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AUROVILLE

superconscious city
Texte & photos par Stéphane Robin

auroville_03_ptS’il existe sur terre des îlots d’expérimentation où les hommes tentent de vivre autrement, Auroville est un de ceux-là. Depuis quarante ans, l’élan vers la conscience qui porte cette ville communautaire en fait un lieu privilégié de recherche spirituelle et de développement durable. Beaucoup y passent, quelques-uns restent, certains en repartent éclairés…

Un homme habillé tout en blanc marche le long d’une piste en terre rouge. J’essaye de contenir les sursauts de ma mobylette qui file dans la lumière matinale. Je le dépasse, la poussière vole. Je regrette le vélo des premiers jours qui me permettait de me fondre sans bruit dans cette ville mystérieuse. Crane rasé, teint clair, l’homme ne laisse transparaître aucune expression. L’air frais et humide passe à travers les manches de mon t-shirt. Je regrette de ne pas avoir passé mon sweat. Des petits insectes s’écrasent sèchement sur mes lunettes. Je n’ai pas de montre mais j’ai l’impression d’être en retard. Je suis en retard. Les autres doivent déjà être assis sur leur tapis. A mon arrivée devant la communauté “Vérité”, il y a cinq motos garées sur le petit parking en terre battue. Je coupe le moteur de ma mob’ qui ne veut pas s’arrêter de pétarader. Avant d’entrer dans la salle de yoga, je note mon nom et mon numéro de guestcard sur la feuille de présence.

J’inscris ma donation de 150 roupies pour le cours sous le regard amusé du préposé indien. Dans la salle un petit groupe pas encore tout à fait réveillé entame le OM du début de séance. Je déroule mon tapis et je prends place dans le cercle, juste à côté de Sandra, notre “yoga teacher”. Elle parle doucement, sa voix me traverse. Ses yeux sont fermés. Son visage est lisse. Ses cheveux noirs sont attachés avec une large mèche qui remonte sur le côté. Elle rayonne d’une esthétique parfaite. J’inspire profondément et je me laisse guider par le son de sa voix. Je ressens une forte vibration lorsque nous prononçons tous ensemble un second OM. L’unité du moment est presque idéale. Le détachement du corps et de l’esprit peut commencer.

Pas très loin de là, l’homme en blanc poursuit sa route. Ses pas frôlent à peine le sol. Son visage est toujours aussi calme. Une jeune Indienne passe à côté de lui, très droite sur son grand vélo. Ils partagent tous les deux quelque chose de surréel, une même dignité ancestrale. Lui se rapproche lentement du Matrimandir, gigantesque sphère dorée et centre de méditation, qui brille au centre d’Auroville. Elle, elle disparaît quelque part dans la verdure. Dans quelques minutes, il passera une paire de chaussettes blanches avant de monter l’escalier translucide qui le conduira dans “l’Innerchamber”, le centre spirituel d’Auroville. Une grande pièce immaculée dans laquelle se trouvent douze colonnes et un gros globe de verre. Quelques gouttes de pluie glissent des nuages. Le toit de la salle de yoga vibre légèrement. Dehors une musique indienne filtre entre les arbres. On est désormais tous complètement enroulés sur nous-mêmes. Le front sur le tapis, les bras en arrière le long du corps. On retient notre respiration un instant avant de se laisser aller doucement dans l’étirement. Sandra nous explique les postures à exécuter avec lenteur et précision. Ses bras fins glissent le long du corps, sans à-coups, sans violence. Les petits bracelets argentés qu’elle porte à la cheville n’émettent aucun bruit. Le son de sa voix reste égal. Il n’y a plus de passé, plus de futur. Tout est présent. Notre esprit tout entier appartient à l’instant. Les muscles se tendent puis se relâchent. Mon histoire se mélange avec celle de la terre rouge de l’Inde, avec le ciel, le chant des oiseaux. Je fais un avec moi-même.

