 1982, avec une certaine ironie des choses, il a gagné les Masters avec le bras droit dans le plâtre, en inventant pratiquement l’approche Pig-Dog vers, à cette époque, la plus grande vague du monde. Il possède treize trophées du Duke, il en a été huit fois finaliste, et a remporté la première place en 1978 et 1981. Il a gagné quatre fois le Xcel Pro, deux fois le Triple Crown Champ et George Downing a dit qu’il n’organiserait pas le Eddie sans que Michael Ho y soit, Michael ayant été l’un des rares concurrents à être un ami proche d’Eddie. A 40 ans, Michael a été en tête du Pipe Masters après avoir battu Kelly Slater dans un éliminatoire précédent. Il a gagné le World Masters Championship en France en 2000… En 2003 à Makaha, l’année où il a amené des tentes et où il a campé avec les sans-abri toute la durée du contest, il a encore gagné. Et maintenant, en 2008, il se prépare déjà pour le Masters et l’Eddie. Et tout ça en s’épanouissant dans le rôle de “l’Oncle Mike’’ jouant le mentor et le chauffeur pour la nouvelle génération d’enfants en or, les siens y compris, autour du North Shore et dans le monde entier. Il passe le flambeau à la nouvelle génération.
Tout ça… et on le connaît toujours à peine.
Tu peux voir que les yeux de Michael sont dirigés vers le surf. Sa Coco s’est lancée dans un left de trois pieds et le termine avec précision. Vous la regardez tous les deux en silence. Elle surfe vraiment loin de ce que son âge l’autorise. Elle génère de la vitesse. Elle trouve des power spots. Quand les choses se terminent, elle se dirige telle une fusée dans le lip, et tout ça te rappelle un certain Martin Potter. Un ride de classe mondiale. Tu vois que John John Florence lui hurle quelque chose en s’avançant sur l’eau. Tu vois que cela dessine un sourire sur les lèvres de Michael. Et tu te rends compte que tu es soulagé, pour des raisons inconnues, que Coco soit si bonne. ‘’ça donne une toute nouvelle signification à la ‘soccer mum’, hein ?’’ Il veille sur Coco, qui lui fait signe. Il sourit et lui fait signe à son tour et ensuite baisse les yeux et regarde ses pieds, mettant ses doigts entre ses orteils.
Puis, il te surprend avec une question très directe: ‘’Tu peux croire qu’on soit si vieux’’? Tu réponds non, tu ne peux pas. Tu à ton tour poses une question directe: “Quel âge aurais-tu si tu ne savais pas quel âge tu as”? Tu vois Michael lever ses sourcils et y réfléchir. Tu vois qu’il prend la question au sérieux. Ensuite, il te répond avec son fameux sourire: “Quinze ans”? Le soleil se couche dans la mer, au-delà de la pointe de Keana. C’est l’heure dorée ici au North Shore, et les adolescents dorés du pays abandonnent leur troisième session de la journée et remontent vers le sable, les douches et les repas faits à la maison. Coco Ho, un concentré lumineux de rires joyeux et purs, vous saute dessus. C’est la première fois que tu la rencontres. Ici, dans cette lumière, il est impossible de ne pas penser à elle comme sorte de Saint-Esprit. Elle te conquiert en un clin d’œil. Elle est si ouverte dans son sourire, son énergie est tellement revigorante et propre, et son esprit si enthousiaste, qu’elle semble flotter même sur la terre ferme, avec ses cheveux blonds ruisselants, ses yeux clairs et ses dents reluisantes. Michael semble aussi mordu que les autres.
- Tu as bien surfé, dit Michael à son trésor.
- Vraiment Papa? Vraiment?
- Vraiment, dit son père.
C’est assez pour qu’elle se précipite en sautillant sur la plage. Michael Ho regarde sa fille jusqu’à ce qu’elle soit hors de sa vue. Ensuite il regarde en arrière, en direction du surf. “Nan… Je veux pas avoir quinze ans”, dit Michael Ho, “ça me plaît comme ça”.
