BLUESIGN TECHNOLOGIES
PART I
“ if you knew, you would care ”, peter waeber
Par Cira Riedel & Corinne Tâche-Berther, de l’anglais par Stéphane Robin – Photos: © Bluesign Technologies

C’est toujours un grand bonheur de parler avec quelqu’un comme Peter Waeber sur la filière textile, et entendre ses propos sur l’avancement d’une production plus saine. Même si cela semble encore une mission impossible pour certaines firmes, il n’y aura dans l’avenir proche pas d’autre possibilité que de s’engager corps et âme dans une démarche verte. Merci Peter, merci bluesign technologies pour les ailes que vous nous donnez !
Peter, que se passe-t-il au Japon et quelles sont les conséquences de la catastrophe, à ton avis ?
Le Japon est un marché difficile pour des raisons de tradition. Les Japonais vivent dans un monde qui est le leur et sont peu ouverts aux idées venues de l’extérieur. Mais en ce moment il y a des signes d’ouverture, et j’espère que la résistance de ces dernières années s’estompera progressivement.
Mais pour en revenir à la catastrophe, j’espère que ça ne sera pas qu’un effet de mode. Pour le moment tout le monde s’inquiète, comme pendant la marée noire dans le golfe du Mexique, mais deux mois plus tard plus personne n’en parlait. Le pire scénario se produit tout le temps, même si les hommes politiques ne veulent pas l’admettre. Mais qui s’inquiète de savoir combien de poissons il reste à la Nouvelle-Orléans aujourd’hui ? Et Fukushima pourrait devenir un cas similaire. L’élément inquiétant dans tout ça, c’est le sentiment d’impuissance des deux pays les plus développés dans le monde que sont les Etats-Unis et le Japon. S’ils n’arrivent pas à régler ce type de problème, quel pays sera en mesure de le faire ? Combien de temps a-t-il fallu pour contrôler la fuite de pétrole dans le golfe du Mexique ? J’espère que, cette fois-ci, les effets de la catastrophe seront plus durables autant dans les choix politiques que personnels. Que cela nous apprenne à devenir plus efficaces avec moins de ressources. A ce sujet je recommande la lecture du livre Factor 5 d’Ernst Ulrich Von Weizsäcker. L’ouvrage aborde les problèmes d’optimisation de la ressource, de l’utilisation de modes de production intelligents, d’énergie renouvelable, et des meilleures technologies disponibles pour les ressources qui restent. Weizsäcker le résume ainsi : Nous avons besoin d’efficacité, de modestie et de politiques qui travaillent dans ce sens. Tout le monde pense d’abord à devenir riche, et ensuite à protéger l’environnement. C’est la même chose avec la protection du climat, mais ça ne peut pas marcher.
Ernst Ulrich von Weizsäcker et Friedrich “ Bio ” Schmidt-Bleek ont eu une influence primordiale sur l’idée fondatrice de bluesign. Tout le monde cherche un leader, quelqu’un pour montrer le chemin. Et c’est grâce à des gens comme ça que je me lève le matin en sachant pourquoi je le fais.
Peux-tu faire le point sur bluesign aujourd’hui ?
Le plus important à savoir, c’est que nous avons une équipe formidable, qui fait un excellent travail, et dont les membres sont capables de donner corps à des concepts. Ces gens-là ont vraiment réussi leur mission, ils ont permis d’économiser une quantité d’eau et d’énergie et de réduire l’utilisation de produits toxiques. L’industrie textile est, avec celle du papier, une des plus polluantes pour l’eau au niveau mondial, et si nous pouvons réduire sa consommation, c’est magnifique. Même s’il faut parfois se battre contre des moulins à vent, c’est très motivant d’apporter du changement dans les méthodes de travail, d’aider à penser différemment. C’est un travail qui demande beaucoup de temps, mais c’est un processus qui a son propre rythme. A partir du moment où les gens se sentent concernés ça devient comme une compétition interne. Nous avons des informations selon
lesquelles certaines entreprises ont économisé plus que ce qu’elles avaient prévu. Mais pour en arriver là, il faut avoir une très bonne équipe.
