BASTIEN SALABANZI
“ON A RIEN SANS RIEN”
Photos et interview par Kévin Métailler – Introduction par Damien Salabanzi
QUELQUES LIGNES SUR LE PETIT FRÈRE PAR UN GRAND FRÈRE… “CELUI-LÀ, CELA FAIT LONGTEMPS QUE JE L’OBSERVE ; IL A TOUJOURS EU LE REGARD PORTÉ VERS LE FUTUR, VERS L’HORIZON, JAMAIS À CE QU’IL FAISAIT”, UNE CITATION DE MAÎTRE YODA QUI REPRÉSENTE PLUTÔT BIEN BASTIEN, QUI A DÉJÀ VÉCU CINQ OU SIX VIES EN 20 ANS. L’URGENCE, L’IMPATIENCE LE DÉFINISSENT, IL NE PEUT PAS ATTENDRE… CERTES IL A UN TALENT, UN DON, MAIS SURTOUT UNE VOLONTÉ SURHUMAINE D’ALLER CHERCHER LE RÊVE LÀ OÙ IL EST.
C’est la personne la plus obstinée que je connaisse : refaire 1000 fois le même trick, mater la part de Lavar McBride 500 fois d’affilée… Mais il pense aussi à la beauté du geste, il a le souci de l’exploit. Il est porté, transcendé par la pression. Là où M. Toutlemonde va perdre ses moyens en prises de tête, lui va devenir gourmand tandis que ses crocs rayeront déjà le skatepark… Bref c’est un artiste plutôt fortiche, mais vous le saviez déjà, sauf si vous ne connaissez pas l’histoire de ce match de handball mémorable : Bastien a 7 ans et joue contre des gosses de 8-9 ans. Il aperçoit sa famille dans les gradins puis claque quatre buts en dribblant tel Magic Johnson au pays des mini-poussins. Son coach, qui le trouve trop perso, le fout aux cages pour lui apprendre l’humilité. Eh bien, à trois contre un, il intercepte la dernière passe, traverse le terrain et claque son 5e but en prenant soin d’humilier le reste de l’équipe. L’orgueil sans doute… Mais il l’a fait surtout pour voir si c’était faisable, juste par curiosité… “Da force’ll B with U, always”.
Tu étais tout jeune lorsque tu es sorti de l’anonymat. Quel a été selon toi le premier événement ou la première rencontre qui a eu l’effet d’un déclencheur pour la suite de ta carrière ?
Honnêtement, une chose qui m’a vraiment aidé, c’est le fait d’avoir pu bouger très tôt, grâce à Momo de Marseille, qui avait plus de deux fois mon âge, et qui m’emmenait quasiment tous les week-ends skater avec lui à Marseille. ça m’a motivé très jeune. Ensuite j’ai fait le contest de Marseille, le premier Triple Crown auquel je participais. Je devais avoir 9 ou 10 ans à l’époque, ouais, c’était en 96, et ça faisait deux ans que je skatais. J’ai gagné le contest, vraiment à peu de choses près, et à partir de là on m’a proposé de partir le mois suivant, en octobre, en Californie, juste pour faire un contest. Là-bas j’ai rencontré Rodney, le patron de Sixteen, une marque qui sponsorisait des petits jeunes, et à partir de là j’ai commencé à recevoir mes premiers colis de boards. Mon frère et moi étions hyper heureux et motivés de pouvoir monter des nouvelles boards…
La surmédiatisation ainsi que ton ascension fulgurante sur la scène skate internationale n’ont-elles pas été trop difficiles à gérer à l’époque vu ton jeune âge ?
Il y a deux façons de voir les choses. Certains jours je me dis que c’était vraiment bien de profiter pleinement de chaque instant, de vraiment vivre le truc à fond. D’un autre côté, aujourd’hui à 23 ans, avec le recul, j’aborde le skate différemment. Que ce soit sur ma board le matin en allant chercher le pain, en poussant mon fils pour lui apprendre le skate, ou en contest, ça n’est plus du tout la même approche que celle que j’avais à 14 ou 15 ans : je me mettais moi-même la pression à bloc et j’étais en mode skate tout le temps. Aujourd’hui même physiquement, après 15 ans de skate, je ne peux plus faire certains trucs que je faisais avant. En tout cas, je suis vraiment content que ça se soit passé comme ça, c’était juste génial.
A ce sujet, avec le recul, y a-t-il un élément de ton parcours que tu aurais aimé changer, ou y a-t-il des choix que tu aurais faits différemment ?