Le Palais, 5 février 2008, 17h02
Dino Andino, Michael Ho et toi vous êtes assis sur le porche arrière de la maison Billabong, qui surplombe le Colisée du Pipeline. Le Monster Pipeline Pro est en suspend à cause de rumeurs qui disent qu’il doit être ridé demain pour des raisons de permis. Michael est enthousiaste en regardant son garçon de 19 ans s’échauffer. Les yeux de Michael sont braqués sur Mason dans la mêlée du fond. Un petit groupe passe à travers, Mason, Clay Marzo et Sean Moody grattent, cinq autres ne sont pas très loin derrière. A la dernière seconde, on dirait que c’est Moody qui va l’emporter. Michael Ho se lève sur le porche, tape des pieds et secoue ses bras. Il ne peut pas s’en empêcher.
Cela te rappelle les deux fois où tu as vu Michael avoir un comportement similaire. Les deux fois, des champions du monde étaient impliqués. Il y a eu cette fois en 1985, lorsque Michael courait de haut en bas à côté du bassin de vagues à Allentown en Pennsylvanie, appelant Derek, son frère de sept ans son cadet, dans les vagues lors d’un éliminatoire serré contre Tom Carroll. L’ami Dane Kealoha se trouvait dans le bout peu profond, en train de penser à Ala Moana. Ensuite il y a eu cette fois en 1996. Tu étais assis sur ce même porche avec Michael Ho, en train de le voir sauter, s’exciter et agiter les bras vers son frère Derek, encore une fois. Derek, depuis lors champion du monde 1993, surfait contre un autre champion du monde, et cette fois c’était Kelly Slater. Tu te rappelles comment il accompagnait Derek, vague parfaite après vague parfaite, dans exactement la même lumière que maintenant. Même si c’est Kelly qui a emporté la finale, tu te rappelles que peut-être Michael a quelque chose de magique, que le seul moment où il perd le “cool de l’île”, cette attitude secrète, c’est lorsque qu’il porte ceux qu’il aime sur le chemin du succès.
Et toi, tu vois la beauté de tout ça. Tu regardes maintenant comment Mason fonce sur Moddy et Marzy au dernier moment, comment il se propulse pour les dépasser, comment il saute par-dessus la crête dans le bleu concave. Il descend la ligne, propre et vrai, seul. Tu vois ce spectacle compétitif sur le Colisée de notre sport, et tu te dis que la route de Mason vers la gloire sera plus difficile que celle de sa sœur. Coco doit seulement surfer mieux que trois pros. Les adversaires de Mason seront légion.
Michael Ho se laisse tomber sur sa chaise, il peut respirer maintenant. Dino se marre. “Tu ne peux pas le faire POUR eux Mike, c’est ce que je suis en train d’apprendre… c’est problématique”. Michael sourit à son vieil ami. Il sait que Dino est dans le même bateau avec son fils Kolohe. Deux pères contraints de regarder la génération suivante rivaliser pour l’anneau de cuivre. Un anneau de cuivre qu’a avalé l’expansion, dans l’argent et la complexité, comme jamais depuis leur époque. Tu sens que c’est déroutant et catégorique… effrayant pour les deux. Ils naviguent en eaux troubles. Un rôle qui oscille entre père et manager, en essayant de trouver un sens à quelque chose dans cette ère sur-monnayée. De nouvelles affaires courageuses.
Mason se trouve dans une autre, une magnifique bosse de cobalt. Il glisse légèrement, réalise un large bottom turn, laissant derrière lui une traînée bioluminecente. Ensuite le spit, le cutback, puis le re-entry dans le shore break. Un essai gagnant. Peut-être un contest gagnant. Mason vire. Michael respire enfin. Dino rit et secoue la tête en direction de Michael. Et tu retrouves à être soulagé, pour une raison ou pour une autre, que Mason soit si doué.
Restaurant Lei Lei, 5 février 2008, 20h06
A la station de Turtle Bay, juste en bas de Velzyland, le restaurant du terrain de golf de Lei Lei est l’un des choix par défaut. Assis sur les porches de leur villas, avec les coups de soleil et la fatigue qui suivent une journée à tirer les ficelles de l’industrie, buvant un verre, les membres de la classe dirigeante de Haeiwa peuvent parfois paraître à mille lieues des agents, managers, chefs d’industries, parents et ados revenant du surf. C’est là, chez Lei Lei, que s’agglomèrent les adultes pour parler bottom lines et les enfants pour parler, eh bien, de bottom turns, dans l’endroit le plus cher du North Shore. A peine deux tables plus loin, les vingt membres du B-team de Billabong se jettent sur les entrées à 30 dollars sous l’œil bienveillant de leur entraîneur. Ils mangent comme des loups.
