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VIA NORTE

SURF TRIP SUR LES RIVES DE L’ABANDON
Texte & photos par Stéphane Robin

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LA MER, UNE FRONTIÈRE PAS COMME LES AUTRES. ELLE OSCILLE, ELLE BALANCE. ELLE TANGUE, ELLE CLAQUE. ÇA DÉPEND DES JOURS. CERTAIN S’Y NOIENT, D’AUTRES S’Y RETROUVENT. POUR LE SURFEUR, LA TERRE PROMISE EST AU SUD. DANS LE PACIFIQUE SUD.

Mais que reste-t-il à découvrir exactement ? De la poussière qui vole, des sables mouvants, des klaxons débridés, la violence d’une lame qui s’abat contre un bout de rocher… On ne traverse pas la planète entière pour aller jouer des coudes avec les enfants du pays, alors quoi ? Partir toujours, partir encore. Le Pérou me tendait les bras une dernière fois.

Tu voz
De retour sur la côte nord, je suis descendu au Duke hostel. Un repère de surfeurs unique en son genre. Quatorze ans après mon premier passage, rien n’a changé. Dans ma chambre, il y a une chaîne stéréo sur l’armoire. J’appuie sur une touche, comme ça, juste pour voir. Il ne se passe rien. J’en essaye une autre. Le lecteur de CD sort difficilement, il manque un morceau. Pas de chance. Seule une vieille cassette semble vouloir tourner dans le double-player. Je m’allonge sur le lit. Il y a un grésillement. Et puis une voix envahit la pièce. Un rayonnement chargé d’émotion. La nuit tombe sur Pacasmayo. Des surfeurs fatigués montent dans les escaliers après une dure journée de surf au Faro. La plus longue vague du Pérou avec Chicama. Plus fort que le bruit des klaxons, le rythme de la criolla hésite. On dirait le son d’un vieux vinyle. C’est Mi ultima cansion, de Lucha Reyes. Je me retrouve comme projeté en 1973, quelques mois avant ma naissance. La “morena del Peru” chantait déjà sa dernière chanson. Une tragédie magnifique à l’image de sa vie. Elle est morte le lendemain. La fin d’un mythe. Elle laissait derrière elle un pays aux mains des militaires. Je ne suis pas du genre nostalgique, mais là, c’est difficile de résister : autant d’émotion, autant de passion… Une voix qui me renvoie aux origines du paysage que je photographie tous les jours. Je suis venu pour ça, mais pour bien d’autres choses encore. Le surf est plus que jamais le moteur de mon voyage.

Un Eldorado en sursis
Une fois de plus je suis venu chercher de l’exception, du nouveau, de l’inconnu. Une fois de plus la côte va me livrer quelques-uns de ses secrets. Assis entre mes deux sacs à l’arrière du moto-taxi qui me conduit au village fantôme, je tiens la petite porte bâchée entrouverte, pour ne pas étouffer. Une protection bien mince face au désert qui m’entoure. On dirait une steppe d’Asie Centrale. Du sable, des cailloux et des buissons à perte de vue. Il doit rester une dizaine de kilomètres. A la sortie de Talara, la dernière ville avant l’oubli, on s’est engagé sur cette piste sinueuse. Le moto-taxi rebondit dans tous les sens. Pas le genre d’endroit où on a envie de tomber en panne. Surtout après la zone de bidonville infâme qu’on vient de traverser. Le chauffeur n’a pas l’air d’un bandit, mais la nuit arrive et la piste est de plus en plus défoncée. Quand il a stoppé net sa bécane pour regarder le moteur en plein milieu du chemin, j’ai cru à une mauvaise blague. Un filet d’essence coule le long du réservoir. Il faut qu’il resserre un tuyau. “Ce n’est rien. Juste une fuite. ça a du mal à tenir à cause des vibrations. No te preocupes amigo !” me dit-il en rangeant un chiffon sous son siège. Son bricolage m’a l’air précaire, j’espère juste que ça tienne jusqu’au bout. Pas question de continuer à pied, seul dans cette pampa.

