THE REAL NEVERLAND
Par Nate Deschenes - Photos scott sullivan

UNE CHOSE EST ARRIVÉE, LE DEUXIÈME JOUR, QUI A FAIT QUE NOTRE VISITE À BOSCO GURIN S’EST TRANSFORMÉE EN VOYAGE POUR NEVERLAND. UN LIEU OÙ LE TEMPS ET L’ESPACE SONT RELATIFS, ET OÙ LES JOURS NE SONT CONSTRUITS QUE PAR NOTRE IMAGINATION. JE POURRAIS DIRE QUE C’ÉTAIT UNE SEMAINE, MAIS J’AURAIS PU PASSER UNE VIE ENTIÈRE DANS CE VILLAGE. C’EST COMME SI LA CHUTE CONSTANTE DE NEIGE, À LA MANIÈRE D’UNE PULSATION, DURANT TANT DE JOURS ET DE NUITS, AVAIT ARRÊTÉ LE TEMPS.
Conduire de l’Italie à la Suisse, c’est comme faire un tour de montagnes russes : il y a des montées où l’on accumule de la tension qui rivalisent avec des descentes en tire-bouchon, et lorsque tu t’y attends le moins : un looping. Dans des circonstances favorables, on pourrait même trouver cela «rigolo». Pour ma part, deux jours hardcore de teuf et des nuits entières à déconner ont rendu le trip dérangeant, pour ne pas dire désagréable. J’avais besoin d’un lit, de préférence bien fixé au sol, avec des accès restreints afin d’éviter toute tentative d’évasion. Ce dont je n’avais pas besoin, c’était le «steak de cheval» (clairement un repas non-américain) que j’ai avalé dans un café à Locarno, ainsi qu’une autre heure de lacets en montagne.
Le caméraman d’Absinthe films, David Vladyka, suisse de naissance, a une fois de plus fait quelques démarches, passé quelques coups de téléphone, et suivi son intuition, si bien que le crew s’est directement retrouvé dans une énorme tempête de neige dans un coin reculé du sud du pays.
Lorsque je me suis réveillé dans la chambre que je partageais avec mon compatriote Dan Brisse, celui-ci venait juste de terminer son petit-déjeuner et était en train de lacer ses boots. En fait, la totalité du crew était prête à partir : Gigi Rüf, Sylvain Bourbousson, Wolle Nyvelt et même Jules Reymond sautaient déjà partout et se marraient, tout excités de découvrir ce nouveau spot. On m’a expliqué que les tentatives de me ressusciter s’étaient heurtées à mes crochets du droit et à une statue à peine figée par Méduse. Sans m’en rendre compte, je me suis réveillé en 5 minutes, je me suis levé et j’ai quitté l’auberge de jeunesse avec le reste des gars. La nuit précédente, nous avions rencontré notre guide pour la région, Marc Mospoli (merci de m’avoir conseillé le cheval !), un shredder indigène qui s’est assuré, avec son propre argent et un groupe d’amis proches, que Bosco Gurin soit avant toute chose… un snowpark (intolpark.ch) ! Il nous a décrit la nature unique du lieu. L’instabilité financière et les revenus touristiques imprévisibles rendaient tout cela, au mieux, chancelant. Au final, nous avions vraiment de la chance que les remontées mécaniques tournent ! «Quand il n’y a pas assez de gens qui viennent le matin, les responsables doivent décider s’ils veulent perdre de l’argent ce matin-là, et si c’est le cas ils ne font pas fonctionner les remontées», nous explique-t-il avec un optimisme prudent. «Avec cette rumeur de tempête qui risque d’arriver sur nous, ils risquent de fermer la route qui arrive ici et les lifts seront hors service».
Nous étions vraiment un peu largués…
Pour le moment, durant notre premier matin, les remontées fonctionnaient et l’enthousiasme de rider un nouveau spot était sans limites. Le team a tout de suite repéré un gap qui était parfait pour sauter par-dessus un ravin. Pour Sylvain et Brisse, c’était l’occasion de dépoussiérer les boards après une semaine d’inactivité et pour Gigi, la chance de tenter un switch backside rodeo pour la première fois. J’ai gardé un œil attentif sur ce gars durant deux semaines, et je ne peux arriver qu’à une seule conclusion : ses origines ne sont pas humaines. Il vous fera croire qu’il a grandi avec ses frères en jouant dans la neige dans le village autrichien de Au, mais ce n’est pas plus vrai que les 5 minutes qu’il m’a fallu pour sortir du lit ce matin-là. Gigi est un extraterrestre envoyé ici par une race supérieure, pour que le reste d’entre nous ayons honte de nos capacités en snowboard. Il le prouvera sans vergogne durant l’ensemble de notre séjour, avec une créativité et une capacité inexplicable à rider loin des terrains impraticables. Alors que le ride de Wolle dans la poudre est devenu en une seconde la deuxième chose la plus distrayante à voir à Bosco Gurin, à un moment j’ai presque oublié qu’il ridait sans fixations alors que nous nous enfoncions tous dans les arbres.