Il n’y a pas vraiment un élément en particulier que je changerais, mais disons que j’aurais aimé avoir la sagesse et l’expérience que j’ai aujourd’hui à cette époque-là. Quand tu es un kid de 13 ans et que tu vis du skate, il y a pas mal de choses qui sont difficiles à assimiler. Tout va très vite, et tu en arrives à penser qu’un skateur ce n’est qu’un skateur… Tout ce qu’il y a autour ne compte pas… ce qui compte c’est d’être bon sur un skate, c’est tout. Aujourd’hui, j’ai beaucoup appris… Etre humble et se mettre à la place des autres sont des choses auxquelles j’attache beaucoup plus d’importance qu’auparavant. Donc, ouais, il y a certaines choses que j’aurais aimé comprendre plus tôt, mais bon, c’est normal d’évoluer avec le temps. C’est hyper important de ne pas uniquement parler, manger et dormir “skate”, sinon tu risques l’intoxication…
Comment ont alors réagi ta famille et tes proches par rapport à ce véritable engouement autour de toi ?
En fait, pour moi, tout est allé tellement vite que je n’avais pas de recul du tout, même par rapport à ça. Au début, quand j’ai commencé à aller aux Etats-Unis, je devais appeler ma mère, honnêtement, une fois par mois, pas plus. Du coup je ne savais pas vraiment comment elle vivait le truc de son côté, à 20000 km de là. La seule chose que je savais, c’est qu’elle avait signé un papier certifiant que Geoff Rowley était responsable de moi et qu’il ne m’avait pas kidnappé, point barre. C’était vraiment freestyle ! Aujourd’hui j’en discute plus avec elle. Mais c’est vrai aussi que, des parents qui auraient accepté de laisser partir leur fils de 13 ans, en mars, en pleine année scolaire, aller faire du skate pendant trois mois aux Etats-Unis, j’en connais pas des masses… Une fois, je me suis retrouvé en galère à Boston, parce qu’il y avait une tempête de neige et j’ai dormi chez le pilote de l’avion ! Ma mère lui a parlé au téléphone, lui a fait confiance, et ça s’est super bien passé. C’était vraiment un truc de ouf ! Ma mère, elle déchire ! ! !
Ouais, c’est assez dingue ! Qui sont ceux qui t’ont particulièrement aidé et encadré à tes débuts ?
Aux States, vraiment c’était Geoff. J’ai habité chez lui au tout début, et j’ai passé beaucoup de temps avec lui au départ.
Tu as vécu près de sept ans aux Etats-Unis. Qu’est ce qui t’a le plus manqué lorsque tu vivais là-bas ?
La culture. Là-bas, la façon de penser et les rapports avec les gens sont assez différents d’ici. Le fait de comprendre une langue ne signifie pas forcément que tu es en mesure de comprendre les intentions qui se trouvent derrière les mots, comme le sarcasme, ou l’humour, surtout quand tu es jeune. Ce n’est pas toujours évident… Sinon, les potes bien sûr, et la façon de skater aussi. Les sessions en mode générateur à 3h30 du matin, en regardant derrière toi s’il n’y a pas un gars de la sécu, ça n’a rien à voir avec : “ok les gars, on se donne rendez-vous à 14h30 sur la place et on se fait un tour des spots…”, en allant se chercher une boisson chez le Reubeu du coin… Donc ça aussi c’est très dur. Mais bon, c’est un choix, tu ne peux pas exiger de gagner de l’argent, de passer dans les vidéos, d’être sur les covers des meilleurs magazines et en même temps être les doigts de pied en éventail dans un hamac en buvant un Martini ! On n’a rien sans rien.

Peux-tu revenir brièvement sur ta collaboration avec Flip, les deux vidéos, les tournées à travers le globe… Que retires-tu de ces expériences ? Qu’est-ce que ça t’a apporté ?
Tellement de choses ! Je pense que le plus grand kiffe c’est de pouvoir voyager. Les gens qui n’ont pas de passeport manquent un grand truc. J’ai fait plein de rencontres aussi, c’est super. Par exemple, si je n’avais pas voyagé comme ça, avec ces gens-là, je n’aurais peut-être jamais croisé Stefan Janoski, pendant une tournée au Japon en 2002, qui m’a joué son Modest Mouse sur son lit dans la chambre d’hôtel. Boom, j’ai découvert la guitare !
Ça vient donc de là ta passion pour la guitare ?
