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POWDER WALK

SANTA MADONNA ! DANS LE “TROU NOIR DE L’EUROPE”
Texte & photos de Nicolas Fojtu

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C’EST LA TÊTE REMPLIE D’IMAGES IMPRESSIONNANTES DE FLANCS DE MONTAGNE ET MUNIS D’UNE CARTE INEXACTE QUE NOUS DÉCOUVRONS JOUR APRÈS JOUR LA NATURE SAUVAGE DE L’ITALIE. LA PLUPART DES HABITANTS ONT QUITTÉ LES LIEUX DEPUIS LONGTEMPS DÉJÀ, MAIS CEUX QUI Y SONT RESTÉS PORTENT DANS LEUR CŒUR LA PURETÉ DE LA RÉGION. GUIDÉS PAR NOTRE SEULE INTUITION, NOUS DESCENDONS SUR NOS SPLITBOARDS LES FLANCS RAIDES DE MONTAGNES DE TOUTE BEAUTÉ, AVANT DE PROFITER DE L’UNE DES MEILLEURES CUISINES DU MONDE.

Sur un pic insignifiant d’une montagne transversale surplombant une vallée oubliée, les traces d’ascension trouvent leur fin alors que notre dilemme, lui, commence : après avoir parsemé nos traces pendant quatre heures, nous voilà dans la poudreuse jusqu’aux genoux. A la sueur de nos fronts, nous avons traversé un flanc raide, nous avons peiné à tenir en équilibre sur nos splitboards sur l’arête acérée et venteuse, et j’admets qu’en ce lieu particulièrement exposé, j’ai momentanément tout remis en question. Maintenant que nous sommes en haut, nos intentions restent trop vagues pour que nous puissions être sûrs de nous. “D’après moi, on se trouve face à un cas hyper limite” dit Gion. “Allons-y, ça va le faire” répond Manu. Et Olsen : “Plutôt chaud, hotty-spotty !”. Et que dit mon instinct ? La vue des blocs de roche raides et escarpés, et l’idée de franchir cet abîme à la force de nos crampons, font accélérer mon pouls. Le champ de neige pris dans le récif, qui conduit 20 m en dessous de moi dans un couloir puis vers un nouveau versant, séduit, mais ne réfrène pas le sentiment de nervosité. J’écoute mon instinct et leur dis, “Je vote pour qu’on fasse le tour”. La discussion tourne en rond, au moins une demi-heure. Dans cette situation, il n’existe ni de vrai, ni de faux, c’est une question d’expérience, de savoir, de raison ou de prise de risque, et parfois aussi d’héroïsme. Et, tout à fait honnêtement, la raison n’est pas la qualité première des freeriders, prêts à disparaître en héros dans une avalanche mais pas particulièrement malins, non ? C’est l’exercice d’équilibre permanent en freeride. Nous décidons de prendre la face sud, moins exposée.
Le jour éclaire encore les pics environnants, jette de longues ombres et teinte le lieu d’une couleur jaune chaleureuse. Une fois que nous sommes arrivés au pied du gigantesque versant, le couloir au-dessus duquel nous discutions paraît soudainement petit. Les dents grinçantes et pleins de courage, nous tombons enfin d’accord : “Demain, nous reviendrons ici avant le lever du jour. Nous ne pouvons pas abandonner ce couloir”.

powder02Dans la pénombre de la nuit tombante, nous atteignons notre cher lieu d’habitation à Chialvetta, un petit village de montagne dans une vallée collatérale de la Valle Maira. L’odeur épicée du bois de mélèze brûlé ainsi qu’une chaleur bienfaisante nous accueillent. Comme chaque soir depuis une semaine, quand nous rentrons épuisés de notre randonnée et que nous retrouvons la chaleur protectrice, Rolando nous demande, avec son accent mi-français mi-italien et mi-espagnol : “Tu vas being ?”. Son grand-père a fondé ce refuge, il y a plus de 70 ans. La mère de Rolando a continué de diriger l’affaire. Rolando, le patron actuel, est né dans cette maison. Le ski, il avoue volontiers d’un air amusé que ce n’est pas son truc, et qu’il préfère laisser ça à d’autres. Par contre, il aime cuisiner, et ça, avec la passion d’un grand chef piémontais. Tôt l’après-midi déjà, il disparaît dans son royaume, fait cuire du bouillon, ouvre des pots de spécialités marinées, concocte des antipasti, épice des tranches de viande, moud le blé à la main, bat le lait et les œufs pour en faire une crème délicate, et laisse bouillir et frémir. Ses yeux s’illuminent au moment de nous servir ses plats, les uns après les autres, et il nous demande encore et encore, de sa voix enfumée et en se frottant les mains : “Vas being ? Encore veing ?”. “Oui, volontiers, nous prendrons bien encore une bouteille de Barbera”. Antipasti, pasta, viandes, accompagnements, plus d’accompagnements, le vin, et aussi le dessert, des délices faits maison qui repoussent dans l’ombre les limites de tout ce que nos quatre palais exigeants n’avaient jamais eu la chance de goûter. Encore faut-il tenir jusqu’au dernier plat, car il y a toujours une assiette de délicatesses fumantes qui suit, justement au moment où l’on s’appuie, le ventre plein, sur le dossier de sa chaise. Nous avions des attentes élevées quant aux montagnes et au snowboard, et nous n’avons pas été déçus. Mais quelle surprise bienvenue et réjouissante de se retrouver face à l’une des meilleures cuisines du monde.

