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TULSEQUAH

IMMERSION TOTALE !
Texte et photo par Dominique Daher
tulsequah
QUI SE SERAIT DOUTÉ QUE LA CRISE ALLAIT SERVIR À LA CAUSE DU SKI ? QUE L’OR SERAIT DÉLAISSÉ AU PROFIT DE LA NEIGE ? C’EST CE QUE PHIL MEIER, KAJ ZACKRISSON, SVERRE LILIEQUIST ET RICHARD PERMIN ONT DÉCOUVERT LORS D’UNE IMMERSION DANS LE GRAND NORD, PERDU ENTRE CANADA ET ALASKA.

15 jours hors du temps sans lien avec le monde extérieur, dans une ancienne mine d’or avec à l’automne une belle récompense, le film remporte tous les festivals internationaux.

Le grand nord
Tulsequah se trouve au Canada, en Colombie-Britannique à la limite de l’état du Yukon et pratiquement sur la frontière avec l’Alaska, à moins d’une demi-heure de coucou de Juneau. C’est une sorte de no man’s land entre la fin d’un glacier monstrueux aux pieds de montagnes de près de 3000 mètres dans le lit d’une rivière qui n’est qu’à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ici il fait froid, il neige des tonnes. Quand les éléments laissent espérer pouvoir sortir pisser sans y laisser ses doigts, il faut se méfier de ne pas rentrer dans la chaîne alimentaire des ours ou des loups sans se faire charger par les élans, tout un programme… Et encore tout ça n’est rien comparé aux moustiques, qui, dès le printemps, vous font une prise de sang à chaque piqûre.
Mais cette zone qui relie les US au Canada est aussi bien connue des trafiquants de drogue qui transitent en petit avion de tourisme, hélicoptère ou motoneige pour acheminer leur marchandise d’un côté et de l’autre de la frontière. Certaines légendes urbaines disent que les premières bases d’héliski d’Alaska ont réussi à former leur capital de départ grâce au transport de stupéfiants entre les deux pays.

La ruée vers l’or
À quelques encablures de là se trouvent le Yukon et son fleuve Klondike qui est à l’origine de la première ruée vers l’or, à la fin du XIXe siècle. Près de 100′000 personnes se déplacent en quête de pépites. Au début du XXe siècle, la région de Tulsequah est à son tour prospectée. Prés de 200 chercheurs d’or creusent le sol pour le compte de sociétés minières. En 2009 tout s’arrête du jour au lendemain, les mineurs n’ont même pas le temps de ramasser leurs affaires, et rentrent chez eux en laissant tout en plan.

Et pendant ce temps au Far West
Bill et Georges travaillent pour une base d’héliski basée à Atlin, ils louchent sur un territoire plus proche de l’Alaska qui leur permettrait de s’affranchir de cette première base et de monter leur propre business. Bill est pilote d’hélicoptère et en dehors de la petite période où il fait de l’héliski, il transporte nombre de personnes et de matériels liés à l’exploitation minière et arpente donc la région sans cesse. Georges est guide de haute montagne. On reprend alors l’histoire là où on l’avait laissée, au moment de la crise qui arrive sans prévenir, laissant le tout en faillite. Les vieux loups en embuscade sautent sur l’occasion et pour une bouchée de pain rachètent tout sans même savoir quoi.

Le magot
C’est près de 5000 km2 de montagne vierge que viennent de s’offrir les deux lascars. Les premiers runs sont à moins de deux minutes d’hélico de la base. Lors de notre arrivée, les tasses à café des derniers mineurs traînent encore sur la table, leurs chaussures encore pleines de boue sont toujours là, il reste même du shampoing dans la salle de bain…une drôle d’impression de débarquer dans un navire abandonné. En grattant un peu sous la neige, on trouve de tout : des 4×4, des bidons de Kérosène, du matériel informatique et tout ce qu’il faut pour gratter la roche et qui fait aussi bien l’affaire pour déblayer la neige.

