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CLAY MARZO – PART II

LE SAVANT DU SURF
Par Paul Solotaroff (de l’anglais par Stéphane Robin) – Photos: Cole Barash, Dooma & Epes Sargent

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SUITE DE L’HISTOIRE DE CLAY MARZO, SURFEUR DE GÉNIE ATTEINT DU SYNDROME D’ASPERGER. UNE FORME D’AUTISME QUI DOTE SES SUJETS DE CAPACITÉS EXCEPTIONNELLES TOUT EN LES CONFRONTANT À UNE QUANTITÉ PHÉNOMÉNALE DE DÉFIS QUOTIDIENS. CLAY EST MALGRÉ ÇA UN DES CINQ MEILLEURS SURFEURS AU MONDE. LA PREMIÈRE PARTIE DE CETTE HISTOIRE A ÉTÉ PUBLIÉE DANS LE NUMÉRO DE SEPTEMBRE 2010 DE 7SKY.

Quelques jours après l’énorme tempête qui a formé des vagues hautes comme des immeubles à Oahu, je me débrouille pour retrouver Clay sur un secret spot de la côte ouest de Maui, une plage de rochers à l’abri des regards, cachée de la route par un épais manteau de pins et de palmiers. L’endroit est accessible seulement par un chemin creusé à même la paroi de la falaise. Tout en bas quelques local boys sont allongés à l’arrière de leur pick-up, un joint à la main. Les vagues sont molles, entre 2 et 4 pieds, rien de très excitant. L’endroit est un peu glauque, comme si, ici, la fête avait duré trop longtemps. Clay et sa copine Alecia Yamada sont allongés dans la cabine de leur camionnette, attendant que le vent engendre des vagues un peu plus conséquentes.

“Le surf est endormant”, baille Clay par la fenêtre baissée, “à peine de quoi sortir du lit”. “Pas à ce point-là”, dit Alecia, la peau brunie par un bronzage intensif, les cheveux lui arrivant à la taille. “Tu as surfé des vagues pire que ça, donc je ne vois pas où est le problème. Vas-y et déchire-moi ce spot !”. Elle est la première personne autorisée à toucher Clay mis à part sa mère. Elle lui envoie un coup de coude qu’il fait mine d’ignorer. Au second coup il lui renvoie un regard à la fois irrité et un peu vaseux. Quel couple étrange. Elle petite, bronzée et pétillante, lui grand et impassible. Même si Alecia ne veut pas le reconnaître, elle se dit que Clay n’est pas le genre de petit copain facile à vivre. Il pique dans son assiette sans même lui demander, il devient super jaloux lorsqu’elle parle avec des amis à lui, et il lui balance des trucs pas très cool si ça ne se passe pas comme il l’entend. “C’est vraiment une fille sympa, et je m’inquiète un peu car ils sont ensemble 24h sur 24″, dit Jill, la mère de Clay. “Clay est très possessif et ils sont tous les deux très jeunes”. Clay et Alecia se sont rencontrés il y a des années, quand il surfait avec son frère, mais il était timide au point d’angoisser à l’idée de lui parler. Ils étaient souvent en contact l’un avec l’autre et une amitié s’est finalement développée. Entre les deux teenagers de 16 et 18 ans, une histoire est née. Elle a deux ans de plus que lui. Ça a créé quelques tensions dans la famille de Clay. Gêné, son père était un peu suspicieux au sujet des motivations de la jeune fille qui venait souvent voir Clay, surtout lorsqu’elle restait dormir dans sa chambre.

“Voilà que mon fils, qui n’a pas fait grand chose dans sa vie, se retrouve à gagner pas mal d’argent grâce à ses sponsors, et elle débarque sans voiture ni argent, comme si elle était chez elle”. Et suite à ça j’apprends qu’il ne veut plus partir en trip, ni faire de compétitions. Ils ne vont pas continuer à le payer éternellement s’il ne quitte jamais Maui, peu importe comment il surfe”. S’ensuivirent des discussions animées à table lors desquelles Gene suggérait à Clay de prendre exemple sur ses copains, Bargers et Paynes, qui voyagent tout le temps pour gagner des points et de la visibilité sur les tours pro juniors. Jill prenait la défense de Clay, argumentant qu’il n’arriverait pas à suivre le rythme exigeant des surfeurs au top du circuit. Le débat était tellement intense que Clay montait s’isoler dans sa chambre ou partait se cacher dans le jardin avec son chien. Au bout d’un certain temps il n’est plus revenu à la maison pendant des jours ou des semaines, restant avec Alecia dans le condo que Jill lui avait acheté avec l’argent qu’il avait gagné. C’est comme ça que ça s’est passé pendant presque trois ans, une série d’apparitions-disparitions qui ne faisaient que renforcer la frustration de son père. Chacun a choisi son camp, y compris son frère et sa sœur. Le plus âgé, Cheyne, s’est mis du côté de son père, arguant que Clay était un imposteur, et qu’il avait monté cette histoire de maladie pour faire parler de lui dans les médias et obtenir des contrats avec ses sponsors. Gina sa sœur, onze ans, s’est alignée sur la position de sa mère, et a arrêté de parler à son père. Le couple s’est séparé pendant l’été 2009 après 21 ans de mariage. Clay n’a plus de contact avec Cheyne, qu’il admire toujours, et il refuse de répondre aux appels de son père.

