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DONNA CARPENTER BURTON
& MARITXU DARRIGRAND

les premières dames des sports de glisse
Par Corinne Tâche-Berther & Cira Riedel - Photos: Vanessa Andrieux

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Saas-Fee, fin octobre 2009. Les premières dames des sports de glisse se retrouvent face à face pour la première fois. Deux pionnières, deux géantes. Maritxu, cofondatrice de Roxy, la plus célèbre marque de surf pour les filles de la maison Quiksilver, et Donna, CFO (Chief Financial Officer) de Burton. Elle est également la femme de Jake Burton, et se trouve ainsi, comme Maritxu, auprès de l’industrie du boardsports féminin, au cœur du géant du snowboard. Et dire que les deux ne s’étaient jamais rencontrées auparavant. Incroyable mais vrai.
Et pour le premier Women in Boardsports Retreat – on voit à ce simple fait, à quel point les femmes se sont négligées depuis le début de ce mouvement – elles nous honorent d’une interview à deux sur les femmes dans les sports de glisse, sur le développement, les idéaux, et la concurrence..

Vous êtes toutes les deux à l’origine de la glisse au féminin. Maritxu, nous nous souvenons qu’il n’existait aucun équipement de surf spécifique pour les filles avant Roxy, et encore moins une marque. Tu as anticipé le marché féminin très tôt, et tu t’es entièrement investie dans son développement. Aujourd’hui, tout le monde connaît les icônes Roxy-Girls que tu as choisies, des jeunes femmes sportives, gaies et pleines de vie. Donna, tu soutiens fortement les femmes et les mères au travail, tu les aides à poursuivre leur carrière et tu es l’exemple même de la businesswoman, mère de trois enfants, qui accumule les succès dans un environnement “ encore ” dominé par les hommes. A quoi ressemble d’après vous la nouvelle génération des femmes dans les sports de glisse ?
Maritxu Darrigrand : Avec la prochaine génération, une nouvelle force féminine puissante entre en jeu : toutes ces jeunes filles ont grandi avec le sport et sont très talentueuses. Nous ne sommes encore qu’au début de ce mouvement. Un style féminin plus gracieux mais tout aussi performant se dessine dans le surf. Tout cela laisse présager un développement encore plus important et s’inscrivant dans la durée. Je remarque aussi qu’on a enfin tiré un trait sur les comparaisons entre garçons et filles dans le surf. Et heureusement, car les styles sont simplement très différents.
Donna Carpenter-Burton : Les filles et les femmes sont désormais libres de choisir leur carrière : businesswomen, photographes, rideuses… La génération à venir sera épatante.

A votre avis, en quoi diverge le rôle d’une femme de celui d’un homme dans le sport ?
M : Puisqu’elles sont moins nombreuses, les nouvelles athlètes féminines se font généralement plus rapidement remarquer que les hommes. En outre, contrairement aux hommes, lors des interviews, les femmes sont plus enclines à aborder des sujets autres que celui de leur seule performance.
D : Les filles sont très médiatisées, particulièrement avant les Jeux olympiques. Je me dis parfois que c’est bien plus simple pour les femmes… Pour les hommes, le jeu avec les médias est beaucoup plus délicat : ils n’ont pas le droit d’exagérer, de faire trop de zèle auprès d’eux, ce serait mal vu, mais ils doivent quand même être assez présents. Les filles peuvent rester plus naturelles.
M : Oui, je suis d’accord. Et une fois qu’elles ont suscité l’intérêt des médias, la plupart des journalistes suivent. Les filles font souvent plus rêver, elles montrent aux autres qu’un certain style de vie qu’on pensait autrefois réservé aux hommes leur est aussi accessible.
D : Nous devons rendre les sports de glisse accessibles à toutes. Mon ultime but est de faire augmenter le quota de femmes. En ce moment on se trouve autour des 30 %…