Tu es en train de regarder la vision incompréhensible de Mason et Coco, en train d’engloutir pour 400 dollars de sashimi, de ahi rôti à la noix de coco avec de la pâte d’ail rôtie, des milk-shakes au chocolat de Macadamia, et deux fois de la glace parfumée au thé vert, en tout juste 11 minutes. Tu vois que les serveurs sont tellement familiers de la famille Ho, et tellement amoureux de Coco, qu’ils n’ont besoin d’apporter aucune carte de menu. Les Ho les connaissent par cœur sans jamais n’avoir eu à payer, tellement ils sont venus tous deux célébrer leur victoire, courtisés par les nababs de l’industrie. Le triumvirat Ho devient une acquisition, une marque produisant de l’argent. Avec deux surfeurs de niveau mondial, et un coach de renom dans la même famille, ce n’est pas un dragon qui leur fait face… mais un chemin de lingots jaunes. Et ils le savent.
C’est là que Michael Ho s’assied au bout de la table, leur table, celle qui a la vue sur le 16e trou. Dino Andino, le manager de l’équipe Billabong, est en face de toi, et Paul Taublieb, le promoteur de Monster Pro Event, est à ta gauche. On dirait le dernier repas d’école lors de la journée des parents. Et, malgré tes tentatives pour poser des questions à Mason et Coco, le moment adéquat pour intervenir arrive en un clin d’œil. A un moment donné, tu demandes aux adultes s’il est sage ou non pour des parents de manager la carrière professionnelle de leurs enfants. Dino et Michael s’immobilisent durant un instant. C’est Michael qui répond: “Eh bien, c’est possible qu’il n’y ait pas autant de zéros sur le chèque à la fin de la journée, mais au moins je sais où mes gosses se trouvent et qui deal avec eux”. Tu remarques que Mason s’est arrêté au milieu d’une bouchée. Tu le vois regarder son père, ses sourcils se froncent car il pense à tous ces zéros supplémentaires. Michael remarque ce regard, et fixe son fils droit dans les yeux. Mason pose sa fourchette, s’appuie en arrière sur sa chaise, et son regard se perdant à mi-distance, il mâche de manière méditative. Il retourne progressivement à son repas.
Durant ce temps, deux membres du service, débarrassant la table des assiettes léchées de sashimi et de ahi, apportent le second dessert de Coco. Un mélange cookies aux pépites de chocolat et glace vanille imaginé par Coco elle-même. Coco y plonge une fourchette sans en oublier un morceau, sachant qu’hormis les nombreux zéros qui pourraient se trouver là, cette histoire de surf reste le crime du siècle pour une fille de 16 ans du North Shore. Ensuite elle te regarde et réalise que tu penses la même chose. Ensuite elle plante sa fourchette une nouvelle fois et se remplit les joues, puis ferme les yeux en souriant de plaisir. Le chef sait faire en sorte que ce soit comme ça.
The Compound, 6 février 2008, 16h06
A la fin d’un cul-de-sac sur la pointe de Sunset se trouve la maison de la famille Ho. C’est aussi un véritable maison surfers. Les boards et les trophées y règnent en maîtres. ça sent la wax et la fibre de verre et le sable et les coquillages et les tapis d’herbe, et tout cela dans un culte et une appartenance totale à Sunset Beach, le pays d’origine dans lequel leurs noms vivront pour toujours. Un chien sur trois pattes sert de sentinelle, les portes sont ouvertes à tous, les surfeurs de tous âges et de toute renommée entrent et sortent. La fille de Tony Moniz, le gosse de Marvin Foster, Clay Marzo… Ici on est en sécurité, c’est confortable et calme.
Tu es assis avec Mason Ho dehors, sur le porche, pendant qu’il waxe avec précaution une nouvelle board pour la finale du lendemain. Tu vois qu’il a la même aisance que son vieux, jusqu’à la puissance compacte, le sourire taquin et la moustache. Tu lui parles durant une demi-heure, et tu réalises que, tout comme son père, il est capable d’éviter très facilement de dire quoi que ce soit de personnel. Tu le lui fais remarquer et il te surprends: “Tu vois ce tatouage sur les côtes de mon père?”. Oui tu le vois. Kaohelaulii. “Cela veut dire la nouvelle pousse de bambou. Forte, incassable, qu’on ne peut arrêter… c’est aussi mon deuxième prénom”. Tu saisis ? Mason termine sa tâche. Il ne sourit pas, cette fois. “Mon père fait 3 mètres de haut… et j’essaie de m’élever à cette hauteur. C’est assez personnel pour toi?”.