Trois personnes vivent à Chialvetta en hiver, Rolando inclus. Dans le cadre de notre séjour, nous avons plus que doublé la population locale. Quand l’industrialisation a atteint cette région dans les années 70, beaucoup de familles résidantes ont été contraintes de quitter leur maison, de condamner leur étable et de chercher du travail dans les régions exploitées en aval. Sur les flancs les moins abruptes, les champs de maïs, d’orge et de blé sont redevenus sauvages à vue d’œil, et la forêt a repris ses droits. Si l’on avait construit une route de montagne qui conduirait en France voisine, comme dans les vallées alentours, elle aurait certainement marqué la population et influencé le développement de la région. La Valle Maira est aujourd’hui encore un cul-de-sac, il ne s’y passe jamais rien, et la région tombe de plus en plus dans l’oubli. On la qualifie aujourd’hui de “Trou noir de l’Europe”. La densité de la population est la plus basse du continent, comparable à celle de l’Alaska. Les hébergements ouverts pendant l’hiver peuvent être comptés sur les doigts d’une main. Pas la peine de chercher des remonte-pentes, des spas ou des bars après-ski. Nous, par contre, nous avons trouvé les flancs indomptables et les couloirs raides que nous avions envie de découvrir depuis que Bruno Rosano, enfant de la vallée, a sorti son livre de photos grands formats, Charamaio en Val Mairo. Une centaine de randonnées y sont décrites, dont quelques descentes sensationnelles qui laissent bouche bée, mais aussi quelques pentes plus douces à l’entrée de la vallée. Mais il ne suffit pas de savoir lire une carte pour franchir et descendre les joyaux de ce paysage de montagnes.

La forêt de mélèzes domine le paysage jusqu’à une altitude d’environ 2000 m, parfois de manière très dense, parfois moins. En conséquence, lors des virées, les deux premières heures se passent dans les bois. Après avoir dépassé la limite de la forêt, on se prend pour Christophe Colomb, sortant du brouillard épais sur le Santa Maria, et apercevant la terre à l’aide de sa longue-vue. Plus d’une fois, pendant ces deux semaines, il nous est arrivé d’atterrir sur un autre sommet que prévu. Il ne nous restait alors, à part notre guide italien et notre carte inexacte, que nos sens pour nous orienter. Les départs nous ont également réservé souvent des surprises : on s’est retrouvé soudainement dans une forêt dense et sauvage, où les branches nous fouettaient le visage de tous les côtés, ou au bord d’un précipice escarpé qui interrompait sans prévenir notre descente d’un lit de rivière couvert de poudreuse. Heureusement, personne n’a été emporté par le courant qui s’ouvrait par surprise devant nous, mais toutes les boots ne sont pas restées sèches. Le silence s’est imposé car nous ne trouvions pas le pont qui nous permettrait de traverser. Dans ce genre de moment, la spontanéité et l’instinct de survie doivent joindre leur force. Peut-être que ça ressemble à de l’insouciance juvénile, comme quand nous étions adolescents, et que nous faisions nos lines partout, sans carte ni équipements en cas d’avalanche, mais ce n’est plus tout à fait pareil : dix ans d’expérience nous ont appris à apprivoiser la nature, et à considérer les risques lors de la préparation de nos virées. Nous souhaitons évidemment toujours vivre le meilleur, mais nous sommes également préparés au pire. Organiser l’équipement pour la virée, prévoir assez de temps, emporter des crampons, développer un sens pour les conditions et le terrain même sans prévision d’avalanche, considérer la dynamique de groupe comme un facteur à part entière, et surtout ne jamais s’éloigner du chemin prévu, sont quelques-uns de ces éléments de préparation.

Et ce chemin nous a mené exactement au point où la raison nous avait gagné la veille : à l’entrée du couloir longuement discuté. Pour être tout à fait franc, j’ai dormi une heure de plus que mon crew, et je me suis installé confortablement au soleil sur le versant d’en face après une escalade de deux heures pour boire un thé et manger un sandwich. On y est. Clic, clic, clic. Bien sûr que ça me démange de tout mon corps quand mes amis dessinent des lignes larges et rapides sur le versant en hurlant de bonheur, mais les photos valaient le sacrifice. Je voulais absolument mettre en boîte cette vue frontale.

Le soir venu, nous avons montré ces photos à Rolando. Ses yeux se sont écarquillés derrière les verres épais de ses lunettes à la vue de l’entrée du col vaincu et de Manu qui a tenté la descente raide et ombragée d’un pas prudent. Peu après il a fait exploser en l’air un tas de neige d’un mètre avant de disparaître entre les rochers. Rolando répète encore et encore : “Santa Madonna ! Santa Madonna !”.

Checkez www.helveticbackcountry.ch pour la Video du Trip dans le Valle Maira, supported by Arc’Teryx and Burton.

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