THE SPATIAL EXPERIENCE
une autre manière de considérer l’espace et le temps
Par Sten Smola, de l’allemand par Mourad Moussa – Photo: © Patrik Ngu
Penché sur la 25’000e carte Basòdino, j’étais en train de planifier mon prochain séjour dans les montagnes tessinoises en écoutant d’une oreille les nouvelles du jour du journal télévisé : la plateforme pétrolière Deepwater Horizon venait de couler dans le golfe du Mexique.
Ce n’est pas l’imminente catastrophe naturelle qui a fait dériver mes pensées, mais le nom de la plateforme, drôlement absurde pour une tour de forage qui pompe les dernières gouttes de pétrole de la planète au fond de la mer. En même temps, il décrit parfaitement l’esprit de notre temps, de notre société actuelle : sans répit, et malgré le chaos climatique rampant, elle continue à chercher désespérément de nouveaux horizons.
“Plus vite, plus loin, plus grand”, nous dit la devise. Le revers de cette aspiration sans fin à la nouveauté et au progrès c’est qu’elle engendre l’éloignement de l’être humain avec son environnement. Alors que l’humanité y a vécu en harmonie pendant plusieurs millénaires, la société occidentale a réussi en moins de 200 ans à se placer au-dessus des lois de la nature, mentalement et matériellement, grâce à divers inventions et par sa perception microcosmique du monde. Détachée de l’environnement, elle s’est constitué ses propres espaces de vie urbains, dans lesquels elle se déplace à l’envi. Automobile, bateau à moteur, hélicoptère, avion, navette spatiale – tous ces tours de force techniques ont redéfini la notion de l’espace et du temps et imposé un nouveau rythme. Les contrées les plus reculées n’y ont pas échappé : on se fait désormais acheminer en quelques minutes là où on luttait des jours durant pour atteindre le sommet. Aveuglé par l’enthousiasme dû au triomphe remporté sur les limites naturelles, on ignore que cette mobilité apparemment sans fin se base encore sur des ressources naturelles uniques et comptées, et cela, malgré qu’il existe des ressources énergétiques renouvelables et respectueuses du climat. Cette manière égoïste et gaspilleuse de traiter les ressources et ses énormes conséquences sur l’écosystème trahit la vision à court terme de notre génération “non-stop”. Les ours polaires en sueur, les îles qui disparaissent au fond des océans, et les glaciers qui fondent drastiquement n’ont, pour l’instant, pas suffi à faire comprendre que le chemin emprunté menait droit dans le mur.
Il y a plusieurs années, loin de la précipitation générale, j’ai décidé de tourner le dos à ce développement. Je voulais récupérer le sentiment de distance. Je voulais retrouver une démarche en accord avec ma perception des limites naturelles. Dès le début, je savais qu’elle n’exclurait pas toutes les formes d’innovation, le but étant de choisir l’option de la plus grande durabilité écologique possible. Cette entreprise ne devait pas virer à la protestation radicale à la mode du pullover en laine, mais prendre les allures d’un symbole, d’un chemin alternatif, et prouver que le monde peut aussi être savouré à pleines dents sans excès. Car en fin de compte, le problème n’est pas l’existence de nos acquis techniques, mais leur utilisation irresponsable et excessive par les hommes.
En tant que géographe et soul surfer vivant au pied des Alpes, il était évident de rechercher cette expérience spatiale près de chez moi. Explorer de nouveaux espaces, à pied, dans les Alpes, le snowboard sur le dos, et à l’aide des transports publics, me semblait être le moyen le plus prometteur pour répondre à mes aspirations écologistes. Mais escalader des montagnes vierges pour avoir la chance de vivre des descentes harmonieuses n’est pas un jeu d’enfant. Dans les snowboard movies que je m’envoyais sans fin à l’adolescence, tout avait toujours l’air simple et facile : des lines extrêmes sur de vastes pentes quelque-part en Alaska, des hélicoptères qui te ramènent toujours aux sommets… Je mentirais si je disais que je n’en ai jamais rêvé. Tout le monde voudrait pouvoir dire “Scotty, beam me up again!”, et descendre une seconde fois.
Pendant toutes ces années, j’ai appris que, sans hélicoptère ni ski-doo ou guide de poche, l’exploration de la montagne à pied était d’une tout autre réalité : tu ne peux compter que sur toi-même et sur les buddys qui t’accompagnent. Des forêts enneigées à perte de vue, des vallées taillées et des sommets aiguisés te font comprendre que l’être humain n’a pas plus d’importance qu’un grain de poussière. Seule une étude approfondie du terrain, du revêtement neigeux et de la météo permet un déplacement sécurisé dans ces espaces isolés. La condition physique définit la portée de l’expédition. La survie en montagne sans l’aide d’aucun gadget technologique demande un effort, des tonnes de patience, et s’avère souvent être pénible. Malgré tout, on ne regrette aucune goutte de sueur, ni les rares déceptions. Chaque excursion révèle ses surprises et ses instants uniques. On réalise que, contrairement à ce que l’on pensait, la nature sauvage et les big lines existent également près de chez soi, et pas seulement en Amérique du Nord. Il suffit de chercher. Il va de soi qu’en Europe, les AK-spinewalls enneigés ne se trouvent pas à chaque coin de village. Par contre, on trouve des flancs et des couloirs que l’on croirait sans fin, et de la raclette en fin de parcours comme récompense.
Mis à part le site à couper le souffle, l’intensité du sentiment naît de la confrontation avec soi. Cette expérience spatio-temporelle à l’effet durable, dans sa déclinaison “hike and ride”, prouve qu’il est facile de faire l’expérience du bonheur. Avoir atteint le sommet par ses propres moyens après une escalade de plusieurs heures, et donner libre cours à toutes ses émotions lors du dropping-in longtemps désiré, n’a simplement pas de prix. La tension insupportable le soir avant une première descente, les genoux tremblants avant une première entrée dans un couloir inconnu, l’adrénaline électrisant le corps entier pendant le premier turn, le soulagement d’arriver sain et sauf dans la vallée : ces instants au paroxysme de la vie te rapprochent un peu plus du monde qui t’entoure. Ils montrent la vraie dimension du rapport entre l’homme et la nature, et ils enseignent une humilité qui ne laisse d’autre choix que d’agir de manière responsable sur cette planète.
Certaines observations et pronostics des scientifiques me laissent songeur. L’incessant dégel des pergélisols, la réduction de la neige en plaine, l’augmentation des taux de pluie en hiver, et les tempêtes ne sont qu’un avant-goût de ce qui attend l’humanité. Les Alpes, en tant qu’écosystème le plus sensible de la planète, réagissent au changement climatique dû à l’homme comme un véritable système d’alarme. Aujourd’hui, ce ne sont encore que quelques pierres qui se décrochent de la montagne, mais demain ce seront des bandes côtières entières et leurs millions d’habitants qui subiront l’ascension des mers en raison des hausses de la température moyenne. Certains philosophes voient le retour à l’âge prétechnologique comme la seule issue. Une vision bien romantique et utopique pour stopper le réchauffement climatique. Malgré ces sombres pronostics, je reste pourtant convaincu que rien n’est perdu. Le système écologique de la Terre peut – et ce sans diaboliser la voiture et l’avion – retrouver l’équilibre. Comme le disait mon prof de géo, il faut consommer moins d’énergie, produire plus d’énergie propre, et émettre moins de CO2. J’essayerai donc à l’avenir de renoncer aux machines assoiffées de pétrole, et de laisser les empreintes de mes pieds comme seules traces.







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