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CLAY MARZO
PART I

le mad professor du surf
Par Paul Solotaroff, de l’anglais par Stéphane Robin – Photos: © Cole Barash & Tom Carey

marzo_01_ptMettez Clay Marzo dans l’eau et vous obtenez un magicien, un kid avec tellement de capacités et de grâce que l’on se prend à rire nerveusement en le voyant surfer. Il passe presque plus de temps en l’air que sur la vague elle-même. Pour lui l’océan Pacifique est une rampe de lancement, un tremplin qui lui permet de planer au-dessus de l’écume la tête à l’envers.

Clay est dans l’eau tous les jours. Qu’il pleuve ou que la mer soit basse, il passe six à huit heures par jour à réinventer un sport qui est déjà tellement évolué qu’on voit difficilement comment on pourrait faire mieux. Avec lui le surf se retrouve au croisement entre les X-Games, le parc aquatique et la cascade acrobatique. On passe son temps à se dire “Non, ce n’est pas possible, un mec normal ne peut faire ce genre de trucs”, alors que lui a passé sa matinée à le faire.

Par contre, si on commence à répertorier tout ce que Clay Marzo a du mal à faire correctement, on se rend vite compte que la liste dépasse largement celle des choses qu’il fait facilement. Par exemple il a du mal à faire un repas sans en mettre la moitié sur son t-shirt ou par terre sous sa chaise. Hors de l’eau, il est gauche, terriblement maladroit : il se cogne aux portes, se prend les pieds dans les caniveaux, et au moment de quitter son restaurant fétiche près de son spot de surf favori à Maui, il a encore un morceau de thon frais collé à son t-shirt. C’est peut-être à cause du fait qu’il est encore légèrement stone. En fait, il ne se réveille vraiment qu’avant d’entrer dans l’eau, mais c’est aussi parce que tout ce qui l’intéresse c’est de s’amuser. Regardez-le maintenant, les mains croisées sur le ventre, le visage fendu d’un sourire passif. Il a la tête d’un gamin qui a mangé trop de gâteau. Même si Marzo a 20 ans, avec lui on a toujours l’impression de parler à un gamin.

Quand c’est comme ça, il parle, mais ça ne lui arrive pas souvent. En tout cas pas sur terre où il est considéré comme un gosse à problèmes, le genre de gamin que l’on dit simplet, idiot, retardé. Et même s’il ne l’est pas vraiment, les racines du mal sont quand même là. A l’école Marzo était tellement harcelé que sa mère a préféré le faire revenir à la maison et s’occuper de son éducation elle-même. Là au moins on ne lui taperait pas dessus.

Il y a une autre chose que Clay Marzo ne peut pas faire. Il ne perçoit pas les expressions du visage des autres ni leur langage corporel. Le genre de choses que tout le monde apprend très vite en grandissant. Il est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme qui affecte le comportement sans trop affecter le langage. Comme pour pas mal d’autres personnes dans son cas, la vie de Clay se partage entre les déficits et les avantages de cette maladie, si on peut appeler ça comme ça. Il a du mal à lire, et n’a d’ailleurs jamais lu un article paru sur lui dans un magazine. Par contre dans l’eau il est doté d’une certaine clairvoyance. Il arrive à lire et à prévoir le déferlement des vagues comme personne. D’un côté il a envie de vomir pendant une semaine avant de prendre l’avion et de l’autre il arrive quand même à se lever chaque jour et à partir surfer les spots autour de chez lui. Et pas n’importe lesquels. Il va surfer des endroits les plus incertains à l’ouest de Waimea. Des points breaks faits de rochers noirs où le reef est couvert de corail pointu comme des lances prêtes à l’empaler. Son corps est un véritable livre ouvert, couvert de cicatrices et de marques de coups. Ça l’ennuie de parler des moment où il a frôlé la mort, quand il est resté coincé au fond sous l’impact de vagues géantes. Quand on lui demande de quoi il a peur en surf, il essuie un peu de mayonnaise sur sa joue d’un revers de manche tout en réfléchissant : “Une fois il y avait des requins derrière moi. Ils étaient plutôt balèzes, alors je me suis dit là vaut mieux que je me tire”.

