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D. MAGNIFIQUE!

magnifiqueptEXTRAIT DU JOURNAL INTIME D’UNE VOYAGEUSE
Par Mara Lean - De l’anglais par Joël Espi - Illustration Jenay Loetscher

LE TEMPS CHANGE PARFOIS SON SCHÉMA DE FONCTIONNEMENT. IL COULE DE MANIÈRE PLUS CLAIRE, PLUS RICHE, PLUS INTENSE, ET APPORTE DE RARES MOMENTS QUI DONNENT LA SENSATION D’AVOIR ÉTÉ IMPORTANTS. JE SUIS EN EXPANSION. JE ME TORDS ET TOURNE, COMME UNE PELOTE, COMME SI LES ÉVÈNEMENTS QUE JE VOIS DÉFILER TIRAIENT CE FIL QU’EST MA VIE. JE N’EN VOIS NI LE DÉBUT, NI LA FIN, MAIS UNE FOIS DÉROULÉ, CE FIL DEVIENT DÉFINI ET VULNÉRABLE.

La semaine dernière, je n’ai pas seulement été aimée puis délaissée à nouveau par Philippe, ma relation de longue date, mais également courtisée par un type d’hommes dont je n’aurais jamais pensé qu’il puisse s’intéresser à moi. Bien entendu, lorsqu’on regarde la situation, qui met en scène un énorme contest de surf agrémenté du lot habituel de groupies, il était relativement aisé de déceler la motivation du mâle. En tant que femme moderne et éduquée, je n’avais pas nécessairement besoin d’avoir vécu l’expérience pour savoir ce que cela allait donner.

Il y a des hommes qui veulent conquérir le corps d’une femme. Pas un en particulier. Ils aiment chasser… et ils s’aiment eux-mêmes. Il ne désirent pas partager et ils n’en ont pas l’obligation. Il ne doivent ni payer, ni donner quoi que ce soit, ce qui ne signifie pas que jamais ils ne le font. Parfois, ils donnent même plus que ce qui serait bon pour la personne. Ils “aspirent” l’attention, l’admiration, comme d’autres prennent de l’air. Il ont les lettres VIP inscrites dans leur aura. Ils bronzent à la lumière de la célébrité et de la bonne volonté des autres, et n’ont même pas à s’inquiéter d’où ils obtiendront leur prochain fix. ça finit toujours par venir. Comme moi.

Le ASP Surf Pro Tour débarque sur mon rivage, et dépose sur la plage toutes sortes de gens intéressants. J’en connais déjà quelques types, cela me convient, tandis que d’autres me conduisent vers de nouvelles rives, et là j’ai de la peine à me reconnaître. Je suis convaincue que ce que je ressens à l’intérieur de moi est ce qui va m’arriver à l’extérieur, alors je suis surprise de voir qui est attiré vers moi. Je n’aurais jamais pensé me sentir AUSSI bien. Il y a le top modèle, le personnage célèbre avec l’apparence controversée du hard-rocker FM, tatoué des pieds à la tête et avec un pistolet dans sa poche, des surfers de classe mondiale accros à l’adrénaline, le journaliste sud-africain frappé par la foudre et, last but not least, une véritable rock-star. Et lui, he rocks ! Il joue de la guitare, chante, a vraiment de grands pieds et c’est l’un des meilleurs surfers de tous les temps. Il fait partie de cet exclusif, insaisissable et vertigineux gang de dieux, au doux teint chocolat au lait longuement cultivé, qui font le tour du monde trois fois par an juste pour traîner sur les plus belles plages, avec les plus belles filles, et surfer pour des milliers de dollars pour nourrir les kids restés à la maison. Mais MA star n’a pas besoin de courir les éliminatoires. Il surfe uniquement pour des films, des vidéos et des pubs. Je dois énumérer tous les Californiens que je connais pour ne pas m’y perdre. Et le soir, je retombe dans les bras de mon presque-fini-mais-pas-encore-tout-à-fait-complètement-ex-copain.