L’autre point intéressant, c’est que nous n’avons pas à convaincre les gens qu’ils doivent sauver l’environnement. C’est une énergie tellement positive en elle-même, qu’à partir du moment où quelqu’un s’y met ça devient vite une vraie vocation. Ils avancent, et produisent des objets avec encore plus de valeur ajoutée. Et au-delà de ça, ces personnes ont la chance d’en rencontrer d’autres tout aussi intéressantes. Quand on commence à parler d’environnement, on rencontre souvent des personnalités avec qui on a des conversations très inspirantes. Notre vision est d’aider l’industrie textile et les industries qui s’y rapprochent à utiliser les ressources de manière plus efficace. Le but est d’économiser l’eau, l’énergie, et les produits chimiques de base, grâce à un input-stream management contrôlé, tout en obtenant un produit de qualité égale ou supérieure. Le mode opératoire doit être bien pensé pour que l’espace de travail tout comme le consommateur soient sécurisés. L’environnement doit être protégé des émissions problématiques et naturellement nous bannissons tous les produits chimiques toxiques du procédé de fabrication.
Quel est votre plus grand défi ?
Atteindre une production durable prend souvent beaucoup de temps. Vous ne pouvez pas simplement switcher comme ça du jour au lendemain. Il faut procéder à un changement intérieur, ce qui n’est pas toujours très confortable, surtout que dans ce domaine on ne peut pas tout déléguer. Mais il faut le faire soi-même, le temps presse !
A-t-on besoin de périodes de crise pour que les gens agissent ?
Pour dire les choses différemment, je dirais que les crises sont une chance, et j’espère que nous saurons en tirer les enseignements. Et que nous nous rendrons compte que produire durablement n’est ni une tendance ni une mode, mais bien quelque chose d’omniprésent qui doit stimuler l’activité et le changement. Nous voulons que tout le monde devienne plus conscient et agisse intelligemment. “ Comment dois-je faire pour économiser de l’eau et de l’électricité… ”, ce sont les problèmes de tout le monde, que vous travailliez en équipe ou que vous soyez le patron d’une boîte qui vaut des milliards de dollars. C’est la gestion du changement qui compte.
Comment fait-on pour faire évoluer les habitudes d’achat des gens qui ont l’impression qu’ils ont toujours besoin du dernier truc sorti ?
C’est un point très important ; “ l’effet rebond ” est un de nos plus gros soucis. On peut optimiser les procédés de fabrication, par exemple en utilisant moins de ressources et moins d’énergie par produit, mais les besoins en énergie continuent de croître, à cause de l’augmentation de la consommation, qui contribue à utiliser aussi les ressources que l’on a réussi à économiser. Comme je l’ai dit précédemment, nous avons besoin d’être efficaces, modestes, et d’avoir la politique qui convient, sinon nous allons droit dans le mur à moyen terme. En d’autre termes : “ On ne fait pas de business sur une planète en ruine ”. Etre modeste signifie : ai-je vraiment besoin de prendre l’avion pour aller faire du shopping à N.Y., parce que c’est Noël et que les vols ne sont pas chers ? Nous devons nous recentrer sur des vraies valeurs, celles que nous trouvons près de chez nous, avec nos amis.
“ Re-design ”, faire du neuf avec du vieux, ça c’est dans le coup, c’est intelligent, drôle, et ça demande de la créativité. Nous avons besoin de redéfinir les valeurs de base de notre société. Et le meilleur indicateur pour ça c’est la nature elle-même. La nature nous réserve des découvertes infinies, elle nous donne énormément et nous lui rendons si peu. Nous devons réévaluer ses trésors. Mais souvent nous sommes ignorants, on détruit tout, on ne se préoccupe pas assez de l’avenir, nous sommes trop centrés sur nous-mêmes, à l’opposé des populations indigènes comme les Aborigènes, qui ont un usage et une gestion totalement différentes des ressources.

Si tu devais donner les meilleures raisons qu’une entreprise a de s’engager dans une production plus verte, quelles seraient-elles ?
Les marques doivent se rendre comptent qu’elles ont un impact plus fort et plus direct sur les consommateurs que les politiciens. Elles ont le pouvoir de faire changer les choses. Je ne pense pas que les gouvernements soient prêts pour ça, mais je suis convaincu que les marques qui vont dans cette direction peuvent en profiter lors de la décision finale du consommateur. Spécialement les marques jeunes qui ont une forte influence sur l’état d’esprit des générations à venir. Donc s’il vous plaît, examinez votre chaîne d’approvisionnement, renseignez-vous sur comment, où et avec quoi votre produit est fabriqué. Dans l’industrie textile, nous savons que nous pouvons tirer avantage des économies d’énergie considérables et notre philosophie est de connaître notre chaîne d’approvisionnement. Ça fait partie d’une bonne image de marque aujourd’hui. “ Comment puis-je être fier de mon produit, est-ce qu’il a été fabriqué par des enfants ou aux dépends de l’environnement ? ”. La plupart ne connaissent pas leur chaîne d’approvisionnement. Nous devons la rendre plus transparente. Et le consommateur saura faire la différence, grâce à Internet et à la presse. La transparence aide à engendrer la prise de conscience chez le consommateur, qui sera prêt à payer plus, si le produit est bien fait et qu’il peut avoir confiance dans la marque.
