L’ÉPIDÉMIE DE SÉRIEUX
Par Ela – Photo: Timo Jarvinen / Quiksilver
IL Y A ENVIRON QUATRE ANS, JE ME SUIS RENDUE À UN MUSÉE D’ART. NE PENSEZ PAS QUE JE N’Y SUIS PAS RETOURNÉE DEPUIS, MAIS À MON SENS, IL EXISTE DEUX SORTES DE VISITES AU MUSÉE : CELLES QUI NOUS MARQUENT, QUI NOUS FONT DIRE “QUAND JE ME SUIS RENDU AU MUSÉE IL Y A QUATRE ANS…” ET CELLES QU’ON OUBLIE.
Dans les expositions du second type, on se demande pourquoi on ne fait pas personnellement l’objet d’une rétrospective, qui montrerait nos gribouillages réalisés au jardin d’enfants. On le fait bien pour d’autres personnalités étranges. Alors pour éviter de s’énerver, on refoule. Que vous soyez ou non admirateur d’art contemporain, ou en grande partie influencé par le surréalisme, je suppose que vous savez à quoi je fais référence. Certaines visites de musée sont simplement chiantes à mourir, alors que d’autres non. Et l’exposition que j’ai visitée il y a quatre ans fait justement partie des visites fascinantes.
Il y avait ce livre intégré dans une installation, avec le titre Glamour – A World Problem. Je le trouvais renversant. L’effet ne venait pas tant de l’œuvre, ni du livre en soi, mais de son titre : il me fascinait. Malgré tout, je ne l’ai jamais lu, je n’en ai pas l’intention. Je préfère réfléchir par moi-même à la question du glamour comme problème global, plutôt que de me laisser convaincre par l’opinion toute faite de l’auteur (dont j’ai oublié le nom et que je ne googlerai pas).
Vous pouvez dire de moi que je suis flemmarde et que je me trouve des excuses, mais ce titre n’a cessé de m’inspirer depuis. Il m’a poussée à me préoccuper de tout ce qui pourrait encore être considéré comme un “World Problem”. Le hasard a voulu que ce soit lors d’une autre visite de musée que je comprenne quel était le plus grand de tous les problèmes du monde : le sérieux. Le mot déjà sonne comme une épidémie mortelle. J’en ai eu la conviction dans l’espace consacré aux réalistes. J’avoue, je trouve que le réalisme est une école terrible. J’ai malgré tout un grand respect pour ses représentants : contrairement à beaucoup d’artistes d’autres courants, ils nous tendent le miroir, sans nous ménager. Pas de superflu, pas de chichi, tout le contraire : la réalité est représentée dans tout son ennui, sans concession. Tout y est tellement droit et monotone, on y attrape la nausée. Il ne nous reste plus qu’à pleurer, incapables de supporter la douleur de cette vision trop claire de notre monde sans humour.
Que ça plaise ou non, les réalistes ont raison. Le sérieux dessine les contours de notre monde. Par exemple, les transports publics : on y annonce toujours le prochain arrêt, sans exception, jamais de recette de cuisine, par exemple. Ou ces menus de fast food sur panneaux lumineux : ils n’affichent que la nourriture disponible et jamais de plan de construction pour étagère Billy. Ou les drapeaux dans les lieux publics : en avez-vous déjà vu un accroché à l’envers ? Et les clochers d’église, pourquoi sonnent-ils toujours comme des clochers d’église, et jamais comme des cloches de vache ? Et pourquoi est-ce qu’on ne se déplace jamais en dansant ? Et pourquoi dit-on toujours “allo” en répondant au téléphone, plutôt que d’annoncer la météo ? Notre planète est vraiment infectée par le sérieux jusqu’à l’os. C’est un problème épidémique. Sans déconner… Il faut le combattre au plus vite, et il faut que je retourne plus souvent au musée.








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