LUCHI
LE SKATE DANS LE SANG
Par Corinne Tâche-Berther – Photos Alan Maag
“LE SKATE M’A OUVERT TOUTES LES PORTES. QUAND JE FAIS DU SKATEBOARD, MON ESPRIT ZAPPE AU MODE 14 ANS. RIEN NE PEUT M’ARRÊTER. TU ES EN TERRITOIRE CONNU, TU TE DÉPLACES COMME DU SANG DANS LES VEINES, ET TU NE VOIS RIEN D’AUTRE QUE TOI ET TON SKATE. L’ENVIRONNEMENT TOUT ENTIER DEVIENT SKATELAND”. LUCHI
Celui qui ne le connaîtrait pas encore manque quelque chose : Martin Luchsinger, A.K.A. Luchi de Yeahh Productions, est l’authenticité incarnée. Si quelque chose ne lui convient pas, il ne force pas. Mais si on laisse libre cours à sa créativité, son génie émerge, comme dans notre spot avec Nicolas Müller What makes you happy.
Et quand on lui demande ce que lui a apporté le skateboard, il répond :
A l’âge de 14 ans, j’ai attrapé le virus de toute la culture liée au skateboard. Elle ne m’a jamais lâché depuis. Tu touches à l’art : le skateboarding m’a ouvert les portes du dessin, des T-shirts, des stickers, du design de boards, de la vidéo et des films, de diverses subcultures et de leurs styles. Et la musique aussi : le hip-hop, le metal et le punk. J’ai tout pris et j’ai tout essayé (il est devenu une véritable encyclopédie du skate et du snowboard). J’ai ingurgité un énorme savoir-faire grâce à la culture, aux gens, et aux événements qui ont eu lieu.
Tout a vraiment démarré quand j’ai vu la Bones Brigade (le team de Powell) au mois de mai 1989. Je n’avais pas d’argent, alors j’ai dessiné au feutre le faucon de Tony Hawk sur un T-shirt. Puis, j’ai roulé pendant une demi-année sur mon premier skateboard, sans grip-tape. Puis j’ai cherché des jobs de vacances. Je lavais les assiettes dans des restaurants et je collais des étiquettes sur des boîtes de conserve pour pouvoir me payer de nouveaux decks. J’ai appris l’anglais en lisant des magazines de skate, et j’ai ensuite pu discuter avec les gens aux Etats-Unis. Je me suis intéressé à la musique issue du mouvement skate.
Le skateboard était vraiment la seule chose qui m’intéressait. Avant l’âge de 18 ans, même les filles m’importaient peu. Impossible de tenir en place à l’école, j’avais trop d’énergie, il fallait que je bouge. Alors, j’allais skater tous les jours à Dietikon après l’école. Un groupe a commencé à se former. Il s’est étendu bientôt jusqu’à Zurich. Puis, il y avait des magasins comme Beach Mountain et No Way, et j’ai découvert tout un nouveau monde, de nouvelles personnes, qui me montraient comment on se salue à Hawaï, comment coller ses grip-tapes. J’ai appris à me débrouiller par moi-même, ça fait partie de la mentalité skate. Il n’y a pas de club dans lequel maman t’inscrit avant de passer à la catégorie supérieure. Dans le skate, tout dépend de toi, de ta volonté propre. Il faut essayer et découvrir ce que tu veux obtenir dans la vie.
Alors, on commence à voyager, à sortir, à fréquenter les concerts, à partir dans d’autres pays, où l’on rencontre un tas de nouvelles personnes. En tant que skater, on se sent partout chez soi. Il ne s’agit pas du lieu où tu te trouves, mais de la personne avec qui tu es. Au début, quand tu skates, tu te rends à des contests sans connaître personne. Puis, tu traînes avec les autres, tu te fais la ville à skate et tu te sens bien.
Je peux transposer la mentalité du mouvement dans tout ce que je fais. Le skate t’apprend à rester humble. Tu peux réussir un trick et te sentir super bien, mais si tu attrapes la grosse tête, tu peux être sûr de foirer. C’est aussi simple que ça. Pour chaque nouveau projet, les joies et l’enthousiasme repartent à zéro. Rien ne va de soi. A chaque fois, il faut passer par toutes les étapes pour atteindre la satisfaction. Tu te retrouves toujours confronté à la réalité, tu sais toujours précisément où tu en es et tu retournes toujours à tes bases. Il faut lâcher prise, faire de ton mieux pour satisfaire ton imagination. C’est comme quand tu débarques dans une ville inconnue et que tu es impatient à l’idée d’essayer de nouveaux spots. Une fois arrivé, tu suis ton instinct et l’infinité des possibles. Avec les bonnes personnes et un peu de motivation, il arrive toujours quelque chose de surprenant. Il s’agit de supprimer les frontières.