marzo02Il aura fallu un peu plus de douceur pour pousser Clay hors de la camionnette. Comme d’habitude il est habillé seulement d’un boardshort. Regardant derrière la jetée, là où les vagues se forment, ses yeux s’illuminent à la manière de ceux d’un chat qui traquerait un oiseau. Il a le physique parfait du surfeur : grand, aux larges épaules, il a des bras longs et musclés pour ramer vite et fort, et des jambes flexibles pour tenir sa ligne quelles que soient les conditions. Il est aussi très fort dans les bottom-turns : il est capable d’en envoyer plusieurs hyper serrés d’affilée, même dans des vagues d’à peine un mètre. Mais ça le fatigue rien que de voir ces “petites” conditions. Quand l’été arrive, l’off-shore s’en va et les vagues sur ce spot deviennent une rumeur. Clay est pris d’un soudain découragement et il se morfond sur la banquette en regardant les conditions de surf au Pérou sur son ordinateur : “ça me gonfle. J’ai regardé le rapport météo et le swell était supposé grossir aujourd’hui”.

Pas loin, il y a un petit groupe qui s’est posé contre la falaise qui fait face à l’océan. Il est composé de Tierney – originaire de Californie, de passage – qui a produit le film Just Add Water il y a deux ans de ça, de Kevin, cameraman toujours prêt à suivre Clay où qu’il aille, d’Alecia et de son père, un surfer aguerri, la cinquantaine, qui a surfé une vague de 40 pieds et qui est toujours là pour en parler. Ils essayent d’amadouer Clay pour qu’il aille surfer pendant une petite heure, mais il les ignore, faisant mine de regarder la marée. L’idée qu’il y a cinq spectateurs en train de le regarder suffit à lui donner envie de retourner dans la camionnette, ou d’aller se cacher dans sa chambre. Son angoisse se démultiplie lorsqu’il s’agit d’une compétition. La foule tumultueuse, le vacarme sur la plage, et ses adversaires dans le heat qui se battent pour attraper la meilleure vague de la série. Son syndrome d’Asperger, qui l’aide tellement lorsqu’il surfe tout seul, devient un handicap énorme lorsqu’il se retrouve en compétition où il n’arrive pas à décrypter le langage corporel de ses adversaires, qui se bousculent pour gagner et prendre la priorité. Anxieux et perdu, il oublie le chronomètre et perd toute chance de consolider son score. Le vrai problème est son tempérament. Clay est incapable d’assurer le coup, il prend un maximum de risques sur chaque vague. A chaque fois c’est la même chose, il va se planter en essayant de poser un air 360 alors qu’un enchaînement de deux manœuvres aurait suffi pour gagner sa série. “La stratégie tient une place prédominante en compétition. C’est grâce à ça que les pros gagnent leur vie, en faisant la même manœuvre encore et encore”, commente Tierney. “Clay n’y arrive pas. Enfin c ‘est ce qu’il dit. Moi je pense que s’il le voulait vraiment il y arriverait”. On dirait que Tierney, fils de deux psychologues, connaît le truc pour faire bouger Clay : “Allez mec, je suis venu de Californie pour te voir surfer cette pauvre droite. Tu y vas ?”. Clay lui renvoie un “même toi tu ferais aussi bien que moi aujourd’hui” avec un petit sourire en coin. “Ok, ben on y va alors, dit Tierney, j’ai apporté ma planche, je te retrouve à l’endroit où le rocher sort de l’eau”. Clay, bluffé, attrape sa planche et file le rejoindre sur la plage.

