GARDEZ VOTRE VIE PRIVEE A L’ABRI DES ECOUTEURS!
Par Ela – Photo: © Timo Jarvinen / Quiksilver

Je prends les transports en commun tous les jours : j’y passe environ 400 heures par an. Terriblement ennuyant ? Eh bien pas du tout, grâce à l’activité que j’ai découverte et qu’on pourrait appeler communément “ faire le fantôme parmi les pendulaires ”.
Cette activité est pratiquée – comme son nom l’indique – par les fantômes pendulaires, ceux qui lorgnent entre les sièges des trams et des trains pour espionner les conversations de leurs voisins. Des gens dégoûtants donc, qui sont là sans vraiment l’être, et qui écoutent sans être entendus. Les plus pros, dont je fais partie, n’hésitent pas à se visser des écouteurs dans les oreilles sans les brancher à leur iPod. Ça paraît incroyable, mais ces écouteurs ont le pouvoir de faire sortir les conversations les plus privées dans l’espace public. De toute façon, l’espace public appartient à la musique : double plaisir pour le fantôme.
Récemment, je me suis retrouvée assise dans le tram à côté de cinq gamines de 12 ans plutôt typiques : avec leur appareil dentaire et leurs boutons plein la figure, elles auraient parfaitement fait l’affaire pour une pub Clearasil. Apparemment coupée du monde par mes écouteurs, j’avais envie d’en apprendre un peu plus sur les préoccupations des ados d’aujourd’hui. Je sais désormais que “ cette immature d’Anna ”, camarade de classe des cinq boutonneuses, n’a pas encore de poils au pubis. Que le “ super chouette Léon ” sait que “ cette méga salope de Salomé ” (pour ma défense, je cite, mais n’approuve pas) embrasse déjà avec la langue. Quelle salope ! Je commençais juste à apprécier la conversation quand le Blackberry (eh oui, les faces boutonneuses mondaines d’aujourd’hui en possèdent) de l’une sonna : “ Ooohhhhhh mon Dieeeeuuu, Lééééééééooon ! ! ! ! ”. Elle criait à gorge déployée et les autres suivaient à l’unisson. Ledit Blackberry venait de s’enrichir d’un sms du “ super chouette Léon ” et mes tympans en perdaient au moins un an de vie.
Le bon Léon venait de faire savoir à la piailleuse que lui aussi avait trouvé le baiser “ méga bon ” et concluait le message par un “ Salutations, Léon ”. Elles se mirent tout de suite à analyser le sms de Léon : est-ce qu’il voulait embrasser la piailleuse encore une fois ? Pourquoi est-ce qu’il avait écrit “ méga ” ? En tout cas, le “ Salutations ” était vraiment mal placé. Elles en concluaient que, de “ la part d’un homme, c’est pas étonnant ”. Je me demandais alors si, d’après Le Robert, il était possible de qualifier Léon d’homme, même s’il affichait deux fois moins de boutons dégoulinants que ces cinq “ femmes ”… Malgré cela, j’étais d’accord avec elles : ces “ Salutations ” étaient terriblement mal placées et certainement assez typiques de la part d’un homme. Puisque je devais descendre au prochain arrêt, je me suis abstenue de partager ma longue expérience du “ typique de la part d’un homme ” avec mes égales pubères. Je ne leur ai pas fait savoir qu’un homme veut rarement dire autre chose que ce qu’il écrit vraiment, dans ce cas “ méga bon ” et “ Salutations ”. C’est pareil chez les boutonneux âgés de 12 ans !
Peu après, je voyais une amie pour un café, quand elle m’a tendu son Blackberry en me demandant : “ Qu’est-ce qu’il veut me dire par là ” ? Et moi : “ Ooohhhhhh mon Dieeeeuuu, Iiiiiiiiivoooooooooo ! ! ! ”. Mon cri était probablement encore plus fort que celui du groupe de boutonneuses du tram dans son ensemble. Les badauds du bistro se sont retournés et je suis quasiment sûre d’avoir vu celui qui était assis à son ordinateur avec des écouteurs sur les oreilles baisser le volume pour discrètement les pointer dans notre direction. Ce type avait certainement pris le rôle du fantôme du café, le chien ! Peut-être que les responsables de la protection des données de la Confédération devraient s’occuper des écouteurs, plutôt que de partir à la pêche sur les réseaux sociaux. C’est eux qui mettent sérieusement notre sphère privée en danger. Tout à fait !

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