TRIP DANS LES ALPES… EN MOTO
“CE N’EST PAS PARCE QU’UN TRUC PARAÎT RÉALISABLE
QUE C’EST FORCÉMENT UNE BONNE IDÉE”
Texte & photos par Richard Baybutt
COMMENT S’Y PREND-ON POUR ALLER SKIER QUAND ON VIT DANS UN PAYS PLAT ET PLUVIEUX COMME L’ANGLETERRE ? ON Y VA EN TRAIN, EN BUS, EN VOITURE, EN BATEAU… POUR DES RAISONS ABSOLUMENT IRRÉALISTES, J’AI DÉCIDÉ QUE LA MOTO SERAIT LE MEILLEUR MOYEN. PAS FORCÉMENT LE PLUS RAPIDE, NI LE MOINS CHER, NI LE PLUS PRATIQUE, MAIS ÇA A UN CHARME QUI MANQUE AUX MOYENS DE TRANSPORT PLUS CONVENTIONNELS. JE ME SUIS DIT QU’EN ROULANT EN MOTO À TRAVERS LA CAMPAGNE AVEC JUSTE MON APPAREIL PHOTO ET MON SNOWBOARD, ET GRÂCE À L’ENVIRONNEMENT DANS LEQUEL J’ALLAIS ME RETROUVER, ÇA DEVRAIT ME PERMETTRE DE DÉCOUVRIR DES ENDROITS DONT JE N’AURAIS JAMAIS SOUPÇONNÉ L’EXISTENCE. ALORS QUAND, AU MOIS DE FÉVRIER, L’ENVIE DE RIDER EST DEVENUE TROP FORTE POUR RÉSISTER, J’AI OUVERT MON EXEMPLAIRE DE HELLS ANGELS PAR HUNTER S. THOMPSON ET JE SUIS ALLÉ À LA RECHERCHE D’UN CHOPPER.
La moto que j’ai trouvée coûtait moins qu’une Burton Custom X. Elle appartenait à un pote coursier qui s’en servait pour couvrir le marché de Greenwich. Quand je dis chopper, n’allez pas croire que je parle d’une Harley mais bien d’une Honda 250 cm2. La puissance à l’état pur (je dis ça mais n’y croyez pas trop non plus). Comme dans tous les vrais voyages à moto, la dernière étape à franchir avant un grand départ c’est de se prendre une bonne gamelle. Et c’est ce qui m’est arrivé. Un soir, j’ai dérapé sur une route glissante. Pas de gros dégâts. Ça aurait pu être pire. Mais bon, au moins j’étais prêt ! Durant la quinzaine précédant le jour J, j’ai vérifié et changé les bougies, les ampoules, les fusibles, les sièges, les sacoches, les pneus, la chaîne, la boîte de vitesses, les câbles de freins, l’assurance, l’essence etc. Tout est difficile à faire jusqu’au moment où on réussit à le faire, tout le monde sait ça. C’est un peu le feeling que j’ai eu en me lançant dans “tout ce qui touche à la moto”. Un sacré bordel. Je savais aussi que j’aurais pu faire mon sac, prendre ma board, attraper un taxi, sauter dans un avion et me retrouver dans la peufe moins de douze heures plus tard. Dans les moments de doute, je me disais que j’avais vraiment des idées à la con.
