LA PRINCESSE PARMI LES SNOWBOARDERS
une réflexion franche et personnelle sur la féminité dans le sport, sans effet rock’n’roll
Par Bibi Pekarek – Photos: Xandi Kreuzeder
Bibi Pekarek, snowboardeuse, magnifiquement belle et ultra modeste, nous fait le plus grand des honneurs en s’ouvrant à nous en toute confiance, comme seuls les amis le font. Nous la remercions de tout cœur pour ce témoignage intime, qui laisse sans voix. Un enrichissement unique.
“J’ai toujours souhaité écrire sur mon expérience de femme dans un univers majoritairement dominé par les hommes, celui du sport. Plusieurs fois, j’ai commencé la rédaction, sur papier ou sur ordinateur, mais je n’ai jamais réussi à mener le projet jusqu’au bout. Aujourd’hui, j’ai compris que je devais d’abord atteindre une certaine forme de maturité pour y arriver. Mais le chemin pour comprendre, bien que court, a été triste. Je suis sincèrement heureuse d’avoir l’occasion de m’exprimer. .
Le fait que je suis la deuxième fille de la famille, et que j’ai été traitée comme le garçon qu’on aurait souhaité avoir, forme une explication. Il n’y avait pas de place pour une deuxième princesse. Je suis alors bientôt devenue meilleure en sport que ma sœur de deux ans mon aînée, bien que mon infériorité physique aurait dû faire la différence. A l’adolescence, je me suis fait une bande d’amis ; que des garçons. Mes relations avec eux me paraissaient plus simples et évidentes. Je me sentais peu sûre avec les autres femmes, à la fois pareilles et différentes de moi. Bien que je fasse partie de leur communauté, je me sentais néanmoins exclue de leur cercle de feu.
Dans le snowboard aussi, je traînais avec des gars, ce qui n’a pas que des désavantages : je profitais de leur sens de l’aventure et de la découverte, de leur envie d’aller toujours plus haut, et toujours plus loin. Sans eux, je n’aurais probablement jamais vécu et essayé tant de choses, je n’aurais pas voyagé dans certains lieux, car je n’en aurais tout simplement jamais eu l’idée. Sans leur influence, je n’aurais jamais atteint le niveau qui est le mien, techniquement parlant. Il me paraissait aussi plus simple d’être femme parmi les hommes que parmi les femmes. Et être la seule fille dans un groupe de garçons m’a aussi permis de me libérer de la pression du groupe : je ne me sentais pas toujours obligée d’en faire autant que les autres : dois-je prendre ce couloir ou sauter ce cliff ? Non, je suis une fille… Dans un groupe de snowboardeuses, je n’aurais jamais pu montrer ce type de faiblesse. Le sentiment de compétitivité m’aurait poussée à affirmer : «Si tu peux le faire, alors moi aussi». J’ai indéniablement surestimé mes limites lors de ces escapades. Nos sujets de conversation étaient très différents, et nous avions toujours beaucoup de plaisir à être ensemble. Aujourd’hui, j’ai appris à être honnête envers les autres et moi-même. J’avoue que, à force de m’être donné de fausses bonnes raisons de ne pas vouloir me sentir appartenir aux autres, et de ne pas vouloir me mettre en concurrence avec eux, j’ai perdu toute ma spontanéité avec les femmes. Du coup, je ne les ai jamais considérées à leur juste valeur, je ne me suis jamais ouverte à elles pour apprendre à mieux les connaître. Dans un groupe d’hommes, mon sens de la concurrence était certainement estompé, et j’adorais me comporter en princesse à leurs côtés.
Je suis convaincue que la différence entre hommes et femmes ne se situe pas qu’au niveau du corps : on trouve en chaque être des caractéristiques masculines et féminines, dans une forme d’équilibre. Dans ma vision, les traits féminins dominent chez les femmes, et les masculins chez les hommes. C’est plus tard que j’ai compris ce qui m’importe dans le freeride : la force et la beauté de la nature, le mouvement en soi, l’être et la vie, mais certainement pas les attitudes machistes. C’est ça l’essentiel du freeride, du sport en tant que tel. Trop souvent, dans notre société, le sport n’est que placement, compétition, et idéaux virils. Ce n’est pas un jugement de valeur. Comme déjà dit, tout doit pouvoir trouver sa place en nous, et pour les femmes qui sont à la recherche de leur part de masculinité, c’est essentiel. Mais dans mon cas, je ne trouvais pas d’équilibre satisfaisant : d’un côté, je ne tire aucun plaisir à me battre pour des points contre d’autres en contest, de l’autre, je considère que le succès est un sentiment magnifique qui pousse à se dépasser encore. Le plaisir de se trouver à la montagne, sans penser au classement et à l’évaluation qui va avec, constituerait, pour moi, un rapport plus sain au contest. Je n’ai jamais vraiment adoré les compétitions. Mais je n’en étais pas encore là.
Il existe une infinité de chemins différents. Chaque athlète doit pouvoir décider lequel est le bon pour elle, dans chaque phase de sa vie. J’ai cru pendant longtemps que je devais me débarrasser de mes traits de caractère féminins pour rencontrer le succès. Mes expériences récentes m’ont prouvé le contraire. Au mois de septembre dernier, j’ai appris que j’étais enceinte. J’ai franchement flippé au début, c’était très inattendu, pour moi comme pour mon copain. J’avais encore tant de projets, de voyages à faire, d’endroits à surfer. Et comment est-ce que je ferais pour snowboarder avec un gros ventre cet hiver ? Ma vie entière semblait basculer du jour au lendemain. J’ai pris peur, peur de perdre ma liberté. Les grands changements à 180° font toujours peur, surtout quand on a l’impression de ne pas les maîtriser. Mais après plusieurs jours de prise de conscience et d’acceptation, j’ai commencé à voir l’événement différemment. Je me réjouissais de la venue de ce petit bonhomme, qui bouleverserait le quotidien, certes, mais qui apporterait aussi son lot de couleurs. Nous l’attendions dans l’excitation et la joie, avant le prochain rebondissement : une rupture prématurée du sac amniotique au cinquième mois de ma grossesse.
Notre petit est venu au monde trop tôt, il était beaucoup trop faible pour affronter la vie. Nous l’avons tenu dans nos bras, nous avons senti son cœur battre, et nous avons vu son petit corps parfait. Et bien que son temps parmi nous a été bref, sa présence m’a changée à jamais : il a fait de moi une mère, il a fait de moi une femme. Il m’a prouvé à quel point la féminité était précieuse. Quelques jours plus tard, j’ai reçu un sms de mon amie Leila : «Les allers et venues des êtres restent un mystère. L’âme de votre enfant a ému et touché profondément plus de gens en moins de temps que d’autres en une vie entière». Ses mots m’ont non seulement apporté beaucoup de réconfort, ils reflètent aussi la réaction de beaucoup d’amis, de connaissances, et même d’inconnus.
Une bougie brûle dans une lanterne blanche sur le rebord de la fenêtre. Elle témoigne de ma reconnaissance pour la courte venue de mon enfant ; j’ai tant appris de lui, malgré la douleur endurée. Je sais maintenant que je veux préserver et vivre ma féminité. C’est elle qui m’ouvre de nouvelles portes, qui fait de moi une meilleure sportive, plus sincère. Et ce changement ne signifie pas que je suis moins enthousiaste ou moins compétitive en montagne. Je garde les yeux grands ouverts, je suis plus alerte, car le changement prend surtout forme à l’intérieur de nous, et non à l’extérieur.”


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