le tsunami oublié
Par Matt George, Sikikap, Mentawai Islands, Indonésie, de l’anglais par Ismael Tlili –
Photo: © 74pants.com

Depuis les profondeurs silencieuses, à l’est de l’océan Indien, à approximativement 21h42, durant la nuit du 25 octobre 2010, un tremblement de terre d’une envergure de 7,5 sur l’échelle de Richter se déclenche à l’ouest de Sumatra en Indonésie. Sept minutes plus tard, le tsunami rugit au-dessus du récif de ses célèbres vagues, et fait son chemin à travers les petits villages du littoral, qui se cramponnent aux côtes.
Dans les premiers comptes rendu, on nous informe que la vague atteignait de trois à dix mètres. Etonnement, la déferlante a été dévastatrice de manière irrégulière, éradiquant certains villages et en épargnant d’autres. A la science humaine de nous l’expliquer, à présent. Le 27 octobre autour, de 21h15, le charter Vessel K.M Budydhari entame son voyage, transportant de l’eau, des vivres, des abris et des médicaments, destinés aux villages ravagés les plus éloignés. Matt George était à bord. Après deux mois de réflexion à propos de cette expérience, il nous offre cette dépêche très personnelle.
Lydia, village de Maonai, Pagai sud, Iles Mentawai
Pour Lydia, la trahison a été complète. Son enfant arraché à ses bras durant la nuit, son mari enseveli sous les décombres, son nourrisson assoupi, parti pour toujours. Sa cheville gauche à moitié tranchée après une chute cauchemardesque à travers les palmiers, dans un océan tourbillonnant parmi les toitures métalliques. Des moments d’horreur suprême, suffocants. Elle ne se sent toujours pas en vie. Tout a débuté à l’intérieur de la petite église, supposée être le bastion de son salut.
Elle gît sur le dos dans la tente, et découvre qu’elle ne peut pas contrôler sa respiration. La peur est de retour. Elle est présente sous la forme d’une aiguille hypodermique. Une chose ruisselante et redoutable, brandie par un homme étrange, grand et pâle, portant des gants blancs. Puis vient un mal fulgurant, profond et nerveux, une douleur d’accouchement. Elle se sent en vie à présent. Elle espère ne pas l’être.
La douleur augmente. Elle continue de respirer sans savoir d’où vient l’air. Son regard est flou. Elle tente de se redresser pour que cela s’arrête. Là, elle voit une aiguille en forme de crochet plantée dans sa blessure à vif, et des ciseaux découpant sa chair. Trou noir.
Une heure plus tard, elle est seule, au calme. Elle observe le haut de la tente, sous la chaleur humide de midi. Elle ne sait que faire. Elle ne veut pas dormir. Elle ne peut pas bouger, pas marcher. Elle ne veut pas se souvenir, sans pouvoir s’en empêcher. Le rugissement rauque de l’océan, les cris, le village tout entier se faisant embarquer, le dernier regard sauvage laissé derrière elle quand elle a plongé avec son enfant à l’intérieur de la petite église.
Puis l’explosion de l’eau et du bois, des bancs, des prières, des croyances et du toit d’étain. Une force diabolique arrachant sa petite fille de ses bras à tout jamais, l’éternité passée sous l’eau tourbillonnante emplissant les poumons. Le vomi, l’affreux silence de la jungle, l’aube, le clignement des paupières, les palmiers s’agitant au-dessus d’elle, la pluie sur ses lèvres gonflées, la reptation.
Et maintenant cette tente, son monde tout entier, un mille-pattes de fils noirs rattachant son pied à son corps. Puis le retour de la douleur.
Mariée tardivement, elle savait à quoi s’attendre. Une sorte de bannissement. Trop tard pour recommencer. Une tragédie villageoise. Elle allait plonger seule dans la vieillesse. Eventuellement le vieux fou et édenté Ibu. Un cas de charité, un fardeau, une mendiante. Elle se redresse et jette un regard sur l’océan, puis arrache son crucifix en pendentif, et le lance rageusement dans la boue.
Cinq jours plus tard
En haut. Transportée dans une brouette vers le haut de la colline, dans une autre tente. Celle-ci est plus grande, sèche et chaude. Une couverture, et, chose impensable, ils sont de retour, les géants pâles. Cette fois une femme les accompagne. Tous curieux à propos de son pied, le nettoyant, prospectant, discutant. La femme a gentiment ôté le bandage. L’entaille n’est à présent qu’une fine ligne autour de sa cheville. Il a été dit que les fils pourraient être retirés d’ici sept jours. Elle pourrait à nouveau marcher. Aussi loin qu’elle puisse se souvenir, elle sourit pour la première fois. Mais pas à cause de son pied. Elle sourit parce que le groupe de femmes qui ont perdu leurs maris et le groupe de celles qui ont perdu leurs enfants viennent lui demander de l’aide. Elles vont former une sorte d’orphelinat. Elle doit devenir enseignante. Elle tient déjà contre sa poitrine l’enfant d’une autre. Les yeux de l’enfant sont alors clos et elle ressent à nouveau un lien quand l’enfant tète. Une connexion profonde. Mais pas avec le ciel cette fois. Avec la boue. Parce qu’elle peut sentir le battement du cœur de l’enfant à travers son sein, comme un petit oiseau captif.
Et les femmes lui disent que Dieu, dans toute sa sagesse, a un plan pour chacun d’entre nous. Qu’il y a de l’espoir. Que Dieu va s’en assurer. Hallelujah. Elle combat un froncement de sourcils, puis acquiesce. Oui.
Mais elle a son propre plan. Dans leur nouvelle maison, elle chuchotera la vérité aux oreilles des plus jeunes. De ne plus jamais croire aux fantômes du ciel, ou de quelque autre vieil homme blanc, assis sur un trône au milieu des nuages. Non, plus jamais. Parce que leur monde ne sera jamais que sang, os, jungle et un océan malveillant. Parce que la nature hurlera à nouveau, clairement.
“ Soyez prêts ”, dira-t-elle aux plus petits. “ Ceci est votre demeure. Celle de personne d’autre. Et votre monde ne trouvera aucune paix dans l’épreuve. Votre monde n’est qu’une beauté sauvage ”. Et elle chuchotera ceci à l’intérieur de leurs petits os. Elle le leur répétera.