Après ce qui m’est apparu comme des années de préparation, j’ai finalement mis le cap au sud sur ma Honda bleue. Le sélecteur de vitesses a été modifié pour que je puisse conduire avec mes bottes de snowboard. En plus de ça, je porte sur moi pratiquement toute ma garde-robe. Ma planche est attachée à la boîte métallique fixée à l’arrière, et je peux à peine regarder au-dessus du sac mauve que j’ai posé sur le guidon. A 7 heures du mat’ ma copine me dit au revoir une larme à l’œil, une attitude à des années-lumière du regard amusé des éboueurs qui me matent m’éloigner dans le froid en zigzagant sur ma bécane surchargée. Ce trip de fou commence à peine et ma visière est déjà toute embuée…
Les employés français de la compagnie de ferry sont en grève ce jour-là. La file d’attente sur le port de Dover fait plus d’un kilomètre. Pas vraiment un problème pour un mec à moto. Je monte directement sur le bateau suivant pendant que les autres attendent encore dans les embouteillages. Une tasse de thé sucré plus loin je suis en France. Je m’arrête pour prendre quelques photos à côté d’une ferme. Un couple d’agriculteurs s’approche et on commence à discuter. L’un d’eux a le visage tellement usé par le temps qu’on le croirait sorti tout droit d’un bouquin de Richard Avedon. C’est l’avantage de la moto. On est obligé de prendre les petites routes, ce qui rapproche des gens et de l’environnement. Les personnes que l’on rencontre sont immédiatement plus abordables, ça a quelque chose à voir avec une certaine vulnérabilité du biker. Je n’ai pas choisi la route la plus facile et inconsciemment les gens y sont sensibles. Plus tard ce jour-là, alors que la nuit tombe, et qu’il me reste une heure et demi de route à faire, je passe sous un énorme essaim d’oiseaux qui dansent dans le crépuscule. Je suis bien.
Le jour suivant est encore mieux. Je commence par des routes secondaires, un itinéraire franchement spectaculaire, avant d’attaquer les portions plus rapides. Un peu avant midi, je m’arrête devant un cimetière de la Seconde Guerre mondiale : il y a des centaines de tombes. Au moment de partir je jette un coup d’œil plus précis sur une des stèles. Je me rends compte que pour chaque tombe il n’y a non pas un mais deux soldats enterrés, dos à dos.
Le lendemain, le soleil apparaît juste au moment où j’attaque l’autoroute. Ça roule bien, il n’y a pas tant de monde que ça, en fait. Un type me fait un suhaka à travers la vitre d’une bagnole pleine à craquer. Juste le temps d’une photo devant le lac de Tignes, cinq minutes pour franchir un tunnel et j’arrive à Val d’Isère. Alors que je gare ma moto, un moniteur de ski me hèle de loin “Pourquoi n’as-tu pas pris l’avion” ? Je lui réponds : “Ce sont mes grandes vacances”. Je ne me suis jamais senti aussi bien en arrivant dans une station de ski ! A l’inverse de mon comportement sur la moto, sur la neige je ne suis pas capable de me la jouer tranquille. Je sors des remontées mécaniques comme une balle et je me jette sur la pente en hurlant. J’envoie des rollers à tout va, expédiant un max de spray aussi haut que possible à chaque turn. Et l’instant d’après je suis de retour sur les remontées mécaniques, le visage fendu d’un énorme sourire. Après quelques heures d’euphorie, je finis par avoir mon compte. Pas si mal pour une première journée ! Je charge la moto à nouveau et prends la direction des Coches où je vais passer la semaine. Le soleil descend vers l’ouest, il n’y a pas beaucoup de circulation et de la neige des deux côtés de la route. Que demander de plus ?
Sur mon journal de bord du premier jour j’écris : “Huit heures dans la peufe, cinq minutes sur la piste, une demi-heure de pause pour un chocolat chaud… Je ne sens plus mes jambes”. La neige tombe toute la semaine et s’arrête le jour de mon départ. Juste avant de partir pour les Ménuires, je me tape quelques heures de randonnée récompensées par une belle descente. Je recharge la moto et la pousse jusqu’à la sortie du garage. Enfin c’est ce que j’essaye de faire ! Elle pèse tellement lourd avec tout ce qu’il y a dessus qu’elle m’échappe des mains et se couche sur le côté. Je porte toutes mes fringues sur moi et je commence à avoir très chaud. Finalement je réussis à la sortir dehors après l’avoir relevée, mais là elle ne veut plus démarrer. J’ai pourtant ouvert l’essence, allumé le starter, mis au point mort, éteint les phares. Je vérifie à nouveau le niveau du réservoir, démonte et nettoie les bougies. Mais toujours rien. Pas question de faire la route de nuit à cause de la glace, surtout que les phares de la Honda sont un peu faibles.
