ON THE ROAD TO MAZAGAN
avec kelly slater
Par Nicolas Dazet – Photos: Bernard Testemale
Nous avons passé une semaine fantastique, voyageant du nord au sud sur les routes marocaines à la recherche de vagues capricieuses, partagé de bons moments, passant de la poussière au tapis rouge. C’est une semaine qui, pour chacun d’entre nous, à n’en pas douter, comptera à jamais parmi nos meilleurs souvenirs.
Lundi 26 octobre, 10h30, résidence sur le golf resort de Serra del Rey, Portugal ; le brouillard est encore épais ce matin ; les directeurs de compétition du Search repoussent le call pour la troisième fois. Kelly Slater sort enfin de sa chambre pour prendre son petit déjeuner. Il s’est fait éliminer de l’avant-dernière épreuve de l’année, la veille, au deuxième tour, par le wild card Owen Wright, après une série très disputée. Cette élimination prématurée met un terme définitif à sa course au titre 2009. Le champion du monde veut tourner la page, il a besoin de changer d’air. Il me propose alors d’un air désinvolte : “Pourquoi ne pas aller au Maroc ? Je n’y suis encore jamais allé”. Comme à chaque fois qu’on part avec Kelly, le suspens demeure jusqu’à la dernière minute. L’homme aime laisser la porte ouverte à toute éventualité, en quête du moindre signe extérieur confirmant ou non sa décision. Dans mon esprit, l’idée suit son chemin. J’anticipe en regardant les cartes météo et téléphone à l’agence pour un routing possible. Finalement, à seulement moins de deux heures du seul vol de la journée entre Lisbonne et Casablanca (avec minimum une heure de route et des risques d’embouteillage maximum à la sortie des bureaux) Kelly sort de sa chambre avec son boardbag, prêt à prendre la route et demande : “Shall we go now” ?
La malédiction du brouillard
Nous avons passé les deux derniers jours au Portugal sous un épais brouillard peu désireux de se dissiper. Nous en voilà enfin débarrassés… (ou presque) : à notre atterrissage à Casablanca en pleine nuit, nous découvrons avec grand plaisir un ciel baigné d’étoiles. Mais le temps que nous parcourions une vingtaine de kilomètres en direction de Safi, coincés entre deux poids lourds roulant à 40 km/h, la visibilité ne dépasse pas la dizaine de mètres. Nous voilà une fois de plus submergés par le “fog”. Finalement, après de pénibles heures de route, le brouillard se dissipe à l’entrée de Safi. Nous prenons possession de nos chambres dans un hôtel situé sur les hauteurs de la ville de l’autre côté du port. Un peu plus tard dans la nuit, Benjamin Sanchis, surnommé Sancho, le freesurfeur français, et le photographe Bernard Testemale, qui l’accompagne, nous rejoignent à l’hôtel. Sancho et Kelly se sont déjà souvent croisés dans l’eau lors de bonnes sessions à La Gravière en France ou à Teahupoo, mais cette année, ils ont partagé ensemble une session magique sur une vague rare de l’archipel tahitien, jadis découverte par leur ami commun, Malik Joyeux. Ce genre de moment fort reste longtemps gravé dans les mémoires. Sancho est un habitué de la vague de Safi. Cela fait de nombreuses années qu’il fréquente le spot et il fait partie des quelques surfeurs qui partent le plus à l’intérieur du pic lorsque les conditions sont sûres et engagées. Après une courte nuit, nous allons montrer le spot à Kelly avant de lui faire découvrir le thé à la menthe “made in Maroc” accompagné des traditionnelles pâtisseries à base d’amande. La journée est ensoleillée, le vent faible et le spectre du brouillard paraissent désormais n’être qu’un mauvais souvenir. Le plan d’eau est lisse et la houle semble tarder à arriver ; qu’importe, nous reviendrons à marée basse (le meilleur moment pour cette vague). C’est pendant que nous dégustons notre premier tagine du séjour dans le quartier des potiers que le pire scénario envisageable se produit : une entrée maritime locale fait son apparition accompagnée d’un fort vent onshore et… d’un épais brouillard. Nous sommes vraiment maudits !
