SUMMITS FOR KIDS
UNE INITIATIVE POUR LES ENFANTS PERDUS
Par Laura Bohleber – Pascal Mercier / traduction libre du texte original allemand
Photos Klaus Kranebitter
VOYAGER EST UNE POSSIBILITÉ D’ENTREPRENDRE DE GRANDES EXPLORATIONS À L’INTÉRIEUR DE SOI-MÊME ET DE DÉCOUVRIR QUI ON AURAIT PU DEVENIR OU QU’EST CE QUE L’ON AURAIT PU FAIRE D’AUTRE.
Il est presque minuit. Avec sa bande, Juan a vendu des petits bonbons toute la journée et a chapardé ici et là un petit truc. L’argent disparaît dans des machines à sous, les “tragemonedas”, les “avaleurs d’argent” comme on les appelle ici au Pérou. Ou alors les jeunes s’achètent du “terokal”, de la colle. En inspirant les vapeurs toxiques, ils peuvent oublier pendant un petit moment la vie dure de tous les jours. Juan et ses amis sont juste en train de partir quand Marco apparaît à nouveau. Marco a la quarantaine, c’est un de ces pédagogues qui ont fondé la Casa de Acogida. Depuis quelques années, cette maison d’accueil essaie de donner une deuxième chance à des enfants comme Juan. Marco a déjà cherché le contact avec la bande de Juan pendant quelques soirs : il a parlé avec eux, expliqué ce qu’il fait. Ce soir, il invite Juan à passer la nuit à la Casa de Acogida. Juan reste méfiant : “Peut-être demain”.
Une année plus tard, Juan se réveille dans un vrai lit. Avec un matelas et une couverture. Il se lève pour préparer le petit déjeuner : c’est son tour aujourd’hui à la Casa de Acogida. Cela fait quelques mois maintenant que Juan a à nouveau un toit sur la tête. Il a neuf ans maintenant. Il a quand même fini par dire oui à Marco. Il va à l’école maintenant. Pas régulièrement, mais au moins de temps en temps. Que tout cela devienne possible ne va pas de soi. Comment peut-on surmonter une si profonde méfiance envers les adultes, telle que Juan la porte en lui ? Comment pourra ce garçon – qui n’a jamais eu une quelconque structure dans sa vie – s’en sortir à nouveau au quotidien, avec des règles à respecter et des devoirs à accomplir ? De plus, il faut franchir de nombreux obstacles au niveau administratif quand on veut faire à nouveau partie de la société. Sans acte de naissance, on n’a presque pas de droits au Pérou : pas de scolarisation, pas d’assurance maladie. Jusqu’à il y a peu encore, un enfant devait être reconnu par son père pour qu’il puisse obtenir un témoignage administratif de sa propre existence. Juan et son frère n’ont jamais été reconnus par leurs pères : dans leur village on dit que la mère, presque sourde-muette, a été violée. Comment peut-on offrir encore d’autres perspectives et chemins à un individu dont la vie a commencé avec tant de violence ? Juan fait la vaisselle. Vite, attacher les chaussures et courir à l’école, il est en retard ce matin.
Quand notre bus miteux franchit enfin le dernier col andin de notre long voyage dans le nord, on aperçoit pour la première fois les toits rouges de Cajamarca qui s’étalent sur le vert intense du haut plateau. Comme elle a un air paisible cette ville, depuis là-haut ! Qui pourrait s’imaginer que cet endroit idyllique témoigne d’autant d’histoires tristes comme celle de Juan ?
Dans la pagaille colorée engendrée par les grands bus arrivant et la cohue sonore du marché matinal, on rencontre José, un des pédagogues qui ont fondé Ceta, le projet frère de la Casa de Acogida. Devant une Inca Cola dans un des petits stands de rue, il nous en raconte un peu plus sur l’histoire de Cajamarca. C’est ici que les conquistadors espagnols ont décapité le chef célèbre des Inkas, Atahualpa, en 1533. Cajamarca devient par la suite le point de départ de la destruction et de la soumission de la culture andine. Ce qui attirait déjà à l’époque les Espagnols allèche aujourd’hui les grandes multinationales : ce sont les précieux minéraux des collines fauves qui entourent la petite ville. L’arrivée de la Newmont Mining Corporation a entraîné un développement rapide de la région. Les mines de Yanacocha sont devenues la plus grande exploitation d’or en Amérique du Sud. Tristement, les richesses minières semblent amener plus de misère que de prospérité aux indigènes sur ce continent. C’est également le cas à Cajamarca. L’industrie minière a conduit à des déplacements forcés des paysans locaux, à la contamination des adductions d’eau, et à la plus grande pollution mercurielle du monde en 2000. Les inégalités sociales se sont aggravées avec 70 % de la population de Cajamarca vivant dans la pauvreté et 45 % des enfants chroniquement sous-alimentés. A l’augmentation des problèmes liés à l’alcoolisme et aux drogues, on observe parallèlement un phénomène relativement nouveau : pour de nombreux enfants et adolescents, dépourvus de perspectives d’éducation et de futur, la rue devient le centre de vie. José voit un point commun dans le vécu de beaucoup d’enfants chez Ceta : la pauvreté conduit les pères – s’ils sont encore présents – à boire, et se transforme en violence à la maison. Les enfants sont envoyés dans la rue afin de contribuer à la survie de la famille.