Il commence pourtant à se faire tard. Et ce n’est qu’au bout de 45 minutes que je me rends compte que j’ai involontairement appuyé sur un bouton de sécurité caché sous les barres du pot d’échappement quand la moto s’est couchée. Du coup maintenant, dans le dictionnaire, comme illustration du mot “stupide”, il y a une photo de moi jurant comme un charretier.
La semaine suivante est pratiquement aussi intense que la première. Avec un peu plus de fêtes mais toujours autant de snowboard. Et pas moins de neige ! Ça tombe tellement qu’on se met des lignes incroyables dans la puff. J’ai lu quelque part que : “Si l’idée de rider dans la neige fraîche sans aucune visibilité n’est pas votre truc, il faudrait peut-être songer à changer de sport”. C’est exactement dans ce genre de conditions que nous ridons toute la semaine et on ne regrette rien. Par chance j’ai travaillé comme concierge dans notre hôtel auparavant, et j’ai accès à la chaufferie. Nos bottes ne restent jamais humides très longtemps !!! Un soir, vers minuit, quand tout le monde a fini de bosser, on part sous les projecteurs de la croisette chaudement habillés, avec nos boards, les pelles, quelques Kronenbourg et les enceintes de l’iPod crachant les Wu Tang. On a taillé un pire kicker plus tôt dans la journée dans un énorme tas de neige. C’est parti pour la session du soir. Quelques sauts plus tard, j’ai mal au bide tellement on s’est marré toute la journée. Je préfère aller me coucher. Il a tellement neigé que ça ouvre toutes sortes de nouveaux itinéraires. Un grand couloir s’est ouvert par derrière la Masse. Il n’y a pas que de la top neige. Une fois arrivés au milieu de la descente, c’est carrément de la neige fondue, mais il y en a quand même. Sur le dernier tiers il n’y a presque plus rien, et on se retrouve à sauter par-dessus des bouses de vaches et des bandes d’herbe. Marrant quand même !
Ne vous-êtes vous jamais trouvés dans une situation où vous êtes paralysés par la peur, mais où le seul moyen de s’en sortir c’est d’aller de l’avant ? Moi si ! C’est la fin du trip. Il a plu toute la nuit et pleut encore au moment où je dois quitter l’hôtel. Une fois que j’arrive sur l’autoroute 30 min plus tard, le vent souffle plus fort que jamais. La pluie se met à redoubler. Je sens que la moto lutte vraiment pour avancer. La pluie se transforme en grêle et augmente encore. J’essaie tant bien que mal de garder une trajectoire à peu près droite au milieu des trombes d’eau. Je ne peux pas lâcher le guidon une seconde sous peine de me retrouver par terre. J’aurais pourtant bien besoin de nettoyer ma visière. Toutes les voitures ont leurs essuie-glaces en vitesse maximum. Au moment où je me fais doubler par un énorme 33 tonnes, je comprends pourquoi personne n’entreprend ce genre de trip. Il faut que je m’arrête. Je mets mon clignotant, et je me range sur la bande d’arrêt d’urgence. Je me retrouve assis là, transis de froid au beau milieu de la tempête. Ce jour-là je croise deux camions couchés sur le côté et je rencontre deux motards qui se sont fait souffler par une rafale. Je bois une bonne douzaine de chocolats chauds en chemin. Je félicite ma bécane pour avoir tenu le coup jusque-là. Deux minutes plus tard, ma chaîne se casse la figure. Deux conducteurs d’une BMW m’aident gentiment à la remettre en place et me revoilà sur le ferry. Le soleil se montre pour la première fois de la journée quand j’arrive à mi-chemin de l’Angleterre. Les falaises blanches ne m’ont jamais paru aussi belles.
Quelqu’un a dit : “Je ne regrette aucun des voyages que j’ai faits, je regrette seulement ceux que je n’ai pas faits”. Me voilà de retour chez moi, hors de danger, calme, au chaud et heureux. Tout était bien. Cette nuit-là je ne me souviens pas avoir beaucoup rêvé !









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