Mes poumons se remplissent à nouveau d’air tiède. Mon diaphragme se tend. Ma conscience s’éveille petit à petit. J’essaye d’imaginer un rayon lumineux qui me traverserait verticalement avant de continuer vers le centre de la Terre. Sans ouvrir les yeux, on se lève. On tend les bras à l’horizontal puis au-dessus de la tête. On laisse tout retomber en souplesse, dans une grande expiration. La tête, les bras, le dos sont désormais totalement relâchés. On prend appui sur le sol pour passer à Shirshasana, la posture sur la tête. Toujours plus souples, toujours plus relâchés, les mouvements deviennent doux et contenus. La respiration se fait plus longue. L’attraction terrestre se fait plus forte. J’abandonne mon corps un instant. Sandra s’est tue, le voyage continue en silence. Dans le Matrimandir, l’homme en blanc est entré en méditation. Il fait face au globe de verre traversé par la lumière solaire. Assis en tailleur, les jambes parfaitement posées au sol, le dos plat, la main droite posée dans le creux de sa main gauche. Il fixe un point inconnu dans une immobilité totale. Un air frais circule dans la pièce. La chaleur extérieure est réfléchie par les centaines de boucliers recouverts d’or qui ornent la structure. Tout en dessous une fontaine traversée par le même rayon solaire semble aspirer l’eau vers le centre de la Terre. A “Vérité”, le cours de yoga touche à sa fin. La douce voix de Sandra me rappelle à la réalité. Je réintègre mon entité physique dans un éclat de vitalité nouveau. Je suis à la fois le même et un autre. Mes yeux s’ouvrent. Les autres sont toujours là. Tous ensemble, les mains jointes sur la poitrine et nous entamons un dernier OM. Nous quittons la salle les uns après les autres dans le silence. Le visage de Sandra est illuminé d’un large sourire, le mien aussi. Dehors le soleil brille. La journée commence à peine. Il fait chaud. De l’autre côté du chemin les ouvriers indiens s’activent à la construction de grands bâtiments neufs avec des outils rudimentaires. L’architecture est imposante : il s’agit de construire une véritable ville au milieu de la forêt. Les cabanes au design excentrique des débuts font partie du passé. Rien n’est laissé au hasard. Le plan de la ville – qui devrait, à terme, pouvoir accueillir 50    000 personnes – suit des règles très précises énoncées dans les écrits de “La Mère” et de Sri Aurobindo. Un work in progress à la fois ambitieux et porté par une énergie divine. Je remonte sur ma moto, glisse mon tapis de yoga entre mes jambes et je repars sur la piste sablonneuse. En chemin, je passe devant les bâtiments du CSR, le centre pour la recherche scientifique. Ici des hommes travaillent sur des systèmes de traitement de l’eau, d’autres cherchent des moyens d’optimiser les énergies renouvelables. Ils savent bien qu’ici comme ailleurs, notre avenir est étroitement lié à celui de la terre qui nous porte tous. Ils y mettent simplement plus de conviction qu’ailleurs.

Arrivé au virage devant la “Solar Kitchen” j’aperçois de nouveau cet homme en blanc qui marche invariablement. Seul, concentré sur lui-même et sur un devenir à la fois matériel et immatériel. Il vient prendre part au repas communautaire servi dans la cuisine solaire où affluent des centaines d’Aurovilliens. Le regard lointain, je me demande s’il réfléchit aux paroles de Sri Aurobindo ou s’il n’est pas plutôt plongé dans la play-list de son iPhone. Vraiment weird ce garçon… En garant ma moto au milieu des dizaines d’autres sur le parking de ma communauté, une autre question me taraude. Pourquoi autant de motos et si peu de vélos ? La facilité aurait-elle pris la conscience de vitesse ?

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1 comment à “AUROVILLE”

  1. Film documentaire sur Auroville

    http://www.realeyz.tv/fr/guillaume-estivie-auroville—the-city-the-earth-needs_cont3048.html

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