Et qu’en est-il des petites marques ?
Pour elles c’est plus difficile d’influencer leurs fournisseurs. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile pour les grosses marques. C’est pour cela qu’il faut le faire ensemble. “ Dans le durable, il faut jouer collectif ”. Ça paraît logique d’avoir son propre service de marketing et de design, mais c’est important de travailler à plusieurs sur la chaîne d’approvisionnement, surtout si on veut avoir de l’influence. L’OIA (Outdoor Industry Association, USA) et l’EOG (European Outdoor Group) sont de bons exemples. Chez eux, des experts de marques en concurrence se sont mis d’accord pour réaliser un eco-index, un outil qui montre la bonne voie en matière de durabilité, et aide à améliorer la qualité des produits. Cet outil est open source et accessible à tous sur www.ecoindexbeta.corg. Je suis allé à plusieurs réunions et j’ai rarement vu autant de gens aussi motivés, venus de secteurs concurrentiels, s’asseoir à la même table et partager tout ce qu’ils savent, et ce qu’ils ont déjà essayé. Les plus petits doivent prendre le bateau en marche, et aller se fournir là où les plus gros ont déjà fait le travail, ou alors ils peuvent devenir membres de communautés comme celle de bluesign, qui essayent de convaincre leurs fournisseurs de travailler de manière plus durable. Les plus petits ne peuvent pas changer grand-chose. Personne ne peut faire changer une chaîne de production pour 2’500 t-shirts. Il faut atteindre une certaine taille pour agir, et l’industrie de l’outdoor montre la voie. Je suis content de voir que cette sensibilité augmente, et que des marques embauchent des spécialistes pour ça, mais c’est important que ces personnes travaillent en étroite relation avec la direction ; sinon elles ont juste un rôle d’alibi.
Chaque entreprise est unique, avec sa culture et sa philosophie. Il n’y a pas de recette miracle, la philosophie de la marque doit être de s’engager dans une production durable, et il faut se demander comment y arriver avec le personnel dont on dispose. Les grosses marques qui peuvent détacher dix ou vingt spécialistes, peuvent y arriver seules ; celles de taille moyenne peuvent mandater des consultants comme ceux de bluesign pour intégrer et développer la conscience écologique au sein de l’entreprise.
Et comment reconnaître un bon spécialiste ?
Malheureusement les formations dans le textile n’existent quasiment plus en Europe et aux Etats-Unis. Nous avons beaucoup de gens qui étudient le design, mais plus personne pour s’occuper de l’aspect technique des choses. La plupart des écoles de textile ont fermé, l’industrie a migré trop loin à l’Est, et les ponts sont coupés. La même dynamique s’applique à l’industrie chimique. C’est un fait. C’est un gros problème pour les entreprises qui sont basées ici et qui fabriquent des produits de niche de haute qualité. L’industrie textile a un problème d’image et elle n’attire plus les jeunes.
L’industrie du textile pourrait elle revenir en Europe un jour ?
Je ne pense pas que ce soit possible. L’industrie ne revient pas en arrière. L’Inde et la Chine ont d’immenses marchés intérieurs et même pour eux le côté “ sale ” de l’industrie textile la rend moins attirante. Les gens éduqués préfèrent travailler dans le high-tech, qui rapporte plus.
Peux-tu nous parler du problème du green washing et de la jungle des certifications qui ne sont pas toutes crédibles ?
En ce qui nous concerne, on essaye de travailler avec des bases scientifiques solides, et nous essayons de convaincre les marques d’en faire autant. C’est très difficile de faire les choses correctement. Ça prend du temps et la transparence est un facteur crucial. Je préfère les marques qui restent très conservatrices dans leur message écologique et qui n’en parlent que si elles ont accompli un réel changement dans leur production, et qui ne font pas tout un tas de marketing autour d’un seul et unique produit super green. La complexité des organismes de certification et des demandes de label rend la tâche ardue pour les marques. Et du côté des organismes de certification, ils rendent les choses plus difficiles en mettant trop de pression sur les fournisseurs avec une longue liste de “ substances interdites ” (RSL). Même l’industrie chimique, qui devrait être capable de gérer ces données, est submergée par toutes ces contraintes. Par conséquent, nous avons besoin de trouver une solution qui aide tous les intervenants de la chaîne à mettre en place une stratégie plus simple.
Retrouvez la seconde partie dans le prochain 7sky de septembre, freestyle.








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