Est-ce que vous avez l’impression que, de manière générale, c’est devenu plus simple pour les femmes ?
M : Certainement. Il y a encore 20 ans, tout était plus difficile.
D : Nous transmettons le flambeau…
M : Nous devons continuer à nous battre pour exister dans les compétitions. Ce n’est toujours pas gagné. Les portes s’ouvrent, lentement mais sûrement, et nous pouvons aller bien plus loin, si nous continuons sur cette lancée.
D : Des femmes inspirent d’autres femmes, les mères inspirent leurs filles, comme Nicole Angelrath…
M : Ce n’est pas comparable avec ce qui se passait avant. Je n’avais encore jamais vu autant de filles en train de surfer sur les plages. Dans un passé encore proche, seuls les hommes surfaient et les femmes les attendaient sur la plage. Par exemple, dans les clubs de surf, il n’y avait pas de vestiaires pour les femmes. Bientôt les filles auront besoin de plus de place que les garçons. L’intérêt croissant des filles pour le surf devient presque un problème pour les clubs.
D : Les femmes apprennent différemment. Elles ont besoin de se sentir à l’aise dans leur sport pour y trouver de l’intérêt. Elles changent aussi l’image du sport. Ce n’est plus un sport de mec.
M : L’important pour elles est de se faire plaisir, de partager ces moments même avec des garçons, tout en restant des femmes. C’est la même chose avec les autres disciplines des sports de glisse.
D : Exactement. Certaines aiment le back-country, d’autres plutôt le slope-style ou les pistes. Tant qu’elles peuvent rester elles-mêmes, elles y trouvent leur compte.

Vous ne vous étiez effectivement jamais rencontrées. Comment est-ce possible ?
M : Oui, c’est drôle, il a fallu venir à Saas-Fee pour ça… Je suis contente qu’on ait enfin eu l’occasion de se rencontrer.
D : Et comment ! Les femmes ont besoin de tels échanges, ça les stimule…

Donna, qu’est-ce que tu as entendu dire sur Maritxu ?
D : Nous avons évidemment beaucoup entendu parler l’une de l’autre, mais que des aspects professionnels. (En s’adressant à Maritxu) Quand vous avez lancé Roxy, ça a fait l’effet d’une bombe chez nous, crois-moi ! Roxy a ouvert le monde du surf aux filles, et toi, Maritxu, tu incarnes Roxy… et c’est très bien comme ça. C’est une question de plaisir dans le sport, de plaisir dans l’eau. Ça ne fait que deux ans que j’ai appris à faire du surf, c’est une expérience incroyable ! Avant, je préférais aller au centre wellness pendant que mon mari et mes trois enfants allaient surfer. Mais désormais je suis aussi contaminée par le virus : j’ai littéralement succombé au surf, et tout ce qui va avec…
M : J’ai essayé pas mal de sports différents : le ski, le snowboard, la chute libre, le surf… En surf, avec seulement quelques secondes sur une vague, tu ressens d’extraordinaires sensations. Même en débutant tu éprouves les mêmes sensations. Dans d’autres sports, il me semble plus difficile d’atteindre ces instants de pur bonheur.
D : J’ai le même sentiment de bonheur quand je fais du snowboard avec d’autres femmes. C’est avant tout une question de partage.
M : Bien sûr, en montagne tu peux avoir les mêmes sensations devant une pente vierge.

Pour revenir à la question : Maritxu, qu’est-ce que tu as entendu sur Donna ?
M : Je la connaissais de réputation en tant que cheville ouvrière de la marque Burton et j’espérais toujours la rencontrer un jour.

Maritxu, l’arrivée des filles sur les plages est-elle bienvenue, vu le déjà grand nombre de surfeurs ?
M : Effectivement, ça devient de plus en plus difficile, surtout dans la région d’Hossegor et Biarritz. Il faut apprendre à partager, personne n’y échappera. Cela dit, voir des filles au line-up change aussi l’ambiance et tout le monde ne s’en plaint pas. Par ailleurs, comme les garçons, les filles commencent aussi à faire des voyages entre elles.