Il est 10 heures du mat’ et Clay a l’air un peu stone. Pieds nus, il marche maladroitement. Au grand regret de ses parents, Clay fume de la marijuana médicinale le matin au réveil et le soir avant d’aller se coucher. Ça le rend un peu lunatique. Mais ça calme aussi son angoisse lorsqu’il se retrouve au milieu de plein de gens. Clay est un type plutôt anxieux lorsqu’il quitte son environnement familier : sa chambre chez sa mère, son condo au bord de l’eau, et les quelques spots qu’il fréquente à Maui. Il est toujours méfiant lorsqu’il va faire une compétition, mais il y va quand même, par respect pour Jill, pour son manager, Mitch Varnes, et pour la demi-douzaine de sponsors qui l’ont soutenu jusqu’à ce qu’il soit diagnostiqué Asperger en 2008. “Aussi difficile que ce soit de le mettre dans un avion aujourd’hui, c’était dix fois plus compliqué avant le test”, dit Wasilewski, qui a essuyé les plâtres au nom de Clay chez Quicksilver il y a trois ans. “Tout les types dans les bureaux disaient que c’était un retardé, qu’il était est prétentieux, fumeur de pétards et fainéant. Mais je savais que c’était un cas à part, un type hors du commun que personne ne comprend et qui a besoin d’aide. Je leur ai tous dit que je démissionnerais s’ils le viraient du team”.

Intelligemment, il a su faire baisser un peu la pression, en obtenant des parents de Clay qu’ils le fassent examiner non pas par un seul mais deux spécialistes de l’autisme. Jill, qui lui avait déjà fait subir une batterie de tests lorsqu’il était encore à l’école, n’était pas très favorable à l’idée de le remettre à nouveau entre les mains des médecins. Après des mois de suggestions de la part de Wasilewski, elle finit par se faire à l’idée et emmena Clay avec elle pour qu’il subisse une semaine de tests en Californie. Dans les salles d’attente remplies de gamins de trois ans qui battaient des bras et gémissaient, elle connaissait la vérité avant même d’avoir lu les résultats. “J’avais fait des recherches sur le web à propos du syndrome d’Asperger et j’avais pleuré en réalisant que ce que je lisais correspondait exactement au comportement de Clay. Mais on a laissé le temps passer, on l’a poussé à faire toutes ces compétitions, et tout à coup la vérité m’arrivait en pleine figure. A partir de ce moment-là, j’ai pensé que tout ce qui importait c’était qu’il soit heureux. Quelle que soit sa décision, on la respecterait”.

Réduisant le nombre de trips à huit par ans, et consultant un psychologue qui lui a donné des conseils pour gérer son stress face à la presse et aux fans, Clay est redevenu raide dingue de surf, s’améliorant encore dans ses tricks. Même s’il n’a pas participé à beaucoup de contests, il a quand même reçu l’Oscar du meilleur surfer de l’année au Surfer Poll Awards de 2008, il a aussi été nommé deux fois finaliste pour deux autres prix, et, cultivant cette absence mystérieuse, il est devenu une plus grande star que n’importe quelle pointure du tour. Il y a peu de chances qu’il les rejoigne sur le circuit pro. Pour cela il devrait se battre sur les WQS pendant un bon moment, alors que dans le même temps il empoche déjà suffisamment d’argent même sans gagner les rares compétitions auxquelles les fluctuations de son humeur lui permettent parfois de participer. Le public l’adore, et particulièrement les gamins. Sa popularité ne cesse d’augmenter. “S’il veut faire des compétitions, tant mieux, dit Wasilewski, sinon on le filmera, peu importe où il ira. On tournera des webisodes que ses fans s’arracheront. Rien que ça, ça justifie son salaire. Il sera tout le temps avec nous ou du moins aussi longtemps qu’il le souhaite. Il fait partie de la famille”. Malgré tout, on dirait qu’un bon paquet de surfeurs aimeraient le voir faire de la compétition. “C’est l’un des cinq meilleurs surfers de la planète. Avec un peu de concentration et quelques années d’expérience, il pourrait être le meilleur surfeur de tous les temps sur le tour. Ce serait énorme pour le sport et pour son développement personnel. Après ça, il n’aurait plus de souci à se faire”, dit Tierney.

Encore en train de s’essuyer après une courte session d’une demi-heure passé à chercher une vraie vague, Tierney garde un œil sur Clay, qui est toujours dans l’eau. Dans des vagues ne lui arrivant pas à l’épaule, il est constamment au-dessus de la crête. Il envoie des floaters front-side les uns après les autres comme si la pesanteur n’existait pas. A peine a-t-il posé sa figure qu’il regarde déjà là où il sera la seconde suivante. Il a oublié les types qui le regardent depuis le parking, appuyés contre leur pick-up. Il a oublié son père qu’il n’arrive pas à satisfaire, son frère qui ne peut plus le voir. Tout ça, c’est derrière lui, emporté par la marée qui descend. Il surfera jusqu’à midi, puis y retournera après la sieste. Et si ce n’était à cause des requins-tigres qui patrouillent dans la zone dès que le soleil se couche, il ne sortirait jamais de l’eau.