C’est moi qui suis venue à lui et non l’inverse. J’ai rencontré ma rock-star avec son groupe en face de l’endroit où l’on traîne lors de la haute saison. Jim, Californien n° 1 et guitariste du groupe, me présente Californien n° 2 qui s’avère être un grand écrivain, le rédacteur de Surfer Magazine. Je me suis retrouvée dans une conversation approfondie avec lui et totalement ignorée par LE Californien n° 6, ma rock-star. Je n’aurais rien attendu de plus. Un homme aussi extravagant, au chapeau de cow-boy, avec un gilet qui sent la peau de mouton et des pantalons moulants, je n’aurais jamais mis un hippi e comme lui à côté d’une femme à l’allure rutilante comme moi. Mais au fur et à mesure, je me suis retrouvée au milieu des Californiens n° 1, 2 et 3 (un autre membre du groupe), et j’ai adoré. Juste pour être claire, les Californiens n° 4, 5 et tout ce qui suivait le n° 6 étaient photographes, surfers et journalistes, apparemment du même coin. LE Cali n°6 semblait être le seul qui ne s’intéressait pas du tout à moi, et bien entendu c’était le seul qui m’intéressait. J’ai donc décidé de rentrer à la maison et d’être fraîche pour le jour suivant…

Lundi. Hormis un prix qui consistait à offrir des fleurs et du champagne, ce n’était pas une journée spectaculaire. Ce soir-là je me sentais vraiment mal. Mon pied était enflé, piqué par quelque chose, mais j’ignorais pourquoi et comment. Alors, en suivant une loi shamanique, j’ai échangé le cauchemar que je faisais avec un autre rêve amélioré. Malgré la douleur, Californien n°2 m’emmena dîner. Nous avons eu une conversation extraordinaire.

Mardi. Le contest est terminé, est je suis heureuse de pouvoir me relaxer et de prendre les choses en main. Je vais montrer mon pied au docteur. Il me donne des antibiotiques qui, malheureusement, ne fonctionneront pas contre les maladies que j’aurai le même soir. Nous mangeons dans un restaurant en bord de mer, et nous sommes assis à la quatrième table à droite. Mon bon pote Alex, avec qui je partage mon lit d’une manière extrêmement platonique à cause du manque de place, et parce que mon ex-copain est finalement parti, débarque dans le bar avec LUI. Californien n° 6 ! Il me salue gentiment mais courtoisement, et avec un rarement-aussi-sexy “salut” presque timide. Anne-Marie, qui est avec nous pour le dîner, est condescendante comme à son habitude et me tape sur les nerfs durant toute la soirée. Après le repas, je commence à m’éclipser lorsqu’Alex se tourne vers moi et me demande de rester, ce que je fais. Tout à coup, il est près de moi, derrière moi, devant moi. Il me dit que je suis belle. D, LE Californien n° 6, enchaîne : “Tu es absolument magnifique, wow, regardez-ça, regardez comme elle est sexy. Tu es belle, j’adore tes hanches, mon Dieu tu es belle”. Bien sûr. Mais l’entendre d’une bouche légèrement barbue… “Mon Dieu je suis content que tu sois restée. Je n’arrive pas à croire comme tu es sexy, pourquoi est-ce qu’on ne s’est pas rencontré plus tôt ? (Exactement !) Hey Baby, comment va ton pied ? Ma chérie. Ma Mara Baby”. Il commence à m’embrasser, sur la joue, et même sur la bouche. Ce n’est pas du tout mon genre : il pue l’encens, c’est un hippie, mais c’est aussi le gars le plus cool à 150 km à la ronde. Ce type de gars devient mon type de gars. Mais je ne suis pas une groupie ! Pas une star fucker ! Nous passons la soirée côte à côte. Il me répète sans cesse que je suis belle, il n’arrête pas de m’embrasser, de me serrer dans ses bras, que puis-je faire, je suis perdue… devrais-je m’enfuir ? Lui tourner le dos ? Il ne parle de rien d’autre que de passer la nuit avec moi. C’est exactement contre ça que ta mère t’a mise en garde toute ta vie. Ce genre de gars qui te rendent accro et t’excitent comme aucun autre. C’est un type parmi d’autres, mais un type qui me trouve belle. L’eau suffit à me rendre saoule, et je me retrouve assez rapidement dans son lit. Ce qui est fou avec ces mensonges californiens – “je veux passer plus de temps avec toi, je veux aller surfer avec toi, je veux m’allonger sur la plage avec toi, je veux rentrer à Londres avec toi, je veux, je veux, je veux…” – c’est que ça semble si bien et tellement à portée de main. Je ne crois un mot de ce qu’il dit même si je suis malgré tout curieuse. Il m’appâte et je mords, hypnotisée. Je pense encore que tout est sous contrôle. Utilise la technique Shaman ! Change ton rêve ! Parce que ce que tu vis n’a pas l’air vrai à 100 %. Il ne cesse de m’embrasser, il dit que ma beauté le rend fou. Il me porte à la maison et je ne peux pas m’échapper. Je ne peux même pas me tenir sur mon pied, ça fait tellement mal. Et peut-être que je ne le veux pas. Il jouit, moi pas, mais malgré tout je suis heureuse dans ses bras. Et peut-être un peu fière ? Un putain de beau surfer, une rock-star, avec moi ? Peut-être était-ce mon scepticisme, mais il était vraiment difficile de croire que “croire à ça” aurait un autre effet.