Après avoir déjeuné nous nous dirigeons vers l’appartement d’Adam Klevin, son caméraman personnel. Un type costaud au crâne rasé qui s’est levé à l’aube ces cinq dernières années pour filmer chaque vague que Clay a pu attraper. Sur un des écrans plats Clay est en train de surfer un monstre : c’était pendant un swell de douze pieds qui a envoyé des vagues de 4 mètres sur le north shore. Dansant sur la face de la vague avec insolence, il envoie le tail de sa board en l’air pour faire un 360°. Un tail reverse qu’à peine cinquante surfeurs sur la planète arriveraient à poser, et aucun d’entre eux ne le ferait à cette taille-là juste pour le plaisir de défier les monstres liquides ! A peine s’est-il redressé à la sortie de sa rotation qu’il attaque déjà la section suivante la bouche grande ouverte d’exaltation. Encore une prise d’élan et il se jette dans une nouvelle rotation frontside. “Il ne va jamais poser celle-là, c’est juste impossible !”. L’arrière de la planche lui échappe, et Dieu seul sait ce qu’il essaye de regarder par-dessus son épaule en attrapant le rail de sa board pour sauver sa peau. La vague finit par casser complètement, le noyant lui et sa planche sous des tonnes de spray. Plus rien pendant quelques secondes. Juste un chaos immense dans toutes les directions. Et puis les flots s’ouvrent et Marzo réapparaît à moitié dans le vide à moitié en équilibre sur sa planche, tel un extra-terrestre. Ce n’est plus du surf mais de la sorcellerie. Il est l’ambassadeur incarné d’une nouvelle religion.

Pendant que moi je m’extasie devant autant de performances, Clay regarde ses mains, le regard perdu dans des contrées intérieures. Il a tout ce qu’il faut pour être le Shawn White du surf. Le visage, le corps, le style et l’opportunité de devenir un phare pour le million de gamins atteints de problèmes neurologiques. Mais la célébrité est le dernier des rêves de Clay Marzo. Il préfère se faire retourner dans tous les sens par des vagues géantes plutôt que de taper un discours en public sur ce qui a mal tourné dans sa famille. Plutôt mourir que de jeter le discrédit sur ses parents. S’il doit choisir, il préférera retourner là où il se sent vraiment en sécurité, de l’autre côté du reef, protégé par les grosses vagues.

Les boutiques de souvenirs et la chambre de commerce ont beau jeu d’appeler Maui un paradis, le visiteur un peu attentif se rendra bien compte du paradoxe. L’île est recouverte de condos et de terrains de golf, parcourue de long en large par des touristes américains en Croc, élevés au maïs, qui arrivent par charters entiers du matin jusqu’au soir. Les eaux regorgent de poissons mahi-mahis mais les locaux se gavent de trucs gras et de féculents. Ils commencent à ressembler de plus en plus aux touristes qu’ils servent dans leur outback steakhouses. Quant aux vagues, elles sont tellement consistantes qu’elles ne motivent pas vraiment les locaux à aller voir ailleurs. C’est dans cet environnement qu’ont grandi des kids ultra forts, capables de rivaliser avec n’importe quel grand nom du sport.

“Ici la mentalité est celle d’un petit village. ça permet aux gars de garder les pieds sur terre même quand ils ont un super niveau”, commente Eric Aeder, illustre photographe originaire de Maui, qui a photographié chacun des kids prometteurs du coin. “Sans compter que l’alizé constant produit un clapot qui rend super compliqué l’apprentissage de certaines figures qui permettent de gagner en compétition”.
Mais au beau milieu des années 90 est apparu une nouvelle espèce de riders qui ont su se rendre maîtres du jeu. Inspirés par la verticalité des skaters et par le côté freak du snowboard, ces surfeurs élastiques ne surfent plus sur la lèvre mais au dessus, utilisant la vitesse générée pour faire des airs et des turns aussi violents qu’imprévus. “Kelly, Sunny Garcia, Andy et Bruce Irons, tous ces gars ont fait de leur style un phénomène global à grands renforts de vidéos et de doubles pages dans les magazines”, remarque Mat Warshaw, l’auteur de la quatrième édition de l’Encyclopédie du surf et ancien rédacteur en chef de Surfing magazine. “Tous les gamins on suivi leur exemple, et cette nouvelle génération va encore plus vite et encore plus haut. ça leur donne des airs de cascadeurs sur les compétitions juniors”. Maui est l’une des terres les plus fertiles pour ce nouveau contingent de riders. Vivant à moins d’une demi-heure de route les uns des autres, du côté de Lahaina sur la côte ouest de Maui, ces kids ont pas mal voyagé ensemble et forment une véritable famille élargie. Dusty Pane, Kai Barger, Granger Larsen et quelques autres ont vite dominé la scène locale. Ils ont commencé à voyager et à participer aux compétitions nationales dès l’âge de huit ou neuf ans, Pane étant le premier d’entre eux à rejoindre le Tour Pro ASP en remportant le circuit national en 2008. Barger et Larsen sont juste derrière. Selon Warshaw, ces trois-là seront les prochains leaders du top mondial dans la décade qui arrive.

