ELIANE
dépucelée pour de nouvelles premières fois !
By Eliane Boner – Photo: Timo Jarvinen / Quiksilver
J’ai osé : comme pour fêter l’événement, je me suis acheté un magazine ado après 10 ans d’abstinence. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Qu’est-ce qui peut bien pousser une jeune femme dans la vingtaine, intégrée et équilibrée, à se procurer de la littérature, certes de grande qualité, mais qui s’adresse à des lectrices de 10 ans en dessous de son âge ? Aucune idée. Assise devant ma première chronique, je me sens comme à l’époque : vierge et intouchée. Et pourtant je ne prévoyais même pas d’écrire une chronique qui parle de sexe, du moins pas exclusivement… Hé ! Je ne suis pas vraiment de celles qu’on qualifierait de sainte nitouche. Evidemment que le sexe est matière à sujet.
C’est parce qu’une page Word blanche me fait à peu près le même effet que des draps propres du temps de mon adolescence – une drôle d’inquiétude intrigante – que je vous emmène directement dans la chambre à coucher. Pourtant, j’ai déjà écrit et publié souvent ; cette chronique ne constitue pas une première fois. Mais l’écriture de ces quelques lignes ressemble à de mauvais préliminaires : un pelotage inutile, un long baiser interminable et miséreux qui, déjà à l’époque, ne valait pas mieux qu’un placebo contre la peur de l’inconnu. J’avais beau essayer de rester forte, de garder le contrôle, pas même un hypocondriaque n’oserait imaginer les douleurs que m’infligeait la lecture de ma première chronique.
Il est exclu que je prenne de l’aspirine pour traiter les symptômes. Mon problème est bien plus profond et, par chance, il nécessite des soins sans ordonnance. J’ai juste besoin d’un peu de psychologie de kiosque, les réponses au sujet comme “20 rendez-vous parfaits - Les lieux romantiques où faire l’amour”, “Looks de soirée - Ce qui plaît aux garçons”, ou l’éternel classique parmi les titres teen : “La première fois - Tout ce que tu dois savoir sur les caresses, le baiser et le sexe”. Et bien qu’il y ait fort à parier que ces titres ne tiennent pas mieux leurs promesses aujourd’hui qu’hier, je me sens avoir à nouveau 14 ans, je me sens vierge et intouchée. Et c’est bien ce magazine teen qui saura me rassurer : j’y découvre comment surmonter au mieux cette nouvelle première fois. La réponse se trouve en page 62. On y lit : “Le sexe pour les débutants - Comment tout faire juste la première fois ?”. A la vue du fond violet et rose innocent sur lequel le texte est imprimé, mes angoisses s’estompent déjà. Mais mon besoin de réponse étant plus grand, je continue ma quête à travers cette orgie de stimuli visuels. Je finis par apprendre ce que j’aurai déjà dû savoir depuis longtemps : dans une première fois, il n’existe pas de juste ou de faux. Ces deux lignes de sagesse de magazine teen me font gagner 10 ans de maturité.
J’apprends un tel truisme dans ce type de presse. Pitoyable ? Peut-être, mais je l’accepte. Entourée de rose et de violet, je ne me suis encore jamais sentie aussi nase. A quel moment est-ce que j’ai bien pu perdre le goût pour l’aventure et pour les expériences nouvelles ? A quel moment est-ce que je suis devenue une petite bourgeoise coincée, qui se prend des claques par un magazine ado ? Et quand est-ce j’ai bien pu entreprendre quelque chose de nouveau pour la dernière fois ? Dix ans, déjà ? Qu’est-ce qui a bien pu me retenir toutes ces années ?
Sans que je le remarque, ma peur de l’échec est devenue plus grande que mon goût pour l’aventure. Quelque part, lors de mon passage de l’adolescence à la vingtaine, j’ai oublié qu’on a le droit de faire des erreurs avant de devenir meilleur (du moins, c’est ce que j’espère dans le cas de ma singulière première fois…). J’ai oublié que les premières fois peuvent déjà être bien, sans impérativement être parfaites. J’ai oublié à quel point il est bon de se faire dépuceler : je ne sais pas si l’on devrait lire plus de magazines teen, mais on devrait plus souvent se faire dépuceler.


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