FRANK BRUNO
LITTLE BOUT D’ÂME
Par Joël Espi - Photo Eric Volto
FRANK BRUNO, UN SOLIDE CORSE, LA QUARANTAINE ET LA PEAU TANNÉE, VIENT NOUS RENDRE VISITE DANS NOS BUREAUX DE CRISSIER. UN PEU SOUS PRESSION, JE ME PRÉPARE À UNE DÉCHARGE DE FORCE ET DE COURAGE, UN ÉTALAGE DE QUALITÉS HUMAINES QUI, MISES BOUT À BOUT, CALMERAIENT N’IMPORTE QUI. QU’IL SOIT PASSÉ DANS PLUSIEURS ÉMISSIONS TÉLÉVISÉES, QU’IL CONNAISSE NOMBRE DE STARS ET DE GENS IMPORTANTS N’ARRANGE PAS LES CHOSES…
Mais la pression descend vite. L’homme, souriant, loquace et naturel, installe un climat détendu dans un rapport qui inclut une clause implicite : on accepte l’autre tel qu’il est. A côté de lui, la peluche Jozef (qui n’en est pas une) aide encore à détendre l’atmosphère. Frank a été amputé sous le genou à l’âge de 18 ans, en pleine guerre du Liban. Un avion de chasse qui lui roule sur la jambe, et tout bascule. Depuis, le Corse n’aura plus jamais le même rapport avec la mort. Ni avec la vie.
Frank, passionné de plongée, à qui les médecins ont interdit de pratiquer ce sport juste après son accident, s’accroche et continue. Et il ira loin. Beaucoup plus loin que la plupart des personnes “valides”. En s’acceptant, en s’aimant, il se donne la force d’accomplir avec détermination les défis qu’il se fixe : traversée de l’Atlantique à la rame, ascension du plus haut volcan du monde, traversée du Groenland “à pied”, entraînement en tant que 3e gardien du club de foot de Bastia, qui évolue en ligue 1 en France… La règle est simple, il la suit depuis des années : faire autant ou mieux que les valides, ne pas s’apitoyer sur son sort. “Je suis le mouton noir du handisport”, explique Frank un peu fièrement. L’homme est en froid avec les associations qui veulent faire des handicapés des personnes différentes, que l’on subventionne, à son avis, sans réellement les aider à s’intégrer. Sportif lui-même, il est également conseiller, au gré des demandes et des besoins. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé “coach mental” de l’équipe de hockey du Genève Servette, une expérience riche et intense pour l’homme qui se laisse guider par la vie, pensant – sûrement à juste titre – qu’elle lui apporte le meilleur, s’il sait être réceptif.
Lorsqu’on l’interroge sur notre époque il répond : “Le monde me désespère. Chaque année je propose des stages de plongée à huit nouveaux amputés, et je dois lutter pour avoir suffisamment de participants “. Frank bouscule les gens “ordinaires” comme les amputés. A côté de sa formidable énergie, on ne peut être qu’emporté par son inébranlable enthousiasme. C’est le cas de Bixente Lizarazu, l’ex-champion du monde qui, par manque de vagues pour surfer lors de ses vacances, a fini par hasard chez Frank à faire de la plongée, avec un autre ancien membre de l’équipe des Bleus, Frank Leboeuf. C’est le début d’une amitié, et de l’association Bout de Vie. “Bixente m’a dit tu devrais créer ton association, je serai ton parrain !”, m’explique le Corse. “Et moi, le premier qui te soutient”, a continué Frank Leboeuf. Bout de Vie est ainsi née, spontanément. Frank accueille des gens de tous âges, tous amputés récemment, pour des stages de plongée. Il organise également la “réalisation de rêves” pour certains jeunes. Avec son carnet d’adresses bien rempli, il a pu permettre à des enfants handicapés de rencontrer Zinédine Zidane, par exemple, lors d’un match de gala pour lequel il a joué avec l’ancien numéro 10 de l’équipe de France, et d’autres personnalités comme Michael Schumacher.
Dîner avec le prince Albert ou côtoyer la crème des sportifs ne semble pas plus l’impressionner que les défis qu’il réalise. Frank Bruno est collé à sa philosophie de vie, un mélange d’énergie positive, ouverte, et de détermination presque militaire, peut-être les vestiges de la guerre qui l’a changé alors qu’il était encore gamin, ce conflit où ses coéquipiers tombaient morts à côté de lui. Le Corse est débarrassé de la peur de mourir : “La mort, c’est peut-être une grosse blague”, raconte l’aventurier que l’on écouterait parler durant des heures. Riche d’histoires, Frank écrit maintenant dans un blog tenu régulièrement à jour, et a également publié un livre auquel son éditeur se réjouit de donner une suite. “Je ne suis ni philosophe, ni écrivain. J’ai arrêté l’école à 13 ans, mais je peux apporter mon expérience de la vie”. Soufflé par cette énergie, ce devoir qu’il s’est fixé de ne jamais baisser les bras, je me rappelle, bien plus tard, que je parlais à un gars avec “une patte en moins”. Certes. Mais il a trouvé dans la mort, le handicap et le doute des autres, le moyen d’avoir un truc en plus.







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