Voilà pourquoi je travaille essentiellement avec des personnes qui ont un back-ground similaire. Ils connaissent la voie à emprunter et reconnaissent le potentiel d’un projet. C’était le cas pour le spot What makes you happy, presque tous les participants étaient des skateurs : le maquilleur, le styliste, les caméramans et l’ingénieur du son… Je sais qu’ils pensent comme moi, qu’ils vont tous dans la même direction et je leur fais confiance. C’est un sentiment général difficile à décrire. La mentalité skate, notre façon de travailler, nous unit. Nous sommes difficilement satisfaits de nous-mêmes… J’ai peut-être réussi le trick, mais maintenant je veux découvrir une autre variante, et je l’entraînerai jusqu’à ce qu’elle fasse partie de mon sang. Quand nous avons tourné Purple Yeahh au Canada, je voyageais sans mon skateboard. Le soir avant mon retour, je me suis retrouvé dans une expo-photos où se trouvait une mini-rampe. En quelques secondes, j’ai emprunté un skate, et je me suis immédiatement senti chez moi dans un endroit inconnu. Que tu aies 5 ou 50 ans, ça ne fait aucune différence : tu improvises une session, c’est ce qui rend le skate si particulier.
Pour cette raison, je n’aime pas le mot “étranger”. Je trouve ce concept très limité. On peut l’utiliser, mais il a un côté négatif, il exclut… J’ai rencontré le Brésilien Og de Souza, qui n’a plus de jambes et skate avec ses mains. On l’a envoyé au Monster Mastership de Munster où nous avons concouru tous les deux. Le dernier jour, tous les skaters glandaient dans la halle de sport, quand un best trick contest sur un handrail a été spontanément annoncé. Comme j’avais un trick en tête, je suis monté sur la plateforme de la rampe, suivi de Og. C’était un gros obstacle : de 4,5 mètres de haut, avec un handrail qui menait droit dans un banc, en un millième de seconde. Og a pris son élan. S’il ratait son coup, il était mort. Il a slammé au premier essai, pour y retourner de plus belle – on a dû le hisser sur la plateforme – et a passé un 50-50 grind au deuxième essai. Tous le monde hallucinait. Tous ces gars, que je connaissais seulement grâce à des magazines et des vidéos, nous ont félicités. Cette rencontre m’a beaucoup marqué. Je savais qu’Og retournerait au Brésil, dans des conditions matérielles difficiles… et moi en Suisse. Si je disais maintenant que j’ai fait une magnifique rencontre avec un étranger, ça ne collerait pas. Je dirais plutôt qu’il est mon ami. La provenance d’une personne importe peu. Ce qui compte, c’est ce qui nous unit, ce qui nous réjouit.
J’apprends mieux sur le tas qu’à l’école. Comme pour le skateboard : travailler de manière intuitive, avec les tripes… 7sky et le spot PET sont nés comme ça. Fouiller dans l’imaginaire, réveiller une vision ; quand une idée prend forme, c’est comme un trick que tu réussis. Le monde s’ouvre à toi. Tout prend de l’importance, tu ressens de la joie. Quand j’ai vu Yeni pour la première fois, je lui ai dit qu’elle serait parfaite pour jouer l’indienne dans le spot. Elle n’avait encore jamais été face à la caméra, la scène n’était pas encore écrite, mais je savais intuitivement que ce serait elle. Tu développes un sujet, un sentiment, puis tu commences à tisser ta toile. Deux semaines plus tard, Yeni était là, à 6h30 du matin, en tenue d’indienne, pieds nus sur un rocher au milieu du lac de Cauma, alors qu’un brouillard mystique s’élevait sur l’eau. Elle avait tout à fait l’air dans son élément. Après la première prise, Daryl et moi avons échangé un regard, on savait déjà que le résultat serait bon. Et c’est exactement cette image que tu gardes en tête. C’est la même approche que dans le skate… Tu pars d’une idée qui prend forme par elle-même.