marzo03Bien qu’il ait failli se noyer lors d’un wipe-out en Indonésie et qu’il se soit fait assommer par des vagues géantes en face d’une falaise près de San Diego, Clay a si peu peur de l’eau que sa mère est quasiment certaine que c’est là qu’il finira. “Pendant des mois, je n’ai pas pu dormir, ni surpasser cette peur. Que se passerait-il si on m’appelait pour ça aujourd’hui ? Finalement j’ai trouvé une psychologue qui m’a aidé. Elle m’a dit que je devais faire mon deuil dès maintenant et aller de l’avant”. Jill sait très bien ce qui est arrivé à d’autres gamins qui se sont fait mutiler ou avaler par les vagues terriblement brutales qui peuvent déferler à Maui. Il y avait une cérémonie religieuse cette semaine, pour un des potes de Clay, retrouvé mort, flottant dans une crique avec sa planche cassée en deux. “C’est dangereux ce qu’on fait”, c’est à peu près tout ce que Clay veut bien reconnaître : “ça m’arrive de casser trois planches par semaine, quelquefois plus”.

Mais si vous le mettez seul dans une pièce pour une interview son insouciance disparaît très vite. Il commence par se tirer les cheveux – un tic devenu récurrent – et son regard se perd rapidement au-delà de la vitre du bureau de sa mère, quelque part derrière les toits des condos avoisinants. Comme s’il attendait qu’un tsunami vienne le délivrer. Ça avait plutôt bien commencé : Clay me parlait de son enfance et de la cohorte de kids “qui faisaient des moves toujours plus hauts et plus radicaux parce qu’on était toujours en train de jouer dans les vagues. C’est comme ça à Maui, on essaye d’être meilleur que son pote sans en avoir l’air”. Il se mets à citer ses idoles, Bruce Iron et Kalani Rob, en disant : “Ce sont eux qui ont inventé ces figures. J’essaye simplement de les pousser encore plus loin”. Puis, dix minutes plus tard, il annonce spontanément que c’est le surf qui l’a sauvé. “C’est la meilleure drogue au monde. Je suis vraiment chanceux d’avoir ça”. Je lui demande gentiment de quoi le surf l’a sauvé. Il se tortille, se creuse un peu la tête : “Je vois les choses différemment, à partir de l’arrière de mon cerveau. Les autres voient ça par devant, j’imagine. Ce n’est ni bon ni mauvais, mais ça rend les choses un peu plus compliquées. Tu vois ce que je veux dire ?”. “Comment ça” ? De sa main libre il replace un peu son short : “Eh bien, j’ai besoin que des gens m’aident pour faire les choses que j’ai à faire. Ils me disent où je dois aller, ce qu’il faut dire. Et parfois je n’aime pas trop ça, et je veux…”. La phrase se termine là, perdue dans l’espace entre l’envie et la peur. Je me tiens à distance, lui laissant de la place pour se retrouver dans l’enchevêtrement de ses propres pensées. Au lieu de ça, il tire si fort sur ses cheveux qu’une touffe lui reste dans la main. J’en ai les mains moites. Je parcours en travers ma liste de questions et pour le calmer je lui demande ce qu’il ressent lorsqu’il réalise quelque chose d’incroyable sur une vague. “Je ne peux pas l’expliquer”, dit-il. Sa tête disparaît presque, s’enfonçant entre ses épaules : “C’est juste du plaisir, je pense. Un truc que tu veux faire et refaire et tu feras tout pour ça… Okay ?”.

“Juste une dernière”, lui dis-je, en jetant un œil sur le poster accroché sur le mur derrière lui. On y voit Clay assis sur sa planche, les bras en l’air esquissant comme un geste de bénédiction, faisant face à une vague de 20 pieds. Un moment arraché à un trip misérable : Clay était tellement content de rentrer chez lui et d’aller dans l’eau qu’il a risqué sa vie pour remercier les dieux. Dans les secondes suivantes il a ramé tranquillement au-dessus de cette vague qui l’a littéralement fracassé contre le reef. “Tu penses à quoi quand tu vois cette photo” ? Il se mord un peu la lèvre, mais relâche les cheveux qu’il avait enroulés autour de son index : “J’étais heureux”, dit-il. “Cette vague, c’était une bombe, et il y en avait une autre encore plus grosse juste derrière”.

Correctif de la partie 1, dernier paragraphe 7sky, septembre n° 80
Depuis le début de sa courte carrière, Clay a déjà perdu quelques sponsors et il a aussi failli perdre le plus gros, Quiksilver, à cause de son comportement impulsif. Interviewé à l’occasion d’un fashion show à propos des boardshorts Quiksilver, il aurait répondu : “Trop serrés, trop brillants. Je les déteste” avant d’ajouter : “Attendez ! J’étais supposé les aimer ?”.

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