Kelly et Benjamin se mettent malgré tout à l’eau pour un festival d’aerial et de reentry sauvages dans un Safi méconnaissable, sans conteste le pire que nous ayons jamais eu. Pour être franc nous sommes tous un peu déçus et principalement pour notre champion que nous imaginions déjà marquer de sa griffe un Safi digne de ce nom. La journée n’est, malgré tout, pas perdue pour tout le monde et quelle n’est pas la surprise pour les quelques surfeurs locaux se mettant à l’eau ce jour-là de trouver le neuf fois champion du monde au line-up sur leur spot habituel ! Safi possède une communauté surf assez importante et, en quelques minutes, des dizaines et dizaines de Marocains s’empressent sur le parking avec en main téléphone portable ou appareil photo pour immortaliser le moment où ils vont croiser le “king” à sa sortie de l’eau. Kelly Slater ne sera pas champion du monde cette année, mais il est toujours le seul surfeur à générer un tel engouement auprès d’un aussi large public. Chaque session qu’il a faite durant son séjour au Portugal a drainé des centaines, voire des milliers de personnes qui accouraient de partout juste pour le voir prendre quelques vagues. Il a décidé de partir au Maroc en pensant passer quelques jours incognito à l’abri des regards, mais c’était sans compter sur le fait qu’il a aussi un nombre important de fans ici aussi !
Aller au sud, aller au soleil… se laisser aller…
Malgré les attentes du groupe et plus particulièrement de Kelly (Safi fait partie des quelques vagues de classe mondiale que Slater n’a pas encore surfées), le spot de Safi ne s’est pas offert à nous et le brouillard persiste sur la zone. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nous décidons de prendre la route en direction du sud. Malgré le fiasco du premier jour, l’ambiance est détendue dans la voiture. Nous sortons de deux mois de compétitions intenses entre Trestles, le Pro France, Mundaka et The Search au Portugal. L’année a été longue et parfois pénible. Les conditions de vagues du Dream Tour cette année, à part quelques sporadiques journées, n’avaient pas vraiment de quoi faire rêver. La course au titre 2009 vient de s’achever sans appel à l’étape du Search pour Kelly. La pression retombe, il se laisse aller, il est dans une voiture avec trois Français sur une route escarpée d’un pays qu’il ne connaît pas. Il regarde par la fenêtre, lui qui a fait tant de tours du monde, qui connaît par cœur tant de destinations. Son regard s’échappe vers ces paysages inconnus. Une page se tourne, le dixième titre ne se fera pas cette année (Après tout, pour un homme qui est sensible aux signes, un dixième titre en 2010, quoi de plus parfait ? ? ? Mais ce ne sont que des extrapolations de ma part !). Kelly est en mode vacances ou plutôt en mode découverte. Il nous demande de nous éloigner des sentiers battus, du circuit touristique classique établi pour les Européens du nord qui viennent y passer leurs vacances au pas de course. Alors, en amoureux du Maroc que nous sommes, on s’exécute et l’on s’avance dans les petits marchés locaux, les souks ; on mange dans les petits restaurants au bord de la route ; on se fond dans l’univers qui nous entoure dans ce Maroc si riche de couleurs et de senteurs. Kelly, toujours passionné par le monde animal, se délecte de nourrir des chèvres perchées dans les arganiers sur la route d’Immsouan ou encore de traverser un troupeau d’une centaine de chameaux venus boire au puits de forage sur la route du Sud. A chaque fois, ces moments anodins sont de véritables rencontres, comme avec ces bergers n’ayant pas idée qu’ils parlent avec un homme adulé par des milliers de fans à travers le monde. Ce sont juste des rapports simples, ceux qu’on occulte lorsqu’on est trop concentré à trouver des vagues ou à participer à des tours. On en oublie presque de surfer ; on tourne désormais le dos à l’obligation de résultat.
Au détour de ces chemins, de ces rencontres, on regarde les vagues. Les spots “classiques” des environs de Tagazhout n’ont rien d’exceptionnel à offrir, alors on continue d’errer sans but précis, du nord au sud. Tout à coup au détour d’un virage, Kelly s’emballe, les yeux écarquillés, et somme Bernard le photographe (à la conduite toujours très sportive ! NDRL) d’arrêter la voiture. Il a repéré quelque chose ! Là où 99 % du commun des surfeurs que nous sommes n’y verraient qu’un close-out trop rapide et dangereux car trop près de la falaise, Slater lui voit un challenge à relever, une occasion de s’amuser, en prenant quelques tubes. Grillo, portugais et ami proche de Tiago Pires, est notre hôte du jour. Il passe la moitié de son temps au Maroc où il possède un surf camp à Tagazhout. Il nous confirme que personne n’a jamais surfé ici auparavant, ce qui stimule encore un peu plus Kelly. Les deux hommes se mettent à l’eau alors que le soleil commence déjà à se coucher sur l’Atlantique… La taille des vagues n’est pas incroyable mais leur shape est parfait : une vague mécanique… ronde à souhait. Il faut une bonne dose de confiance et de technique pour se caler dans le tube au take-off à seulement quelques mètres de gros blocs de falaise peu accueillants. C’est un véritable festival dont nous sommes les témoins privilégiés. Le maestro a dompté une nouvelle vague, s’octroyant le droit de la nommer à son goût. Si vous voulez savoir comment, je vous livre le nom sous forme d’énigme : c’est petit, étroit, difficile d’y rentrer et bon quand on y est. Elle se nomme V….A ! Une heure plus tard, il fait nuit noire, Kelly sort de l’eau avec un large sourire. Il aura pris plus d’une dizaine de tubes seul à l’eau avec Grillo, à l’abri de tous les regards, excepté bien sûr des nôtres ! Sancho, le temps de cette session, s’improvise photographe et vole un appareil à Bernard avant d’aller se cacher dans les rochers. Le vent chaud du Sahara contraste avec les nuits froides des dernières semaines. C’était LA session du voyage !