Notre trip
Comment faire pour se payer le nec plus ultra de la destination de ski en limitant les frais ? Se la jouer à l’américaine, foncer dans le tas, péter plus haut que notre cul et donner des leçons au premier qui moufte. Kaj Zackrisson, Sverre Liliequist, Phil Meier et Richard Permin composent l’équipe, c’est le Swatch Proteam au presque complet que l’on envoie à la mine.
Deux caméramans équipés de deux caméras Red et une super 16 ainsi que deux photographes. Grosse production, je vous dis. Une bande d’européens qui tente de pénétrer la chasse gardée des ricains sur leur terre, c’est comme d’être noir et de vouloir être président des US… impossible. L’histoire nous a prouvé que non, alors il faudra faire pareil, être meilleur, c’est tout.

Grosses montagnes
Pas grand monde n’est encore venu explorer ces montagnes, quelques compagnies de films, mais guère plus. Les montagnes sont énormes et particulièrement engagées. Les runs envisagés pour les futurs clients de la base sont déjà de belles pentes très alpines. Celles que notre crew repère sont à la limite du skiable. Des faces de 800 mètres, très raides, avec un environnement rocheux et des sorties au milieu des crevasses. L’autre facteur qui a pris de plus en plus d’ampleur au fil des jours, à cause d’un anticyclone très froid, c’est le Slough. C’est cette coulée de neige de surface qui peut être violente, rapide et continue. Il faut avoir des yeux derrière la tête et aller plus vite que la vague. De nombreux films sont faits de plans de “petites faces” que l’on met bout à bout au montage. Ici ce n’est pas le cas, c’est le bec des Rosses tous les jours au petit déjeuner. Le pilote, à défaut de savoir dire bonjour, merci ou d’être capable d’esquisser un sourire, est l’un des meilleurs que nous ayons jamais vus. Les faces sont soit très raides soit “roll over”, c’est-à-dire convexes, dévoilant la ligne mètre après mètre sans réelle possibilité de voir au-delà de ses spatules. Les lignes sont longuement étudiées. L’ambiance est quasi religieuse, presque pesante. Chacun sait que les erreurs peuvent être ici, lourdes de conséquence. Comme si cela ne suffisait pas, à jouer avec les frontières, on se retrouve quelques fois tellement proche de l’Alaska que le pilote est lui aussi en position délicate. S’il se fait prendre du mauvais côté de la ligne imaginaire, il perd tout simplement sa licence. Pousser… toujours pousser…

Tragi-comédie
Quelques runs vont rester dans les mémoires après ce trip exceptionnel tant au niveau de la neige que du nombre de jours de beau temps : 1. L’énorme barre de Richard Permin posée à la perfection. 2. Le funambulisme de Kaj avec une face où tomber est interdit, mais où il ne peut s’empêcher de battre tous les records de vitesse. 3. Phil lui, aura joué dans un slough d’une vitesse rare avec une sortie littéralement dans l’ombre au milieu des Séracs et avec un saut obligatoire au-dessus d’une rimaye béante. 4. L’engagement permanent de Sverre n’en est pas moins important et le segment fait dans MSP l’acquiesce. 5. Mais le point d’orgue de ce trip, c’est le nombre de chutes, leur violence et les deux air bags tirés. Pas moins de six skis différents sont resté là bas…

La décompression
Le retour au camp est souvent synonyme de décompression. Tous les records de sieste sont battus. Il faut dire qu’ici les divertissements sont assez limités. On est à ½ heure d’avion de Juneau et l’on n’a pas d’avion. En 15 jours, on ne l’aura d’ailleurs vu que deux fois, une à l’aller et l’autre au retour. Les communications sont très limitées, deux téléphones satellitaires mais à 6 dollars la minute, on l’utilise avec parcimonie. Une connexion internet a bien été établie via le satellite, mais la femme de Bill l’a supprimée, on marche un peu sur la tête, ici le client n’est pas roi. On la ferme et on skie. Pas plus de télé ou de radio. On fait crier les baffles des ordis pour avoir un semblant de bruit musical. Des combats de catch s’organisent dans les couloirs des algécos à moitié ensevelis sous la neige. La bière est rationnée au minimum, le vin est aussi mauvais que rare. Tout cela ne fait qu’amplifier cette impression d’être des pionniers, aujourd’hui c’est nous qui allons à la mine, mélange de peur, d’excitation et de bonheur une fois la pépite trouvée.

Lorsqu’au dernier jour nous entendons le bruit de l’avion qui vient nous chercher, on sort tous en courant, cela me fait penser à l’aventure qu’a vécu le snowboarder Xavier Rosset, 300 jours seul sur une île.

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