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LE SNOWBORDEL

dans l’œil du surfeur
Texte et images par Stéphane Robin

snowbordel_01_pt1“ Do it, do it, I know you can do it ”. On est à 2000 m, la musique bombarde, c’est la fête, on vient de couronner Peetu Piiroinen vainqueur du TTR 6 étoiles. Je suis défoncé. Je savais bien que ça me coûterait cher de me remettre au snowboard après dix ans d’arrêt. Déjà que je n’étais pas spécialement fort à l’époque, la reprise est plutôt carton. L’eau en version liquide c’est quand même plus soft. Appuyé contre ma Burton Custom X je regarde les caméras se braquer sur le kid qui vient de remporter le Half Pipe today et le Slope Style hier. Heureusement qu’elles sont là, sinon j’aurais jamais su dire qui c’était. Le snowboard, je n’y connais rien..

Le trip a commencé dix jours plus tôt à Davos… et s’est poursuivi jusqu’à Laax… Invited by par Burton à ce gros TTR 6 étoiles du début de saison, traités comme des VIP, l’équipe de 7sky et moi déboulons en ski-doo dans un chalet déjà plein à craquer, pour déguster le meilleur plat du coin. I love FOOONNdduuuee. Il y a vraiment de quoi se faire peur avec ce truc-là. Surtout après une bonne journée de bagnole. Les Grisons ce n’est pas la porte à côté… quand on vient d’Hossegor. Heureusement le schnaps se charge de la digestion. Je comprends vite que la descente se fera par nos propres moyens quand je vois le type du resto distribuer des grands sacs poubelle. Pas pour vomir mais pour se glisser dedans ou dessus, c’est selon. Au début ça remue un peu, mais ça n’avance pas bien vite, jusqu’au moment où on attaque la dernière section… bon coup de speed et arrivée fracassante le nez dans la neige… Welcome chez les snowboarders !

Il a neigé comme jamais sur la France, fait - 20° à Panam et en Suisse on guette les flocons. Je commence à me demander si c’est moi ou le climat. La neige ne veut pas tomber sur les Grisons. Le massif reste muet. Que se passe-t-il ? Sans powder pas de snowbordel ? Hé ben si, ça n’a pas l’air de gêner les aficionados du pipe. En ouvrant ma fenêtre le premier matin à Davos je reconnais immédiatement la voix de Dave Mailman, commentateur multicarte et directeur de l’ASP Europe. Ça au moins je sais ce que c’est ! Pour moi la mission du jour est simple : ne pas me faire mal ! Première chose, sortir dehors habillé en conséquence (il fait moins “ je sais pas combien ”). Trouver des boots à ma taille, un snowboard, un masque, récupérer un forfait, un plan du site et grimper tout là-haut. Sapé comme un clown je me précipite dehors. Je dois avoir les gants les plus vintage de la station : Rush, noirs et blancs, modèle année 98, ça vous parle  ? Cinq minutes que je suis habillé et j’ai l’impression d’être dans un sauna. Je ne compte plus les épaisseurs de polaires. Aller surfer, à côté de ça, c’est de la rigolade. Heureusement, je ne suis pas seul. Coco et Cira montent avec moi. Suivre des blondes à la montagne, ce n’est pas forcément une bonne idée. Sauf quand elles ont une pelle à neige dans le sac. Là on se dit “ c’est bon, je peux y aller ”. Eh bien même dans ces cas-là ça peut merder. On prend à droite hors de la piste en haut, là où personne ne va. Je veux bien, mais je doute un peu quand même, pour une reprise… Déjà que j’ai du mal à aller droit ! Mon snowboard se met en mode sous-marin dès que j’arrive dans de la neige un peu poudreuse. J’ai pourtant sous les pieds la board du rédac’ en chef de Method Mag. C’est peut-être ça mon erreur. Confondre freeride et freestyle. Difficile de se maintenir sur la paroi avec un engin pareil ! Me voilà rapidement en train de zigzaguer entre sapins et blocs de rocher en espérant prendre un peu de vitesse. Dur. Je termine trop bas, le nez dans un ruisseau. Pas bon. Mais pourquoi on n’est pas resté sur la piste ?

Pendant ce temps-là, les snowboarders, les vrais, enquillent des manœuvres totalement incompréhensibles sur le slope-style, ça donne le tournis. Tellement de tournis que je fais une faute de carre et je me retrouve la tête en bas au milieu des sapins. “ Il y en a qui sont restés coincés comme ça pendant des heures ” me disait un pote moniteur avant que je parte. C’est rassurant !

J’ai mal, mais on s’en fout. Arrivé tout en bas je m’installe tranquillement à la terrasse du bar. Le soleil disparaît dans la foulée et un voile de nuages bas se répand dans la vallée. Le froid me saisit de tous les côtés. Des dizaines de types et autant de nanas rigolent bruyamment, verre à la main, amassés autour du comptoir extérieur en pin massif.
Ça picole sévère ici aussi. On dirait qu’il n’y a pas d’heure pour ça à la montagne. Le contest est terminé pour aujourd’hui. Quelques types s’élancent encore dans le pipe. Je grimpe sur le côté pour mieux voir. Etonnant. On perçoit la sensibilité extrême du toucher dès que le gars s’engage dans la pente… comme si la glisse n’avait qu’un seul langage. Faire corps avec le liquide quel que soit son état. Le type s’envole gracieusement, grab sa board et retombe dans le bowl avec une souplesse rare. Un petit bruit sec ponctue sa réception. En le voyant envoyer rotation sur rotation, je me dis que ça doit lui faire des abdos en béton à force…