Et si on allait voir mon copain Brandon ?
En roi des plans de dernière minute et des changements de situation (un peu le reflet de certaines de ses séries !), Kelly nous dévoile, au cours du dîner, son plan pour les jours suivants : “Le père de mon pote Brandon de Jeffreys Bay ouvre un hôtel quelque part au sud de Casablanca. Ils font l’inauguration ce week-end, Brandon nous a réservé deux chambres. Qu’en dites-vous ? ça peut être sympa”… Présenté comme ça, il est difficile de refuser. Grillo se débrouille pour trouver une agence de voyage ouverte à dix heures du soir et nous réserve des billets Agadir-Casablanca pour le lendemain matin. A partir du moment où nous posons le pied à Casablanca, les rôles s’inversent : Slater, jusque-là totalement en terre inconnue, reprend possession du terrain et nous voilà à sa merci avec absolument aucune idée de ce qui nous attend !
L’accueil qui nous est réservé dès l’aéroport est digne des célébrités d’Hollywood. Après une heure de route, nous arrivons à quelques kilomètres de la ville d’Al Jadida, dans un tout nouveau resort nommé Mazagan et créé de toutes pièces par le père de Brandon, Sol Kerzner, un entrepreneur sud-africain qui a fait fortune dans l’hôtellerie haut de gamme. Le complexe de luxe est impressionnant : un parcours de golf signé par Gary Player (ancien grand champion de golf), 500 chambres, une dizaine de restaurants et le plus grand casino d’Afrique. A notre arrivée sur place, c’est Brandon en personne qui vient nous accueillir. Kelly ne prend même pas le temps de visiter sa chambre et fonce tester le golf. La relation que Kelly entretient avec le golf est proche de l’addiction au même titre que peut l’être le surf. C’est un domaine grâce auquel il a tiré beaucoup d’enseignements sur la compétitivité, qu’il a mis en pratique lors de ses derniers titres mondiaux. Sancho, Bernard et moi, restons à l’hôtel et marchons, les yeux grands ouverts, en savourant le contraste de ce voyage : il y a quelques heures à peine, nous partagions des moments uniques avec des bergers qui vivaient avec leurs chèvres dans de petites cabanes et nous voilà maintenant entourés de célébrités d’Hollywood avec leur cour d’assistants et autres faire-valoir. Croisant ça et là Naomi Campbell, Guy Ritchie ou Naomi Watts, nous savourons l’instant et prenons un peu de recul. Brandon va s’avérer être un hôte incroyable tout au long du séjour, nous accueillant à sa table à chaque repas avec une simplicité déconcertante. Comme il le déclare “On est ici entre surfeurs” !
L’effervescence envahit l’hôtel le jour de l’inauguration officielle. Plus de 2000 invités de marque venus du monde entier sont attendus en grande pompe. Kelly et Sancho souhaitent quand même surfer quelques vagues lorsqu’ils découvrent, Ô surprise, qu’il y a un beachbreak sympa qui casse juste devant l’hôtel avec quelques séries à deux mètres. Pour agrémenter la chose, Brandon met à disposition des deux surfeurs un jet-ski afin de faire un peu de tow-at, pour le plus grand bonheur des quelques VIP égarés sur la plage ! La soirée qui suit a été une belle démonstration de ce que le Maroc peut offrir de plus beau et raffiné : parades de cavaliers, cracheurs de feu, danseuses du ventre, charmeurs de serpents et autres chants traditionnels. Kelly rayonne au milieu du parterre de stars d’Hollywood, d’hommes politiques et d’autres célébrités. Sa présence à nos côtés nous a permis d’être traités comme des princes. Le lendemain matin, après une fête qui a fini très tard dans la nuit, nos chemins se séparent : Kelly doit partir pour les Etats-Unis et nous, retourner en France. Nous avons passé une semaine fantastique, voyageant du nord au sud sur les routes marocaines à la recherche de vagues capricieuses, partagé de bons moments, passant de la poussière au tapis rouge. C’est une semaine qui, pour chacun d’entre nous, à n’en pas douter, comptera à jamais parmi nos meilleurs souvenirs.




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