Ceta et la Casa de Acogida ont organisé une petite fête pour notre arrivée. Ceta possède maintenant une petite propriété aux abords de la ville. Nous traversons la ville en taxi. Cela fait un mois déjà que nous sommes arrivés au Pérou. Même si nous avons passé la plupart du temps dans des vallées perdues en montagne, nous commençons lentement à nous habituer à ce chaos urbain, si typique de ce coin du monde. Des façades à moitié ruinées ou jamais terminées bordent les rues avec leurs mille et un nids-de-poule. Des chiens vagabonds font la sieste sur l’asphalte, partageant parfois leur couche avec d’énormes cochons. Le marché est le centre de la vie de toutes les villes. On y vend des milliers de fruits amazoniens de toutes les couleurs imaginables. Des centaines de cochons d’Inde nous regardent, couinant dans des filets ou devenus muets, pelés, sur la table du boucher. On demande à notre chauffeur de taxi de s’arrêter un petit instant dans ce chaos vivant, afin de pouvoir acheter un ballon de foot pour les enfants.
Avec le ballon dans la main nous arrivons dans la cour de l’établissement de Ceta en espérant qu’il sera la petite aide pour entrer en contact avec les jeunes, qu’il construira une sorte de premier pont. Nous réalisons vite qu’il n’y a aucun besoin de se soucier de cela : avant même d’être vraiment arrivés, nous avons chacun plusieurs petites filles accrochées à nos jambes et bras. La fourchette des âges des enfants ici est étonnante : on y voit des fillettes qui ont à peine commencé à marcher et des adolescentes qui tiennent déjà leur propre bébé dans leurs bras. Mauro, qui doit avoir autour des dix ans, vient toute de suite vers moi et m’interroge sur la valeur des choses que je porte : combien coûte ma montre, mes lunettes… d’où viennent mes chaussures… Quand je lui dis que ce sont des cadeaux, il me dit pour combien de soles il pourrait les vendre sur le marché. Il me montre, fier, ses bracelets en plastique avec toutes leurs couleurs et s’enfuit ensuite avant même de finir sa phrase. José propose de nous présenter aux enfants. Sur une grande affiche, ils ont dessiné avec des grandes lettres “Bienvenidos SUMMITS4KIDS”. Alors on explique aux enfants pourquoi on est là : “Nous avons monté et descendu des sommets avec nos skis (ce sont des planches avec lesquelles on peut glisser sur la neige). On a fait cela pour trouver des gens qui vont soutenir Ceta et la Casa de Acogida. On a décidé d’appeler cela SUMMITS4KIDS, sommets pour les enfants, pour vous !”. Rires et applaudissements. “Nous trois faisons beaucoup ça, glisser avec ces planches. Marja Persson vient de la Suède, Giulia Monego de l’Italie et moi, Laura Bohleber je viens de Suisse. Est-ce que vous connaissez ces pays ? Ils sont tous quelque part en Europe. Et lui-là, qui a tout le temps ce grand appareil devant son visage, il s’appelle Klaus Kranebitter et vient d’Autriche”. Les enfants nous interrogent encore sur ci et ca, est-ce qu’il a fait froid là-haut, combien d’heures doit-on être assis en avion pour venir au Pérou, est-ce qu’on est marié, comment on dit “hola” chez nous ? Je suis surprise de l’échange qui se créé facilement, de l’intérêt que les enfants nous portent. C’était une de mes grandes inquiétudes avant de les rencontrer. Ce sont surtout les plus jeunes qui cherchent directement le contact avec nous. Les adolescents restent dans leur groupe et observent avec un air critique ce qui se passe. Juan est là aussi, mais il reste très réticent et observe tout avec de la distance.
José et quelques enfants nous font visiter les centres. La Casa de Acogida offre à plus ou moins douze enfants une place pour dormir. Quant à Ceta, le projet s’occupe d’environ trente jeunes pendant la journée. Le travail touche des sphères différentes : on essaie ici de rendre accessible aux enfants une formation professionnelle, mais aussi de compenser un peu la dureté de leur vie de tous les jours par le sport et des activités créatives. On essaie de créer ici un environnement dans lequel ils peuvent être, pour une fois, seulement des enfants. Les jeunes nous montrent des photos de spectacles de danse et de théâtre et aussi les différents ateliers dans lesquels ils apprennent divers métiers artisanaux. L’aspect le plus important de ce travail semble être le fait que les jeunes peuvent établir ici des relations sereines avec des personnes adultes. José nous donne l’exemple d’une fille enceinte à quinze ans qu’il a amenée à l’hôpital pour l’accouchement : elle n’avait pas d’assurance et craignait la colère de ses parents. Dans le cadre de ces deux projets, il semble essentiel que les pédagogues réussissent à créer une autre atmosphère relationnelle que celle qui règne dans la vie de la rue. Ici, on n’utilise pas la violence et l’entraide est un mot d’ordre. Cela se reporte sur les groupes de jeunes. Les projets leur offrent un lieu paisible où ce ne sont pas les lois rudes de la rue qui règnent. Les discussions avec les pédagogues et enfants font que la matinée passe vite. Pour finir, les jeunes sortent le ballon de foot, forme de équipes et commencent un tournoi.
