DANE REYNOLDS
L’ANTIDOTE
Par Stéphane Robin - Photos Brian Bielmann - Portrait Tungsten
LE SURFEUR QUE BEAUCOUP VOUDRAIENT VOIR CREVER L’ÉCRAN EN CE MOMENT S’APPELLE DANE REYNOLDS. IL EST AMÉRICAIN, IL A 23 ANS, ET NE SAIT PAS TRÈS BIEN S’IL IMAGINAIT SA VIE COMME ÇA.
La compétition est un révélateur de talent. Ce n’est pas la carrière de Dane Reynolds qui me contredira, même s’il ne cesse de le contester. C’est étrange, le rapport que les surfeurs ont avec la compétition. La plupart n’en font pas, et c’est tout juste s’ils s’y intéressent. De mon point de vue, c’est le truc le plus chiant au monde. Regarder des mecs surfer, même les meilleurs, au bout de quelques vagues, ça me lasse. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce sont toujours les mêmes qui atteignent les phases finales. Ensuite, c’est un mélange de stratégie et d’engagement presque rassurant. Il y en a toujours un qui gagne, ça se termine sur un podium, et voilà.
Comment Dane Reynolds est-il arrivé au sommet d’un truc qu’il renie? Un vrai mystère! Très à son aise dans ce milieu qui mélange l’imprévisible et le prévisible, il reste un personnage à part. Né à L.A., il n’a pas toujours vécu au bord de la mer, et ce n’est qu’à l’âge de 10 ans qu’il s’est mis au surf. Qui aurait pu croire qu’il serait parmi les meilleurs mondiaux moins de 10 ans plus tard? À un moment où les têtes d’affiche se laissent bouffer par leur image marketing en carton-pâte, le jeune Californien met un peu d’animation dans le scénario du world tour. Et ça fait du bien. Créatif, surdoué, il n’en reste pas moins humain, fragile et indécis. Tout comme nous. Bref, un vrai héros, qui nous ressemble et qui nous dépasse à la fois.
“Des fois, je préfère me forcer à perdre pour rentrer chez moi. La compétition dans ces conditions, je ne sais pas si c’est vraiment mon truc”, déclarait-il à propos de l’étape du WCT à Bell’s Beach – qu’il a pourtant failli gagner! Là où d’autres se réjouiraient sans se poser de question, il est le kid qui doute. Un élan salutaire dans un univers nombriliste, qui fonctionne en circuit fermé. Contrairement à ses pairs, il s’en veut d’être arrivé sur le WCT aussi vite. Il a l’impression que les choses se font malgré lui. Comme s’il ne parvenait pas à effacer cette distance entre lui et la réalité qu’on lui dessine. Comme si la reconnaissance que le monde du surf lui apporte n’était pas la sienne. Comme s’il voulait qu’on le laisse tranquille, vivre sa vie, avec ses deux chiens et sa copine.
Dans un système où l’exubérance domine, il se sent presque coupable de gagner autant d’argent. “Mon frère doit bosser très dur pour gagner sa vie alors que moi j’ai tout cet argent qui me tombe du ciel”. Au moment où il pourrait se jeter à fond dans une carrière toute tracée, il se braque. Tout ça pour quoi? Pour se réapproprier sa vie, son image, son futur? En disant non, il essaye désespérément d’exister avec ses repères, de créer un monde dans lequel les codes de reconnaissance lui conviendraient. À l’idée dominante selon laquelle il devrait passer sa vie à chasser le titre de champion du monde, il oppose la logique du plaisir. Il rappelle par là que le surfeur est un hédoniste forcené, qui n’aime pas qu’on lui retire sa liberté, quoi qu’il arrive.