Le matin, nous sommes déjà plus distants. Je reste éloignée le jour suivant et à certains moments du jour d’après. Je pense que, peut-être, je lui manque. Qui sait ? Ce soir-là, j’ai travaillé sur mon histoire, j’ai lancé une pièce de monnaie qui m’a dit que j’allais réussir. Je roule vers sa maison, et je me retrouve à organiser le matériel pour un concert de son groupe. Je les rencontre plus tard dans le bar pour les écouter jouer. Le concert est bon et je me sens réellement comme une groupie maintenant. D. tient ses distances. Il ne me veut plus, il m’a déjà eue on peut dire, il n’est plus intéressé. Bien sûr. Je mords ma lèvre et m’arrange pour tout de même m’amuser. Je ne peux pas m’empêcher d’espérer que quelque chose se passe, même si je ne suis même pas sûre d’en avoir envie. Si une fée me demandait quel est mon souhait, je n’aurais pas de réponse à lui donner, parce que ni ceci ni cela ne semble approprié. Je ne veux pas coucher avec lui (ce que je n’ai pas fait encore, on s’est juste amusé). Je ne veux pas être avec cet accro à la coke, je ne veux pas l’épouser et même pas flirter en public. Mais, mais… C’est le fruit défendu. C’est comme jouer avec le feu. Je suis toujours enjouée et je reçois beaucoup d’attention, spécialement des autres membres du groupe. Tout le monde a l’air de penser que je suis plutôt cool, à part lui, qui continue à m’ignorer. Je rentre et je trouve Alex dans mon lit. Il est tellement chou. Avec ses compliments sans fin il me transforme en cette femme charmante, et tout ça sans même essayer de me toucher.

Jour suivant. J’ai perdu la boule. Je suis continuellement hantée. Je veux être là où il se trouve. Mais pourquoi donc ? ? ? Cela brisera tout. J’ai besoin de distance. C’est la leçon à en tirer. J’ai une tendance à aller vers les hommes sauvages et incontrôlables et à perdre ma concentration, ma discipline, en gros un peu tout. Mais ce sont les sentiments, tout ce qu’il me reste aujourd’hui, et pas vendredi. Exact, c’était vendredi.