Mais le skate possède aussi d’autres facettes, comme le refoulement… On refoule des problèmes par le skate, ce qui n’est pas forcement négatif en soi : nulle raison de faire peser sans cesse ses problèmes sur son esprit. Plutôt que de ruminer seul sa rupture douloureuse seul chez soi, on skate, on réalise quelque chose de nouveau, on va de l’avant. Quand tes parents divorcent, tu subis d’abord un choc. Quelque chose te manque, alors tu vas skater. J’ai mis toute mon énergie, mes joies et mes frustrations dans le skate. Après, je me sentais toujours beaucoup mieux. Peut-être qu’il ne s’agit pas de refoulement, mais de digestion, ou les deux à la fois. La question est de savoir où est-ce qu’on apprend, et de qui. Ma mère m’a appris a être reconnaissant et empathique, à voir le bon côté des choses. Mais j’ai dû me rebeller, dépasser mes peurs et mes inhibitions, il le fallait.
J’aime l’idée de passer une semaine de vacances entière sur un trottoir, d’y organiser des sessions, d’inviter des amis, et de se faire tout simplement plaisir. C’est un point de vue. Ce genre de moment n’est pas rare : on se balade dans la ville, on reste scotché quelque part. D’autres te rejoignent, des amitiés se forment… C’est comme ça que j’ai connu Nicolas Vetsch, le styliste du spot 7sky/PET, dans la rue, devant le Globus, il y a 18 ans. Il est super. J’imagine que c’est pareil pour un musicien qui se balade avec une guitare sur le dos, d’autres musiciens lui proposent un jam. Ce sentiment me manque parfois à Zurich. Il y a un tas de gens créatifs qui font des choses géniales, mais on ne se connaît pas. On se croise des années durant, sans savoir nos noms, ni ce qu’on fait. On ne se présente jamais.
Pourtant c’est très simple! Quand j’étais chez Konie à Stockholm, j’ai rencontré beaucoup de gens, j’ai eu des conversations passionnantes avec des inconnus, des réalisateurs, des stylistes, j’ai traîné avec de très bons musiciens… Et je ne parle pas d’une situation de vacances, nous avons travaillé tous les jours à la bande-son de Purple Yeahh. J’ai compris pourquoi tant de bons groupes venaient de là : ils vont vers l’autre, échangent leurs idées, se jettent à l’eau et croient en leur projet. Au lieu de ça, on passe nos matinées dans le tram à lire le journal gratuit qui nous submerge de mauvaises nouvelles sur 50 pages, souvent sans intérêt et nourries par la peur et l’envie. Puis on se rend au travail, où cette ambiance se perpétue. On lit ce type de journal par ennui, mais il faut résister, le rejeter, même s’il attire et que les autres le lisent.
Je suis une personne sensible qui cherche à se frotter exclusivement à ce qui en vaut la peine. Je veux savoir. Comment me rendre utile. En lisant une information sans rien entreprendre pour résoudre le problème, je le renforce. J’en parle, mais ne le résous pas. Je me rassure en constatant que je me porte mieux que les autres, ou je me dis : “C’est affreux”. Mais est-ce que cette attitude n’a pas ses limites ? Ces informations négatives emprisonnent mon imagination, ma force, mon esprit positif, la possibilité de suivre mon rythme, de jouer à ma propre façon et en accord avec les autres. A côté de ça, tout prend de l’ampleur, se lie dans un melting-pot géant et se multiplie. Les gens s’unissent, se font confiance, se soutiennent, se complètent et se sentent bien. C’est aussi simple que ça.
Pour terminer, voici comment il voit notre monde actuel, celui dans lequel nous vivons :
“Je pense que l’avenir sera beaucoup plus humaniste, que la spiritualité et les relations humaines détermineront les entreprises. Un but commun unit les gens. Les gens qui se ressemblent se trouveront. C’était le cas pour le spot 7sky/PET et pour un tas d’autres projets. Il faut savoir répondre aux besoins individuels communs de manière flexible. Un directeur artistique peut, par exemple, gagner plus ou moins d’argent suivant le projet. Aussi il faut que les gens qui réaliseront de grandes choses puissent recevoir plus d’énergie, et les choses pourront changer…”.
Remerciements
Mes remerciements vont à Andy Tanner et Patrik Rohde de Beach-Mountain, qui m’ont énormément apporté et qui m’ont ouvert beaucoup de portes.
Je remercie ma maman et mon frère Jürg.
Merci à tous mes fidèles amis.
Coco et Cira pour la liberté.
Merci à tous ceux avec lesquels je peux rire.








Laissez un commentaire