Soudain un rond-point est sorti du néant. La route est goudronnée et il y a des lampadaires allumés en plein jour. Face à moi : des maisons en béton mal faites éparpillées entres les collines de terre rouge. Sur Google Earth j’avais repéré des alignements étranges, comme un camp militaire, mais ça n’a pas l’air d’être là. Sur les conseils d’un habitant, on prend la direction du colegio initial. C’est là que je dois retrouver Damien Castera et les autres surfeurs français. Arrivé en contrebas, j’arrive à la frontière d’une ville en ruine. Toutes les maisons datent de l’époque coloniale. Peintes en vert, certaines sont habitées, d’autres tiennent à peine debout. Un peu plus loin, des grands bâtiments attendent, face à la mer, que le temps les emporte. Partout des bâtisses sans toit, des murs fissurés, des sols défoncés. Tout ça crée un vide assourdissant. Que s’est il passé, où sont les gens et pourquoi tout ce laisser-aller ?

Lobitos après la fièvre
Généralement à notre époque, on arrive presque toujours trop tard. Les spots, jadis tranquilles, sont depuis longtemps perdus avec l’arrivée des autres. De tous les autres. Tous ces mecs qui, comme moi, trouvent ça bien et qui à peine installés pensent déjà à revenir. Mais parfois on y est un peu avant la fin. Le trésor est encore chaud, palpable, même en plein désert. Il était temps que j’arrive. La petite équipe que je suis venu retrouver n’est pas trop mal installée. Je prends une piaule dans le même bâtiment. La gérante est assez sèche, c’est 20 soles la nuit. La construction est récente, ça semble correct. Cette partie du village est assez minimaliste. Une ou deux rues, un virage et des morceaux de piste un peu partout. Juste derrière, quelques étrangers sont attablés à la terrasse d’une maison. Une baraque verte qui ressemble aux autres. Il n’y a pas de pancarte mais ça a tout l’air d’un petit restaurant. La cuisine est tenue par Tranquillino, un ancien nutritionniste de l’ejercicio, le commandement militaire qui siégeait jadis. Il n’est pas du genre bavard, à cause de ses 27 années passées à Lobitos, il connaît un bon bout de l’histoire. Un jour il a commencé à me la raconter. “Au début du siècle, les Américains ont trouvé du pétrole. Ils ont mis des derricks en place et les premières baraques sont sorties de terre”. A l’époque, personne ne se souciait de savoir si la vague marchait ou pas. “Il y a cinquante ans, Lobitos était une des villes les plus modernes du Pérou. 5 000 personnes vivaient ici. Des gringos principalement. Ils avaient reproduit leur cadre de vie du Texas : école, cinéma, casino. Il y avait tout. C’était presque trop beau pour être vrai. Dans les années 70, les militaires, poussés par un vent de nationalisation, ont pris la place des gringos et la dégringolade a commencé”. Et la vague ? Quelle vague ? On aimerait croire que le break était surfé par des Texans en longboard mais on n’en sait rien.

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“La vérité c’est qu’en 1998 un épisode particulièrement brutal d’El Niño a profondément changé l’aspect de la baie. Une épaisse couche de sable a miraculeusement recouvert le fond rocheux pour donner vie à la plus belle vague du pays”. La légende de Lobitos pouvait commencer. Au début, seuls quelques aventuriers ont réussi à se faufiler à travers le camp militaire pour surfer le point. Un petit bakchich suffisait à ouvrir les portes du rêve. “Ensuite d’autres surfeurs sont arrivés entre fin 98 et 2000 quand le gros des militaires est parti. Ils étaient peu nombreux les premières années et depuis 2004 ça n’arrête plus”. Ce soir, le resto affiche complet. En plus des locaux, on compte six Brésiliens, quatre Français et deux Canadiens. Et ce n’est même pas la bonne saison. En peu de temps, Lobitos est devenu un des passages obligés des surfeurs en trip au Pérou. Une bonne affaire pour Tranquillino et sa famille. Dans le village on peut déjà compter une vingtaine d’hébergements pour surfeurs. On trouve des piaules au toit de chaume récemment construites mais le plus commun est de louer une chambre dans une des nombreuses maisons en bois. Jean-Pierre fait partie de ces surfeurs qui ont déménagé à Lobitos. Franco-péruvien, il a transformé sa maison en dortoir. C’est sommaire et vraiment pas cher. On le voit sillonner le bled, tenant sa fille d’un bras, au volant de sa voiture déglinguée. Un jour il en a coupé le toit pour en faire une décapotable. “Christian surfer” un peu excentrique, il est assez représentatif de la poignée d’irréductibles qui vivent dans ce bled. Beaucoup ont atterri là pour des raisons diverses flirtant avec la légalité. Ce sont des types comme Canario, un Espagnol hyperactif, moniteur de surf aux Canaries l’été, qui vient passer des hivers à la cool à l’abri des regards. Heureusement, ils ne sont pas complètement seuls. Un peu enclavé derrière les collines, il y a le village des pêcheurs. Huit cents âmes qui ont vécu avec plus ou moins de chance les mutations de leur misérable pueblo. Après les colons et les militaires, ils ne s’étonnent à peine de voir débarquer les nouveaux rois de la plage.