Waterman’s Ball. Si ce n’était pas difficile d’y entrer, cela n’en vaudrait pas la peine. Et c’était très difficile. J’étais facilement l’une des femmes les plus attirantes là-bas, mais c’est à Charlotte qu’il s’intéressait. Elle, une bonne copine à moi, lui dit avec étonnement : “Mais je pensais que tu étais avec Mara ?”. Il répondit “Non, Mara sort avec mon pote Jimmy”… ? Mais de quoi est-il en train de parler ? Confusion totale. Même si je dois dire que Jimmy est très gentil et joli garçon, un vrai gentleman en fait. Mais D. ne veut plus de moi. Je me répète. C’est tout. Le rejet est probablement mon complexe. Quoi qu’il en soit, c’était cool, une soirée très intéressante, mais juste sans cette précieuse indépendance que j’aime tant. J’avais de la peine à le quitter des yeux et je pouvais uniquement me concentrer sur le gentil Jimmy une fois que je savais exactement où IL était. Californien n° 2 commença à devenir difficile à gérer… Je pense qu’il m’aime plus que ce qu’il devrait. Il perd confiance lorsqu’il me parle et son visage prend un air grimaçant, un peu paniqué et tendu. Il me conduit à la maison et je dors profondément jusqu’au matin suivant. Alex ne rentre pas.

Samedi. Après un peu d’organisation, nous nous dirigeons vers le sud pour un autre contest. Je prends une tasse de thé avec Alex et j’apprécie vraiment sa compagnie. C’est une personne tellement inspirante. Il prend encore des photos de moi et repart avec ses attentions. Bien sûr, nous parlons de D. Alex me dit que je devrais rire de tout cela. D. est un type super, et si tout cela se passait chez nous, je serais probablement la fille qui le conduirait à avoir un comportement plus sérieux. Alex est vraiment chou. D. me regarde et m’indique en secouant la main de venir dans sa direction. Mais je ne le fais pas. Les autres me disent qu’ils vont jouer dans un bar ce soir et que je devrais venir.

Et bien sûr je finis précisément là-bas. Toujours pleine d’espoir. D’un espoir suspect que je ne peux pas expliquer. Je passe un agréable moment à écouter le concert. Occy chante. J’essaie de rester calme et de ne laisser transparaître aucune émotion lorsque D. “attrape” une autre fille à ramener chez lui. Et quelle fille ! Brrr, horrible. J’aimerais vraiment savoir ce qu’il a vu en moi ? Mais pourquoi est-ce si dur de le laisser partir ? Evidemment mon ego est touché. Quoi d’autre ? Je veux qu’il sorte de mon système. C’est assez.

Dimanche. Contest. J’en ai marre. Je me sens faible. Mon appareil photo glisse à travers mes doigts et s’écrase par terre. Super. Je suis même en train de trembler. Jimmy est très gentil et très attentif. D. arrive, dit bonjour, s’assied près de moi et repart. Je dois lâcher prise ! C’est complètement fou. Et c’est vraiment assez.

Cette nuit je reste à la maison. Je pense que son crew est parti en Espagne. Alex, Californien n° 4 et Californien n° 2 sortent dîner. Je reste dedans même si c’est vraiment dur. Je préférerais sortir et voir si D. n’est pas par-là, ne pas manquer ma chance de l’apercevoir une autre fois. Quand je lui demande aujourd’hui s’il a apprécié la nuit passée, il me répond qu’il était ivre. Il voulait ensuite que je lui masse les épaules, ce que j’ai fait, puis il m’a donné son café. C’était fascinant de voir à quel point, à 26 ans, je sentais que je me comportais comme si j’en avais 16. Je ne l’aurais jamais imaginé. Mais il y a une certitude et c’est une bonne chose, le fait que je n’ai jamais accepté de devenir la femme de Philippe. Et lorsque D. prend son avion le jour suivant, je peux le sentir physiquement. C’est une bande adhésive, tendue jusqu’à ce qu’elle se déchire, et elle le fait. Je laisse faire. Le changement est accompli.

6 comments à “D. MAGNIFIQUE!”

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