Coco a aussi un deuxième prénom. Hapaiekeoa. Cela signifie la porteuse de force. Il semblerait que chacun dans cette famille a un nom correspondant à une hauteur qu’il doit atteindre. En marge de son comportement brillant, se trouve une étincelle de sérieux et d’espoir et… une petite douleur: une maison monoparentale, la robe du bal de fin d’études de sa mère lointaine accrochée comme un fantôme en dehors de la penderie… Toutes ses peluches ont été jetées sur une petite couverture pour gosse, clouée dans un coin au plafond de sa chambre, hors d’atteinte. “Comme un nuage”, dit-elle “Saines et sauves”. Les conversations avec elle partent dans tous les sens. Curieusement mûres, ensuite puériles. Elle hurle à Mason de baisser la musique. Il s’exécute. Cela te ramène rapidement à la réalité. Coco, la femme de la maison. C’est également la seule disposée à parler de l’épidémie de drogue sur Hawaï qui a entamé la dignité de l’île durant des années, sa punition. “La drogue?”, dit-elle d’un ton qui ne correspond à nouveau pas à son âge: “C’est comme une torture!… Grandir ici? C’est juste une question de temps avant qu’on t’offre une pipe! Regarder ce que cela fait aux gens? C’est nul ! C’est la chose marrante dans tout ce milieu des surfeurs pros: on nous balance de l’argent, mais on nous demande jamais quoi ce que soit au sujet de la drogue et des trucs comme ça”. Elle cligne des yeux pour la première fois. “Est-ce qu’elles n’ont pas tout le pouvoir les compagnies de surf? Ne peuvent-elles pas faire quelque chose?… Je serais contente d’aider!” Et tu peux voir qu’elle le pense vraiment.
Coco se repose pour un rare moment, puis elle commence à te raconter plein de choses. A propos de la route d’autos tamponneuses qu’elle aimerait voir construire autour de l’Oahu afin que les gosses puissent aller eux-mêmes à la plage. Elle parle du coucher de soleil et des coquillages de mer et – peut-être le plus poignant – de combien elle aime le North Shore et de comment le surf est comme une sœur pour elle. Elle te fait fermer les yeux et l’écouter. Et il te semble entendre cela pour la première fois. Sa présence est tellement importante dans cette maison. Sa croyance dans cette vie se répand tellement autour d’elle, à la façon d’un festin.
C’est à ce moment-là que tu sors et que trouves Michael Ho seul à la table de famille, fatigué d’un jour d’attroupement de riders. Il voit Mason en train de waxer une autre board et Coco en train de nourrir leur chien à trois pattes. Michael soupire et se frotte les yeux, il te dit que malgré la future grande carrière qui s’annonce pour ses enfants, ils sont totalement à la merci du destin. Exactement comme il l’était. Il fait juste du mieux qu’il peut. Il n’en dit pas plus. Avec un doux vent à l’odeur de commerce qui souffle à travers la cuisine et sur la table du dîner, il n’en dit pas plus. Ensuite, il est calme. En fait, il ferme les yeux, relève son menton, respire profondément et a l’air de sentir le vent et de s’y perdre. Et il y a une telle dignité dans ce moment. Et à le regarder comme cela, avec une telle famille, tu es frappé par la pensée que les vagues et théoriques promesses d’une éternité spirituelle pourraient, après tout, n’être qu’une ruse.
Que la vérité pourrait être que, quels que soient les efforts qu’il pourrait fournir, le vrai “pour toujours” ne pourra être trouvé que chez ses enfants. Dans son sang. Maintenant le leur. Le sang hérité… celui du futur. Et s’ils ont de la chance, ces enfants continueront et continueront encore et encore à travers les âges et les âges.
Alors, assis dans la cuisine de Michael Ho, c’est à ton tour de les regarder les trois. Le père, le fils, et le Saint-Esprit. Et tu ne peux t’empêcher d’être émerveillé par le fait que Michael Ho vivra pour toujours, même si la plupart d’entre nous ne le connaîtrons jamais.


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