Mais le meilleur d’entre tous, depuis leur plus jeune âge, c’est encore Clay Marzo. “Quand il a posé un score parfait de dix à Trestles (pour le championnat scolaire national) à l’âge de quinze ans, les médias l’ont immédiatement annoncé comme le leader de la next génération, le meilleurs depuis Slater”, selon Warshaw. “Il y avait déjà pas mal de kids qui faisaient les mêmes choses que lui, mais pas avec la même puissance et le même flow. Il a eu quelques très bonnes années à ce niveau et puis quelque chose s’est passé dans sa tête. Difficile de dire si c’est les voyages, la pression, ou autre chose. Personne ne savait vraiment à ce moment-là. Clay non plus”.

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Dès sa naissance, Clay était étrangement doué pour mélanger les genres. Né à San Diego dans une famille de surfeurs, il est arrivé sur les hauteurs de Maui à l’âge de 9 mois. “Clay barbotait dans l’eau avant de savoir marcher, à sept mois et demi” me dit sa mère qui a comptabilisé et archivé sur vidéo chacune de ses vagues de l’âge de 5 ans jusqu’à quinze ans. A trois mois il nageait avec la tête sous l’eau et à un an il suivait déjà les vagues jusqu’au bord, perché à l’avant de la planche de son père. Ses deux parents sont des sportifs. Jill, sa mère, masseuse thérapeute, était gymnaste dans sa jeunesse. Gene, son père, ouvrier de construction, jouait au baseball à l’université. Tous les deux ont organisé leur vie autour de leur deux “surf prodiges”. Cheyne, le demi-frère de Clay, six ans de plus que lui, signait son premier contrat de sponsoring à treize ans. Clay le regardait évoluer du bord sans en perdre une miette. “Clay adorait son frère. Il voulait devenir comme lui un jour, avoir les mêmes stickers que lui sur sa planche. Ça allait dans les deux sens car Cheyne aussi le motivait et en parlait même à ses sponsors !”, me raconte Jill.

Clay a fait sa première compétition à l’âge de cinq ans, et a ramené un trophée pour sa sixième place. Depuis ce jour-là il n’a rien voulu faire d’autre que de passer tout son temps dans l’eau. A sept ans, il avait rejoint le clan des hot new youngs du quartier, partageant les mini-trips et les pique-niques avec Barger, Pane et Larsen. Il y avait une demi-douzaine de gosses à l’arrière du pick-up de sa mère, rotant et lâchant des pets tout le long des vingt miles qui les séparaient du north shore de Maui. “C’était des moments magiques pour Clay, probablement les meilleurs de sa vie. Tout le monde était cool avec lui. Les autres le traitaient comme un frère même s’ils voyaient bien qu’il était différent”.

Le comportement de Clay était une source de débats et d’inquiétude pour son père et sa mère. ça faisait longtemps que Jill se posait des questions par rapport aux tics que son fils avait développés dès l’âge de trois ans. “Il faisait une tête bizarre et ne s’arrêtait plus. Il se tirait les cheveux, tapait dans ses mains, toujours très tendu et nerveux quand il n’était pas dans l’eau”. Il avait tendance à rejeter la tête en arrière si on touchait à ses affaires, et il se mettait à réciter des passages de films qu’il avait appris par cœur. Il ne supportait aucun vêtement sauf les plus doux. Il était sensible au bruit et à la lumière. Pendant des années, à part Jill, personne ne pouvait le prendre dans ses bras. Son père, par contre, d’origine italienne, un peu old school, n’y accordait pas trop d’importance, pensant que Clay était comme ça, voilà tout : “Il ne partageait pas trop ses sentiments avec les autres. C’était un véritable athlète. Il aimait surfer, nager, courir les compétitions, et s’il avait quoi que ce soit, je pensais que ça finirait bien par lui passer”.

A l’école primaire Clay a été diagnostiqué comme ayant des problèmes d’attention importants nécessitant une éducation spécialisée. La nouvelle a divisé ses parents. Sa mère a essayé de lui administrer de la ritaline mais ça n’a fait qu’empirer les choses. Son père par contre estimait que c’était un problème d’éducation, qu’il fallait le contrôler plus sévèrement pour qu’il arrête de dessiner des vagues sur ses cahiers d’école. Pendant ce temps-là l’obsession de Clay pour le surf ne faisait que grandir. Peu importe le sujet, il mettait du surf dans tout ce qu’il écrivait. Le soir il regardait image par image les cassettes de lui que sa mère avait filmées. Il allait se coucher et surfait dans ses rêves. Il avait un sommeil agité pendant lequel il lui arrivait de crier “Get off my wave !”.

