A L’ÈRE DE LA CONSCIENCE
„whatever tomorrow brings, i’ll be there with open arms and open eyes.“ incubus
Par Andreas Roth, de l’allemand par Mourad Moussa – Photo: © Lorenz Richard
Nous vivons dans une époque intensive. Dans la plupart des pays riches d’Europe, notre génération court et se laisse porter à travers la vie. D’abord l’industrialisation, puis la mobilité et enfin, la communication : les ères se relayent en deux temps trois mouvements. Il y a à peine dix ans, j’utilisais encore un enregistreur-cassette. Aujourd’hui, je peux repérer la meilleure pizzeria du moindre bled le plus reculé grâce à mon iPhone.
Nous nous portons mieux que jamais. Les problèmes qui nous préoccupent sont ceux des privilégiés : problème de synchronisation d’un iPod, magasins fermés, augmentation du prix de l’essence, factures de portables trop élevées… Nous devons être conscients que nous vivons dans la Champions League du luxe. Nous ne sommes jamais confrontés au moindre problème essentiel. Les besoins élémentaires, la nourriture, l’éducation, la sécurité ou le logement sont faciles à satisfaire.
Nous possédons tout, nous faisons tout ce que nous voulons, les possibilités de choix sont à deux doigts de nous achever. “La tyrannie de la liberté est suspendue au-dessus de nos existences comme une épée de Damoclès”, dit le philosophe allemand Richard David Precht. Et c’est dans ce monde-là que nous vivons, moi et ma génération. Comment gérer ça ?
Les parasites nous envahissent
Nous sommes submergés par tout et n’importe quoi, par un flux d’informations jamais connu auparavant. Les journaux gratuits, Internet, la télé et les commentaires en option nous submergent de non-sens et de leur recherche dangereuse du plus important audimat. Tous ces parasites n’ont quasi aucun lien avec notre vie réelle, bien que nous le croyions.
Nous savons tout, tout ce qui se passe sur l’ensemble de notre planète, le positif comme le négatif, mais surtout le négatif : les bonnes nouvelles font moins d’audience, et notre cerveau retient mieux les mauvaises. Jour après jour, les journaux nous informent sur la situation du monde, qui s’empire chaque heure. Celui qui affirme le contraire passe pour un ignorant et celui qui ne veut pas être taxé d’égoïste ne peut pas regarder ailleurs. Comment gérer ça ?
La génération de la conscience individuelle
Avec ce flux d’informations quotidien, il est difficile de trouver sa voie et de choisir son style de vie. A mon avis, notre génération est entrée dans “l’âge de la conscience individuelle”. L’évolution de l’humanité a passé par toutes les étapes. Celui qui a la chance de vivre en bonne santé est arrivé au sommet de la pyramide des besoins de Maslow, quelque part entre le niveau 4 (la confiance en soi, le respect des autres) et le niveau 5 (l’accomplissement personnel). Nous vivons au sommet du luxe. Celui qui n’a pas encore compris cela se distrait avec de l’insignifiant et des gadgets. Les seules questions qu’il se pose sont “Comment faire pour payer le taux de leasing de ma voiture hors de prix ?” ou “Comment faire pour arriver à la prochaine étape du jeu vidéo téléchargé dernièrement ?”.
Nous ne savons toujours pas quoi faire de toute cette liberté. Gagner plus d’argent ? Acquérir plus de prestige ? Commenter les news on-line ? Visiter des expositions controversées pour élargir son horizon personnel ? Suivre des cours de jodle, pour renouer avec la tradition ? Pour ceux qui ont tout – et dont j’ai la chance de faire partie – voici venu l’âge de la conscience. Tout a un sens, rien n’a de sens. Tout a de l’importance, rien n’a d’importance. Tout vaut la peine qu’on se batte, rien ne vaut la peine qu’on se batte.
Je souhaite profiter de la liberté, cet incroyable cadeau, pour créer mon style de vie personnel, pour en faire quelque chose de bien. Il faut une bonne base d’amour-propre pour cela. Si j’ai confiance en moi, que je reconnais mes forces et mes faiblesses, je peux me remettre en question tout en transposant mes vibes positives sur mon entourage. C’est le seul moyen de trouver la paix intérieure dans ce monde complexe, que je ne peux pas changer dans son ensemble. J’ai arrêté de chercher à donner un sens supérieur à mes actions, de les mesurer aux besoins et aux attentes globales. Si quelque chose me rend heureux, moi seul, elle a déjà de la valeur. Si cette étincelle est partagée avec une ou deux personnes, si j’arrive à soutenir quelqu’un, sa valeur est exponentielle.
Mon style de vie – le puzzle d’une vie entière
Ma conscience et mes positions se construisent comme un puzzle. Des éléments du christianisme, du bouddhisme et de l’athéisme constituent ma religion, les magazines branchés et Internet, ma modernité. La grimpe, la montagne, les bouquins de philosophie et les concerts sont les pièces de mon temps libre. Je dois tout justifier pour être en accord avec moi-même. J’intériorise mon style de vie et le présente au monde, chaque jour à nouveau. Ainsi, je peux me regarder sincèrement dans la glace tout en étant capable de me remettre en question. Ça me donne du courage pour affronter les distractions et les parasites envahissants qui m’attaquent chaque matin.
Dans le film Heimatklänge, le musicien appenzellois Noldi Alder a cette parole de sagesse : “Nous étions épuisés d’être entièrement conscients de notre liberté”. Je sens à quel point je pourrais être libre, mais je suis pris dans certaines structures. Heureusement peut-être, sinon je serais complètement “épuisé”. Personne ne peut supporter une liberté totale. Mais je souhaite utiliser à bon escient la liberté dont je dispose. J’espère qu’un bon nombre de mes semblables prendront la même résolution.







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