Edgar, le professeur de sport chez Ceta, s’intéresse au temps qu’on a passé en montagne. Nous lui racontons un peu nos petites aventures dans la Cordillera Blanca, la chaîne de montagnes péruvienne recouverte de l’éternelle neige. Huaraz, la Mecque alpiniste du Pérou, est devenue le point de départ de nos explorations. Cette petite ville est bordée par les sommets blancs de la Cordillera Blanca d’un côté et les collines chatoyantes de la Cordillera Negra de l’autre. On raconte à Edgar, en souriant, comment on a réalisé que notre programme était un peu trop ambitieux : grimper sur cinq sommets en trois semaines était un but peu réaliste. Deux membres de notre équipe ont eu le mal des montagnes. De plus, la bienveillance des dieux de la météo n’était pas avec nous durant ces semaines : sur les cinq ascensions on n’a pu atteindre qu’un sommet en profitant du magnifique panorama andin. Le vent et le brouillard nous ont fait vite laisser tomber les projets de descendre sur des routes spéciales. On réalisé que faire du ski dans la Cordillera Blanca implique surtout de porter les skis : deux jours ou plus d’ascension sont souvent nécessaires pour arriver à la limite de la neige éternelle où enfin on pouvait chausser nos skis. Le plus dur était souvent ces longues traversées des champs de moraine, de garder son équilibre avec les sacs à dos lourds sur les grands cailloux mouvants. Mais face aux paysages paradisiaques qui nous entouraient et à la pensée de faire tout ça pour les enfants de Cajamarca, toutes les difficultés ont vite été oubliées. Les heures matinales magiques, durant lesquelles le soleil colorait lentement les sommets environnants en un rouge miraculeux, compensaient généreusement les maux de tête et les membres gelés. Notre première exploration fut le Vallunaraju (5675 m). Il nous a manqué que quelques mètres pour atteindre le sommet, la tempête nous obligeant à faire demi-tour. Le sommet de Ishinca (5530 m) s’est montré plus généreux avec nous, nous offrant une ascension sous les étoiles et un magnifique levé du jour. Après deux tentatives d’ascension du Tocllaraju (6025 m), interrompues par le grondement des nuages, on a rejoint le Pisco (5752 m) et le Yanapaccha (5460 m) dans un épais brouillard, avec des puissantes rafales de vent.
Edgar écoute nos histoires avec attention, mais je ne peux m’empêcher d’avoir le sentiment que tout cela est un peu déplacé. Notre réalité de tous les jours forme un immense contraste avec le quotidien des habitants de Cajamarca. Pendant que la majorité doit se soucier du prochain repas nous sommes occupés à l’organisation des prochaines aventures dans la neige. Mais que faire ? Comment réagir à ces inégalités qui nous divisent ? Voyager nous confronte à ces contrastes et nous montre à quel point notre destin individuel est lié à l’endroit où nous sommes nés. Marja, Giulia et moi avons pu découvrir plein d’endroits différents sur notre belle planète grâce au ski et ces contrastes nous ont profondément touchés. Pourtant, quand on vit dans un endroit comme Verbier, une des stations les plus luxurieuses d’Europe, il semble inimaginable qu’il existe encore autant de misère et de pauvreté dans ce monde. Giulia, Marja, Klaus et moi, on a voulu faire quelque chose, montrer que nous pouvons faire quelque chose, en tant qu’individus. C’est comme ça que l’idée de SUMMITS4KIDS est née. Le but de ce projet est de construire des ponts entre ces mondes opposés et d’aider des personnes qui n’ont pas eu la chance d’être nées sur un des continents riches. Ceta et la Casa de Acogida se battent à la fin de chaque mois pour leur survie financière. Si ces deux projets ferment leurs portes, ces enfants seront encore une fois privés de la possibilité de faire l’expérience que tout ne leur est pas hostile dans la vie. En soutenant ces projets financièrement, on peut, toi et moi, faire une différence dans la vie de ces enfants. Et comme ça, peut-être, Juan trouvera un jour vraiment le chemin du retour dans la société.
On aimerait remercier nos sponsors qui ont soutenu SUMMITS4KIDS : Garmont, lifestyle excessive, Nissan, O’Neill, Brunton, Gerber.
Pour plus d’informations : www.greenski.org/summits4kids et www.alternativas.de et
www.asociacionchibolito.org



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