Alors que son parcours scolaire battait de l’aile, sa progression en surf était fulgurante. A dix ans, après des longues heures de vol pour rejoindre San Diego ou la Floride, il battait sans problèmes les meilleurs des treize ans aux compèt’ NSSA. Quand un gamin vient d’Hawaii et qu’il fracasse, il a vite fait d’être repéré par les fabricants de boardshorts ou d’energy drinks. “J’ai vu Clay pour la première fois quand il avait dix ans et je lui ai immédiatement proposé un contrat de sponsoring”, me dit John Oda, manager chez Spy Optics. “Il avait tellement de vitesse et prenait déjà de tels risques que je savais qu’il deviendrait une star un jour”. A l’école, Clay avait des petits deals avec Quiksilver et Local Motion, et il rapportait tellement de coupes à la maison que ses parents ne savaient plus où les mettre. Gene lui a trouvé un coach, le conduisait aux compétitions, et s’assurait que les autocollants des sponsors restent en place sur ses boards. Clay avait tendance à les enlever parce qu’il pensait que ça lui faisait perdre de la vitesse.

A quatorze ans, juste avant de remporter le titre Open NSSA, Clay a envoyé une cassette de trois minutes à Strider Wasilewski de chez Quiksilver. “Je n’en croyais pas mes yeux”, rapporte le team manager de Dayne Reynolds, Kelly Slater et de Jeremy Flores. “Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi jeune autant en phase avec l’élément. Sa technique, son flow étaient comparables à ceux d’un Slater de vingt ans pas de quinze. Je me suis dit, il faut que le monde voit ça, et je l’ai invité sur le tournage de Young Guns 2″.
C’est comme ça que Clay Marzo s’est retrouvé à bord d’un énorme yacht dans les Mentawaii, avec des pointures comme Dayne Reynolds et Kelly Slater, et le gratin des jeunes les plus prometteurs. Opposé à des jeunes phénomènes comme Ry Craike, et Julian Wilson, Clay a étonné tout le monde avec son style de poisson volant, surfant les barrels avec un telle maîtrise qu’il se freinait pour rester dedans plus longtemps. Pour Slater ça a été la rencontre avec un nouveau génie : “Voilà qu’arrive un gamin dont je n’ai jamais entendu parler avec un style à couper le souffle, faisant des moves dont je suis incapable. Ce gars m’intimidait, il savait des choses que je ne connaissais pas !”
La vidéo a fait un carton auprès d’un très large public, changeant de manière radicale et irrémédiable la vie du kid de Maui. Il fit la une des magazines spécialisés, et il était devenu un sex symbol avant même d’avoir eu sa première girlfriend ! “J’étais à la plage un jour en train de le filmer quand tout un tas de gamins ont débarqué pour lui courir après”, raconte Klevin, son cameraman. “Je crois que ça lui a foutu la trouille de voir autant d’inconnus s’intéresser à lui. Il est devenu plus sombre, plus réservé. Gamin, il rêvait de partir en trip avec Slater ou Raynolds, et le voilà qui se retrouvait avec eux du jour au lendemain, un jour à Tahiti, un autre en Australie. Il en a vite eu marre”. Toute la promotion et le cirque du marketing qui décline l’image d’un surfeur sous forme de produits achetables par les masses n’étaient pas faits pour Clay. Toute cette promotion a eu un effet dévastateur sur lui qui préférait s’isoler grâce aux écouteurs de son iPod poussé à fond. Son surf s’est enfoncé sur le Tour Pro. Il cherchait des excuses pour y échapper, il ne voulait plus sortir de sa chambre d’hôtel, restant couché au lieu de venir surfer ses heats. “Tout le monde parlait de ce gamin un peu fou”, commente Jamie Tierney, staff chez Quiksilver, devenu ami de Clay dès 2006. “Il perdait son portefeuille, son téléphone portable, ne se douchait pas pendant plusieurs jours, restait allongé sur le sol après avoir mangé, enroulé dans le cordon de son iPod. Les gens se demandaient s’il était stone ou s’il était un peu dingue. Ce n’était vraiment pas la meilleure image qu’il pouvait donner de lui”.

Plusieurs sponsors l’ont lâché à cause de son comportement étrange. C’est comme ça qu’il a failli perdre Quiksilver, de loin son plus gros contrat. Interviewé à l’occasion d’un fashion show à propos des boardshorts Quiksilver, il aurait répondu : “Trop serrés, trop brillants. Je les déteste” avant d’ajouter “Attendez ! J’étais supposé les aimer?”.

Suite dans le prochain 7sky, numéro 81 de novembre 2010.

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