Dès la nuit tombée, les premiers flocons de neige en firent de même. Après une ou deux bonnes estimations et quelques moments filmables, c’était excitant de penser que cet endroit serait encore mieux avec un poil de poudre fraîche en plus. Après avoir mis mon snowboard à dure épreuve, ma tête s’était aussi calmée et il m’était facile d’entrer dans un état d’esprit calme et de commander un dîner, un dîner dont j’étais absolument sûr qu’il ne contenait pas de cheval.
A Bosco Gurin il y a à peu près deux endroits pour boire et manger ; l’un deux est l’hôtel et l’autre un bar qui est seulement ouvert le week-end. A cause de notre éloignement, les téléphones portables ordinaires avaient de sérieuses difficultés à se connecter à leurs antennes. Pareil pour Internet. Dans cette époque de dépendance au numérique, ça a été un réel rafraîchissement de ne pas être dérangés par ce genre de gadgets. Nous étions là-bas, et c’est tout ce qui importait. Notre monde était ce petit village et un petit morceau de montagne sur lequel nous pouvions nous amuser… que demander de plus ?
Une surprise de bienvenue nous a accueillis le lendemain matin. 50 cm de poudreuse étaient tombés durant la nuit ! Avec l’idée de tracer sur encore plus de terrain en sucre, nous avons mis nos masques et nous sommes passés aux choses sérieuses. Mais notre joie fut bien courte. A la faible distance à laquelle nous pouvions encore voir, et malgré le vent qui n’était pas tombé, nous vîmes que les remontées mécaniques étaient fermées. Déçus ? Un peu, mais en même temps, pas du tout. Je ne peux pas dire que nous n’étions pas avertis.
C’est ainsi que commença notre aventure magique à travers la ville afin de trouver n’importe quoi qui donnerait envie de mettre un snowboard aux pieds. Le village, qui était en fait coincé à flanc de falaise avec juste de tout petits passages entre les maisons, diffusait pour sûr l’état d’esprit du Vieux Continent. Pour de bonnes raisons, on a appris que la structure encore debout la plus âgée datait du 13e siècle. Les allées devenaient des corridors, et il était clair que la chute de neige n’allait pas s’arrêter. Nos tentatives pour trouver des lieux sur lesquels rider eurent du succès, du fait des nombreux flocons qui avaient pour effet de geler les passages ou de créer des pillows au milieu de la ville, freinés par la quantité de neige qui tombait. Malheureusement, les objets étaient rapidement enterrés. Lorsque nos efforts sont devenus futiles, nous avons décidé de simplement nous éclater comme des gosses dans la peuf, de rire de l’abondance qui nous tombait du ciel, et de nous endormir comme des enfants la veille de Noël, avec plein d’espoir et de rêves pour le lendemain. SI ce jour arrivait… il allait durer une semaine, si tu vois ce que je veux dire.
Nous avons passé notre temps tels des enfants perdus dans un territoire simple, qui nous donnait tout ce dont nous avions besoin. Dans les intervalles entre le sommeil et les repas, nous passions les heures du jour à nager dans la neige, en route pour des cascades organisées. Il semblerait que ce vieil homme qu’est l’hiver ait fait sa crise de la cinquantaine, en lâchant sa plus grosse tempête de neige depuis les années 40. Parfois les remontées fonctionnaient, parfois elles étaient immobilisées par le gel. Nous, on ridait sans cesse.
Une chose est arrivée, le deuxième jour, qui a fait que notre visite à Bosco Gurin s’est transformée en voyage pour Neverland. Un lieu où le temps et l’espace sont relatifs, et où les jours ne sont construits que par notre imagination. Je pourrais dire que c’était une semaine, mais j’aurais pu passer une vie entière dans ce village. C’est comme si la chute constante de neige, à la manière d’une pulsation, durant tant de jours et de nuits, avait arrêté le temps.
Ils dropaient des chutes d’eau et des crevasses alignées avec des buissons enterrés. Il y avait un mushroom, des pillows bonanza pour un paquet de kickers parfaits et des rainures molletonnées littéralement dans toutes les directions où l’on tournait la tête. Les arbres étaient parfaitement alignés avec de grands transferts d’un gap à l’autre, et des moguls étaient enterrés partout, laissant plus la possibilité de rider style lapin que serpent. Il y avait des maisons recouvertes de neige à chaque coin caché de la pente, et toutes offraient un moyen ou un autre de jumper sur le toit, et de déraper avant de tomber plus bas dans la poudreuse sans fond. Il y avait des bandes de falaises surplombant chaque extrémité des champs, des champs de poudre si grands qu’ils pouvaient rivaliser avec la planque de Tony Montana. C’était un magnifique endroit privé fait pour le snowboard, et nous l’avions pour nous tout seuls…




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