La fábrica
Pour les voyageurs à court de fric, il y a aussi l’option camping. Une sorte de squat aménagé au premier étage d’une ancienne usine occupée par un Péruvien. Ça aurait pu s’appeler la fábrica. On peut y louer une tente, regarder les vagues et refaire le monde avec les voisins de tous bords. Le point de vue est imprenable. Une manière inédite de profiter d’un cadre inhabituel. Le projet du boss est de réhabiliter les bâtiments qui tiennent encore debout, le but étant de conserver l’atmosphère du lieu et sa mémoire. Un combat difficile dans un pays sans lois où tout est permis, vu la rapidité avec laquelle les militaires, propriétaires des lieux, détruisent tous les anciens bâtiments. Tout ici est provisoire. Le côté open et chaotique du lieu attise la convoitise. De l’autre côté de la baie, un hôtel high-tech est en construction. Situé quasiment sur la plage, il est promis à un avenir incertain. Mais au Pérou on raisonne à court terme. Et même si une telle construction risque de nuire à la qualité de la vague, qui s’en préoccupe ? Certainement pas les promoteurs qui lorgnent déjà sur le reste de la zone pour y installer un complexe hôtelier de grande ampleur. Une rumeur un peu folle qui circule depuis quelques années, profitant du mystère général. Une chose est sûre, il n’y en a plus pour très longtemps. Quand le prix des matières premières a flambé quelques années en arrière, les militaires ont démantelé la jetée et les bâtiments valables pour revendre le bois et l’acier. Les pêcheurs ont fait de même et en plus ils ont labouré le sol pour déterrer les tubes de métal installés par les Américains pour transporter le gaz d’une maison à l’autre. En résulte un paysage de guerre assez impressionnant. Avec le temps, les tranchées ouvertes dans le sol se sont remplies d’ordures, ajoutant à la désolation générale qui envahit peu à peu toutes ces maisons en pin d’Oregon ! Plus haut, le Nuevo Lobitos surplombe cette vielle ville décharnée où pas grand-chose ne raisonne, à part les pas des surfeurs, et les chants des Jehovas.

Frontera
Miracle, électrochoc ou revival. Lobitos n’en reste pas moins un paradis du surf. Un peu hardcore, soit, mais tellement bon. Il y a au moins cinq vagues différentes dans un rayon de 2 kilomètres. On choisit selon son niveau. Que l’on veuille envoyer du gros en truster high performance ou cruiser “tranquille” il y a toujours de quoi faire. Pour Damien, adepte du single fin, c’est la vague de General qui se prête le mieux aux carves old school. A marée basse, El Hueco et Frontera produisent des gros tubes très près des blocs. Plus loin après l’immense digue, il y a Piscinas, une autre vague aux formes idylliques. En été pas besoin de combi, l’eau est bonne, et le vent relativement faible. Toute cette conjonction d’éléments fait de Lobitos un endroit unique. Un midi, Philippe, un de nos amis, arrive à la guesthouse en courant. Il vient de surfer les tubes de Frontera pendant deux bonnes heures tout seul avant d’être rejoint par Rob Machado. Une légende du freeride en action sur un spot pareil, il ne faut pas rater ça. Rob n’est pas venu seul. Au vu du matos et des types agglutinés sur le rocher ça sent la grosse production. Dans l’eau, Rob paraît d’un détachement extrême, se faufilant presque trop facilement à travers les parois rapides et changeantes. L’icône du surf nous fait sans le vouloir une démonstration de style et d’harmonie qui résume à elle seule l’objet de mon voyage. Un ride pur à la frontière du sensible, au-delà du temps, des chimères et du destin des hommes.

1 comment à “VIA NORTE”

  1. Merci pour ce superbe récit, qui permet de s’évader les quelques minutes nécessaire à sa lecture !

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