Exactement. C’était le même truc que de voir le Gonz qui a claqué un ollie devant moi, quand je revenais des pistes avec mon snowboard. ça m’a fait le même déclic.
As-tu ressenti des différences entre le tournage de ta première part dans Sorry et celui de ta seconde part ?
Nan, il n’y a pas eu de différences. Après, rien que le filming de ma première part, ça m’a pris deux ans et demi de ma vie. Il y a des lines où j’ai 12 ou 13 ans, où c’est la première fois que je skate avec les gars de Flip – comme les footages à La Défense par exemple – et il y a des trucs beaucoup plus vieux comme le flip fs boardslide à San Fransisco… Dans tous les cas, filmer une vidéo part pour des teams pareils, c’est plusieurs années de ta vie et c’est hardcore ! Par exemple Geoff, avec lui c’est vraiment extrême… Bon, c’est sa nature d’être extrême, mais lui, quand il est en mode vidéo part, c’est comme s’il se préparait à aller à la guerre… De toute façon, pour arriver à claquer son tail et à faire un kickflip en sachant qu’il y a quinze marches derrière, il faut être sûr de soi. Le skate, c’est fifty-fifty, 50 % de technique et un gros 50 % dans ta tête.
Y a-t-il une anecdote particulièrement mémorable pour toi à cette époque ?
Sans hésitation, le truc le plus marquant de cette période, c’est la rencontre avec Ali Boulala. Tous les jours que tu vis avec ce gars-là tu vis un film. Un mélange de Las Vegas Parano, Orange mécanique, et American Pie… Ali est incroyable, il est trop fort !
Quels sont les points positifs de la vie aux States comparée à la vie en France selon toi ?
Ça t’apprend à aimer la France ! No place like home !
Beaucoup de bruits et de rumeurs ont circulé à ton sujet lorsque tu as quitté Flip puis tes autres sponsors. Que s’est-il réellement passé ? C’est quoi l’embrouille ?
Y’a pas d’embrouille ! L’embrouille c’est que quand vous êtes entrés là (au moment de l’interview nous sommes dans sa chambre d’hôtel à Bordeaux pour le Rusty Bastien Salabanzi Invitational - ndlr) vous
avez vu une Strat Stevie Ray Vaughan sur le canapé…
Ouais mais ça c’est pas une embrouille…
Si ! Tout dépend de ta façon de voir les choses. Par exemple moi, si je créé une armée – ce que Flip veut faire – je veux voir tous mes snipers sur le terrain en position. Le truc c’est que faire le soldat, c’est cool un moment, pas de soucis, surtout quand tu as 13 ou 14 ans – le soldat, tu lui dis va à droite, il va à droite – mais à 19 ou 20 ans, quand tu as ta propre maison, ta propre voiture, c’est plus difficile à accepter. En fait, on n’a pas réussi à trouver un compromis qui me permette de rentrer en Europe six mois par an et d’avoir du temps pour me consacrer à la guitare… Voilà. Aujourd’hui j’ai un enfant, je suis en place, y’a pas de soucis.
Donc la rupture s’est faite progressivement…
Y’a eu un élément déclencheur. En 2006, il y a eu un team contest à Mulhouse, et dans mon team il y avait mon frère, Akim Chérif et un pote à moi. C’était le premier contest que je faisais avec mon frère, tout le monde avait super bien skaté, et moi j’avais dû rater deux tricks sur une jam de 15 minutes. Au final, ils ont classé un team de Suisses allemands devant nous et, vraiment, tout le monde a halluciné parce que nous n’avons pas gagné. Du coup, pour faire passer la pilule, les organisateurs m’ont élu meilleur rider du contest et ils m’ont offert une énorme bouteille de champagne. Et là, j’ai eu une réaction à la con, j’ai éclaté la bouteille sur la barre plate du park. C’était complètement débile de ma part, mais point barre, ça s’est terminé là. Par la suite j’ai entendu dire que j’avais menacé quelqu’un avec un tesson de bouteille, et des conneries du style… Le problème c’est que c’est sorti de la bouche d’un employé de Sole Technology. Du coup, deux jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil, et une semaine plus tard je n’avais plus de sponsors, de board, de shoes, plus rien. Après c’est clair que c’était vraiment dû à une accumulation de plein de choses, comme quand les gars passaient chez moi : il y avait des guitares partout, dans tous les sens et je passais mon temps à jouer, à démonter les cordes… Je peux comprendre que ce soit surprenant.