En ce sens, Dane est à lui seul le prisme d’une problématique contemporaine. La logique du “toujours plus” qui s’oppose à celle du nécessaire. Avec sa dégaine d’ado mal réveillé, et sa créativité hors normes, il remet en cause le rôle de “tête de gondole” qui lui est attribué par l’industrie du surf. Le fait que le monde entier a les yeux rivés sur lui est à la fois un handicap et un moteur formidable. Il a en lui les moyens de gagner, mais aussi de faire changer quelque chose. Il ne sait pas encore comment, mais le décor est planté.
À ses yeux, le titre de champion du monde ne lui convient pas dans l’absolu, parce qu’il serait presque discréditant. Quand il dit “ce n’est pas dans cette direction que je vais”, ça fascine et ça révolte à la fois. Comment un type qui, à 23 ans, possède déjà sa maison face au spot et un solide compte en banque peut-il refuser les règles d’un jeu qui lui a déjà tant rapporté?
Que va-t-il faire après? Tendre vers l’essentiel? Pour lui, la compétition à outrance tue le plaisir de surfer et c’est justement le genre de chose qu’il ne voudrait pas perdre. On reconnaît immédiatement les influences du soul surfing californien, dont il a dû s’imprégner d’une manière ou d’une autre. La dynamique des frères Malloy n’est pas étrangère à tout ça.
La compétition ou la vie. Le choix est difficile. Trop doué pour rester dans l’ombre, il ne demande qu’à élargir le cadre. Limiter son surf pour gagner, ce n’est pas pour lui. Il l’a bien montré lors du QuikPro France 08 lors de sa série contre Kelly Slater, où il se jetait dans des airs monstrueux, plutôt que de se concentrer sur son score. Son ambition n’était pas tant de gagner que d’imposer une autre manière de surfer. Et il n’est pas le seul dans ce cas, les jeunes Australiens comme Josh Kerr ne sont pas loin derrière. Mais les juges ne semblent pas encore prêts pour cette révolution. Comme si le circuit était trop bien huilé. Comme si c’était gênant d’entendre un des meilleurs surfeurs du monde dire que tout ça ne l’intéressait pas vraiment.
Son embarras par rapport au système traduit bien le fait que l’idéal des générations précédentes n’est pas forcément celui des générations futures. Et puis, faire quelque chose que personne n’a jamais fait est sans doute bien plus excitant que de “se répéter” à l’infini sur le Dream Tour. Et ceci même si tous ses proches s’accordent sur le fait que c’est quelqu’un de compétitif. Il reste dubitatif.
Son intérêt a peut-être toujours été ailleurs: dans le montage de films (First Chapter) ou dans la photographie. Dernièrement, on pouvait lire dans Surfer’s que Dane se souciait plus de savoir quels auteurs lire que de la manière dont il allait gérer son avenir en compétition. Une réaction pas si surprenante pour quelqu’un qui a arrêté l’école à 15 ans. Bien sûr ça ne relève pas le niveau général de ceux que les kids prennent pour exemple. Mais ça explique aussi pourquoi tant de pros ont du mal à se démarquer du lot. La performance, l’endurance et la chance ne sont pas toujours suffisantes pour rentrer dans la légende. Avoir une vision et être capable de l’interpréter fait aussi partie de la réussite.
Au final, l’excentricité de Dane lui permettra peut-être de faire évoluer une logique ennuyeuse. Il ne veut pas être jugé pour sa capacité à rentrer dans un cadre, et il a bien raison. C’est sans doute pour ça aussi qu’il plaît. Parce qu’il peut se permettre de remettre les choses en cause. Reste à savoir s’il résistera longtemps à la pression médiatique.
La carrière d’un pro est tellement liée à sa réussite en compétition qu’on voit mal ce qu’il pourrait faire d’autre. Perdre ou pire, être absent, l’enfoncerait dans la jungle de l’anonymat des soul surfeurs et l’éloignerait des paillettes du main stream. Sera-t-il capable d’en réinventer le format? C’est trop tôt pour le dire, mais la vie de Dane, elle, nous réserve encore bien des surprises.








Laissez un commentaire