Quelle sera, à l’avenir, la place de l’écologie dans vos entreprises ?
M : Elle sera de plus en plus importante. Nous passons notre temps dans les montagnes et dans la mer. C’est notre terrain de jeu : “ Don’t destroy what you enjoy ” est notre slogan depuis fort longtemps. Nous avons tous une dette envers la nature. Pour une entreprise comme la nôtre, le développement durable est une volonté. Mais cela reste un travail de longue haleine parce qu’on ne peut pas révolutionner tout du jour au lendemain. C’est le sujet qui aujourd’hui me tient le plus à cœur. J’ai l’impression de me retrouver il y a vingt ans quand nous avons démarré ROXY. Par exemple, actuellement nous développons une gamme de produits écologiques. Mais nous nous intéressons aussi au bilan carbone du fonctionnement de notre entreprise.
D : On se trouve dans une période de prise de conscience, et l’on sait déjà qu’on peut économiser de l’argent en produisant écologiquement.
M : Pour une grande entreprise, c’est beaucoup plus complexe de changer que pour une petite qui vient juste de démarrer.
D : Nous n’aimerions pas donner l’impression d’être hypocrites, mais c’est définitivement l’avenir !
M : En tous les cas, on dirait bien que les choses sont en train de changer.
D : Elles le doivent ! J’espère qu’elles changent, bien qu’après 8 ans d’ère Bush, je ne suis plus aussi optimiste que je l’étais avant. Et Obama doit encore faire ses preuves. Mais je suis sûre que l’on peut changer le monde en prenant les bonnes décisions.
M : Ça vaut aussi pour un meeting comme Women in Boardsports. Peut-être que nous repartirons d’ici en nous disant que tout restera comme avant. Mais c’est sans doute avec ces petites avancées qu’au bout du compte le changement se réalise.
D : Les filles voient soudainement de nouvelles opportunités de carrière dans l’industrie du boardsports.
M : Exactement. Il existe désormais bien plus de possibilités pour elles que jamais auparavant !
D : Je suis aussi totalement convaincue que ça va changer. Les femmes seront de plus en plus présentes, et trouveront toujours plus de moyens pour les filles qui souhaiteront s’intégrer. Elles créent de plus en plus elles-mêmes, et n’acceptent plus ce qui a été décidé à leur place.

Que signifie le mot “ bonheur ” pour vous ?
D : Pour moi, le plus grand des bonheurs consiste à passer du temps avec ma famille et à partager ma passion.
M : Tellement de choses… les moments de partage avec mes amis… le contact avec la nature… même l’écoute de la musique.
D : Le temps passe pendant que tu es affairée à planifier ta vie…
M : Le bonheur c’est aussi un état d’esprit.
D : En se racontant des histoires, on se rapproche l’un de l’autre. C’est magnifique de voir l’être derrière le visage.
M : La communication est la clef.
D : La communication interne est très importante pour une entreprise privée. Les valeurs du cœur, comme sait si bien le transmettre Yvon Chouinard (Patagonia). Quand tu vas rider, tu influences ta journée dans son entier.
M : On a besoin d’équilibre pour vraiment bien pouvoir travailler. Mais l’équilibre est toujours difficile à maintenir, c’est le résultat de beaucoup de petites choses : les amis, le sport, une bonne hygiène de vie, c’est avant tout ce dont j’ai besoin.
D : Le stress me paralyse, c’est affreux…
M : Je crois qu’on apprend en vieillissant. Avant, tout n’était que “ yihaaaaa ! ”. On courait partout…
D : On n’était pas très smart…
M : Je sais. A Biarritz, on habite à 5 minutes de la plage et je laisse les filles aller faire du surf pendant les heures de bureau, dès qu’elles en ressentent le besoin.
D  : Ça rassemble les gens, ça donne un nouveau sens à leur vie.

Est-ce que vous êtes de grandes concurrentes  ?
M  : Quand je vois Donna, je ne pense pas chiffres. Mais bien sûr, à l’extérieur, nous sommes des concurrentes. Nous nous battons pour des parts de marché.
D  : La concurrence stimule l’industrie, elle en a besoin. La plupart des bons amis qui travaillent dans l’industrie sont des hommes. C’est bon de remarquer qu’il y a du changement.

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