Ouais, c’était pas prévu au programme. D’ailleurs, j’ai remarqué que tu ne te séparais jamais de ta guitare, même dans l’avion. Peux-tu nous parler rapidement de ton dernier vol avec elle ?
Ah ouais, c’était énorme ça ! En fait, c’était un vol avec une petite compagnie que je n’avais jamais prise auparavant. Entre Paris et Southampton pas de problème, je peux prendre la guitare à bord avec moi, et une fois à Southampton, alors que je dois reprendre un vol pour aller en Allemagne, plus possible de la prendre à bord. Elle a dû tripler de volume ! La dernière fois que j’ai dit au revoir à une guitare sur le tapis, je ne l’ai jamais revue. Du coup, c’était exclu que je la mette en soute, pas moyen. La nana ne veut rien entendre. Du coup je lui dis que je vais acheter un autre billet pour ma guitare et là elle me dit que ce n’est pas possible et que ce n’est que pour les énormes instruments, genre contrebasse. Donc, c’est trop petit pour acheter un ticket et trop grand pour rentrer dans l’avion ! Du coup, j’ai demandé à parler à son supérieur, qui, lui, a accepté que j’achète un billet supplémentaire. Et donc, juste avant l’embarquement, le team manager de Jart m’a dit que c’était bon : 112 € pour ma gratte. J’ai presque eu envie de lui mettre la ceinture pour le décollage !
Combien de six-cordes possèdes-tu aujourd’hui ?
Je ne les ai pas comptées depuis un moment, mais entre 21 et 23.
Quand es-tu rentré en Europe exactement ?
Je suis rentré en France fin 2006. ça fait presque trois ans, et c’est du délire parce qu’il y a toujours des gars à Bercy qui me disent : “Oh t’es rentré des Etats-Unis !”.
Quelles sont les principales différences entre ta vie aujourd’hui à Paris et il y a quelques années en Californie ?
Je ne me lève plus le matin que pour moi. ça fait drôle mais c’est cool de ne plus penser qu’à soi-même. Mon fils est la plus belle victoire de ma vie !
Alors futur guitariste ou futur skateur ?
Ben, il a commencé l’harmonica la semaine dernière, il joue de la guitare, de la percu vite fait et il fait aussi du skate… Franchement, s’il veut faire du skate c’est cool, je lui apprendrai tout, mais bon c’est un univers que je connais parfaitement et je sais exactement ce par quoi il va passer, alors que s’il me dit qu’il veut faire de la musique, là c’est un monde que je ne connais pas, donc on va pouvoir partager et découvrir ça ensemble. Et comme ma femme le dit, être “le fils de” c’est horrible. Etre comparé tout le temps à son père, t’imagines le délire ?
Aujourd’hui tu n’as que 23 ans. ça ne pourrait être que le début…
Mais ce n’est que le début !
Tu prépares désormais ta part pour la prochaine vidéo Jart. Comment abordes-tu ce nouveau challenge ?
Disons qu’aujourd’hui je sais comment ça marche pour faire une vidéo part. Je sais qu’il y a des trucs qui sont utiles, d’autres pas. Tu peux déjà voir une différence entre ma part dans Sorry et la deuxième : il y a déjà plus de lines, c’est plus mixé… Je n’aimais pas trop le montage un peu bourrage de crâne façon “tricks tricks tricks” de Sorry. Donc, là, j’ai envie de faire un truc beaucoup plus mixé, plus smooth, agréable à regarder. Aujourd’hui avec la HD, il y a plein de possibilités, donc moi je suis plus dans la tendance très belles lines à la Guy Mariano, avec un filming très esthétique. Autant mixer les deux : des tricks “chanmés”, innovants, avec des images vraiment belles.
Jamais la moindre fracture ?
Si ! Je me suis cassé le poignet une fois, mais rien de grave.
Quelle question aurais-tu aimé que je te pose ?
J’sais pas… un truc sur Obama… Il paraît qu’il va changer le monde…
Un conseil: la persévérance : ne jamais baisser les bras parce qu’on ne voit rien arriver.
Un objet: un médiator.
Un souvenir: la première fois que j’ai vu mon fils.
Un trick : le “bend” en harmonica.
Un mensonge: je dis la vérité.
Un cadeau : une chanson.
Un dernier mot : au revoir.
Bastien tient particulièrement à remercier ses sponsors, Rusty, Jart, Hawaï Surf, tous ses potes de Hyères, sa petite femme Joan, son fils Lao, ses frères Augustin et Damien, et sa mère.


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