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Quelques heures plus tard, il neige. ça ne surprend que moi, évidemment. Mes chaussures toutes fines se transforment vite en éponges. Resto, pas resto ? Au bar de notre hôtel, il y en a déjà un paquet qui mangent liquide. La nuit, le snowbordel dévoile une autre identité, plus communautaire, très conviviale… Rasmus de Method me tape dans le dos. A côté de lui, je serre la main de Dani Rietmann, alias Gummi, qui distribue ses capotes Gummi Love à tout va. La nuit va être chaude. On sent que le mec a de l’entraînement. Un sacré cirque tout ça. Tout l’hiver les mêmes types se retrouvent d’une station à l’autre, d’un contest à l’autre. Ça créé des liens. Mieux vaut ne pas les croiser au réveil. Gueules de zombies à peine dégrisés, ceux qui n’ont pas dormi dans le couloir attrapent ce qu’ils peuvent dans le buffet du petit déj’ déjà fermé depuis une demi-heure. Les autres rampent dans leur plumard dès que la femme de ménage leur ouvre la porte. Ces types sont la hantise de l’hôtelier. Le genre de gonze qui vous démolit une chambre d’hôtel en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire, dormant tout habillé, la carre des boards qui raye l’armoire, et les chaussures qui dégoulinent sur la moquette. Une clope au bec, ils tapotent leurs fantastiques snowboard stories à moitié à poil sous leur couette. Certains se trimballent pieds nus, d’autres ne savent plus très bien dans quel sens mettre leur pantalon. Au moment de lever le camp, c’est toujours la même hantise. Est-ce que tout va rentrer dans la bagnole, comment je vais faire pour conduire avec la gueule de bois… où est ma carte bleue ? Dans notre hôtel, on n’a pas vu venir le check-out à 11 h. Pas de rigolade en Suisse. Le type qui tambourine à notre porte n’a rien d’un ange. C’est l’heure, il faut qu’on dégage dans les 5 minutes. “ Five minutes, you understand ? ”. J’aperçois un type qui tire son boardbag à l’aveuglette dans les escaliers sans attendre son pote resté dans la douche. Je jette tout en vrac dans ma valise et je me retrouve sur le parking, les cheveux mouillés, avec quelques autres journalistes “ cores ” du milieu. Un cameraman aux cheveux longs me tend une bouteille d’eau de vie. J’hésite avant de refuser. 11h10 c’est encore un peu tôt…

WCT et TTR c’est un peu le même nuage bicéphale qui gravite au-dessus de la planète Terre. Mêmes annonceurs, mêmes team managers, même colonie qui se retrouve chaque année sur les mêmes spots. La comparaison est facile, hâtive, inexacte. Mais il n’en reste pas moins que dans ces deux mondes, des riders vivent dans une bulle en orbite autour du globe, passagers d’un satellite de la vie réelle, embarqués dans un de ces deux microcosmes qui fabriquent des mythes dont d’autres se serviront pour promouvoir ce que bon leur semblera. Shorts, lunettes, boots, montres… j’avais mis un pied dans la fabrique des rêves. Une vie à côté de la vie, déconnectée d’un côté et ultra connectée de l’autre. Et même si les posters kids finissent souvent à l’hôpital, tout le monde s’en fout. Certains prennent un air consterné quand ils découvrent une tragédie. On colle un autocollant ride for Kevin sur sa board, comme les chauffeurs de bus péruviens arborent un “Jésus es me copiloto” sur leur pare-brise. Une prise de conscience passagère, violente. Un truc spontané qui disparaîtra sous la neige. Une sorte de deuil anticipé de sa propre chute. Jamais l’analogie entre le jeux vidéo et le freestyle n’aura été aussi flagrante. Dans les pas d’un héros, on se sent tout de suite mieux. Mais ce jeux là n’a rien de virtuel. Il faut assurer la réception. Les drogués du ride ne savent pas s’arrêter. Peu importe ce qui se trouve au bout du chemin. L’essentiel est dans le mouvement. Pas le début ni la fin. Comme des mirages, les événements apparaissent et disparaissent… devenir millionnaire à 20 ans fait partie du lot. Et puis, d’un coup, la sono s’arrête, les clowns rentrent chez eux, le monde redevient comme avant. Simple, sans enjeux, inutile, mais terriblement beau.

Tant qu’il y aura de l’eau on pourra surfer, peut importe la température. Mais qu’adviendra-t-il de la neige ? Le big circus sur les cailloux, ça n’aura pas le même charme. Une inconnue qui n’a pas l’air d’inquiéter grand monde. Le bar est ouvert. Et il y a du monde à servir. A Laax, on m’a filé une piaule au Rider Palace. Le genre d’hôtel où il ne faut pas avoir besoin de dormir. Au début, je croyais qu’il y avait une teuf dans la chambre d’à côté, en plus de celle qui se déchaînait dans le bar. Je me demandais combien de kilos de son ces types avaient trimballé avec eux jusqu’à leur piaule. La basse fait vibrer les murs en béton pourtant super épais. J’ai compris le lendemain en descendant au sous-sol. Il y avait là une boîte de nuit digne de n’importe quelle capitale. Nuit blanche obligatoire. Viande saoule mais bon beat. Je suis debout un peu plus tôt que mon room-mate le lendemain matin. Il me demande où je vais. Quand je lui réponds que je vais faire du yoga, il croit que je blague. Comme si j’avais dit un truc du genre “ je vais sortir le chien ”. Pourtant, une bonne dose de prana ça aide à garder le contact avec les éléments…

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