FAR AWAY SURFERS
un voyage hors du temps, aux sources du stoke !
Texte et photos par Stéphane Robin

A l’heure où les planches écologiques deviennent tendance, des surfeurs mélanésiens continuent de fabriquer leurs propres planches en bois comme au premier jour. Nous vous proposons de redécouvrir cette rencontre inattendue, faite par Stéphane Robin, lors d’un long périple dans les îles Salomon, en 2004 et 2005.
Les surfeurs sont allés quasiment partout sur la terre, partout, même aux îles Salomon. Visitées épisodiquement par quelques Australiens, elles n’ont jamais connu le succès de l’Indonésie. Pas assez consistant, trop de moustiques, de crocodiles, et d’instabilité politique. Une protection presque naturelle contre les curieux. Et pourtant il suffit qu’un cyclone se dessine dans la mer de Corail pour qu’une multitude de breaks se mettent en action. Le Pacifique Sud agissant sur moi comme une fabrique de rêves, il n’en fallait pas beaucoup plus pour que je prenne la route.
0° sous l’équateur
Chaleur écrasante, calme total. Pas de cyclone, juste des averses tropicales. La terre rouge qui colle aux pieds. Je trouve des spots mais pas de vagues. Au bout de dix jours, je commence à perdre patience. Au lieu de surfer je me morfonds sous les ventilateurs de l’internet-café du coin. Qu’est-ce que je suis venu foutre là ? Les prévisions de swell sont mauvaises. J’aurais dû aller à Fidji, comme tout le monde. Je transpire à grosses gouttes. On dirait que la houle prévue s’évanouit à chaque fois juste avant de toucher l’archipel. A la sortie du port de Gizo, le récif n’offre qu’une vague minuscule. Les autres spots de l’île ne sont guère mieux. Il faut trouver une solution. Je passe en revue les îles situées plus au nord. J’oublie le swell de cyclone et je mise sur les wind swells du Pacifique. Sur la carte, la pointe de Choiseul Island semble correctement orientée. J’apprends, par un médecin stagiaire expatrié à Gizo, qu’un de ses collègues y surferait de temps en temps. L’endroit est très sauvage et plein de moustiques. Je doute un peu mais c’est ma meilleure option, et comme le jeune médecin doit y aller lui-même, en visite, je décide de l’accompagner. Un avion est prévu pour le lendemain mais les horaires sont incertains. La petite compagnie nationale ne dispose que d’un seul avion pour effectuer toutes ses rotations. On décide quand même de tenter notre chance. Levés aux aurores on descend sur la piste d’atterrissage chargés de tout le matériel de survie. Les heures passent, il fait de plus en plus chaud. On scrute l’horizon jusqu’à onze heures avant de se décider à retourner à notre guesthouse. “No plane today”. Le lendemain ça recommence; heureusement cette fois un avion atterrit. Mais le coffre du petit Twin Otter est plein. Le copilote me propose de couper le nose de ma board pour la faire rentrer. Je refuse. L’avion part sans moi. C’est vraiment mal barré.
Le marin américain
Déjà deux semaines sans surf. Après tout ce temps sans croiser d’autres surfeurs, j’ai vraiment l’impression d’être le seul surfeur à tripper dans les parages. Bon signe ? Mauvais signe ? Difficile à dire. Un matin, alors que je longe le port de Gizo, un type barbu m’interpelle et me demande à quoi ressemblent les vagues. Le médecin stagiaire lui a parlé de moi. Ce marin, d’origine américaine, croise dans le Pacifique depuis des années sur son voilier et compte déjà quatre mois de navigation aux îles Salomon. Pas tellement plus chanceux que moi. Il a par contre entendu parler d’un spot quasi secret avec des surfeurs locaux. Il dit aussi que les récifs sont parfaitement dessinés et que le swell y est plus consistant qu’ailleurs. Le seul hic c’est l’éloignement et l’impossibilité d’y aller à la voile pendant cette saison. Sans compter que la zone est infestée de crocodiles de mer. Raison pour laquelle je ne l’avais pas retenue lors de mon premier repérage. Pour y aller, il faut prendre plusieurs avions en connexion. Une mission presque impossible avec deux planches de surf. Et me voilà de retour au guichet de la petite compagnie nationale pour négocier un billet vers la capitale.
Far away province
Deux jours plus tard je rejoins Honiara. Drôle de ville, étouffante, où les natifs marchent pieds nus en crachant par terre. Après une nuit et quelques heures d’attente à l’aéroport, j’assiste au décollage de l’avion à vide pour tester le moteur. C’est bon, on nous fait signe d’embarquer. Ici pas de machine à rayons X, ni de portiques. On pèse les passagers avec les bagages et c’est tout. Le survol de la Western Province ne fait que confirmer ce que j’ai vécu jusqu’à présent, le flat total.
Après une heure et demie de vol et un atterrissage en pleine brousse, j’aperçois enfin ma destination finale. Une île toute verte avec un petit lac et une montagne juste derrière. A l’approche, on distingue un trait plus clair qui se détache de la forêt tropicale. C’est la piste d’atterrissage indiquée sur ma carte. Ça secoue un peu mais pas de souci. On descend sous le bruit des hélices. Une poignée d’autochtones émergent de la jungle. Ici pas d’aéroport, pas de bâtiments, pas de téléphone, pas de distributeur de boissons, rien. Seules quelques caisses de produits locaux attendent d’être embarquées dans l’avion pour la capitale. Me voilà au bout du monde. Un peu surpris de voir débarquer un blanc tout seul avec des planches, les locaux sont plutôt accueillants. Trois jeunes me proposent de porter mes bagages jusqu’à leur village, à une demi-heure de marche dans la forêt.

Robin(son) Crusoe Island
Je ne suis pourtant pas le premier surfeur à passer par là : l’île est l’une des portes d’entrée inévitables pour quiconque veut rejoindre la zone. Des surfeurs australiens sont venus là dans les années 90. Deux frères avaient monté un petit surf camp, mais leur histoire a mal tourné, et ils ont dû quitter précipitamment les lieux avant le début de la guerre civile. Ils ont vendu leurs bateaux à moteur aux locaux pour trois fois rien. L’homme qui m’héberge pour la nuit a d’ailleurs récupéré un de leurs moteurs. Au fil de la discussion je finis par comprendre qu’il y a eu un différent entre un local et les Australiens, et que depuis ils n’ont plus jamais revu de surfeurs. Une aubaine ? L’île sur laquelle je viens d’arriver n’offre pas de vague surfable. Il faut que je trouve un moyen pour aller explorer les autres reefs sans trop me ruiner. Par la terre c’est impossible. Il n’y a ni piste, ni route, ni voiture, seulement quelques villages avec la forêt vierge derrière. Les habitants sont pêcheurs mais ils ne s’aventurent jamais très loin, et ils craignent presque les habitants des autres îles. Difficile dans ces conditions d’obtenir des informations claires.
Le lendemain, après un rapide tour de cette île merveilleuse – qui aurait parfaitement convenu à Robinson Crusoe – j’embarque à bord d’une pirogue que j’ai affrétée, pour rallier la grande île voisine. 5 kg de riz, des noix de coco et quelques petits pains fabriqués sur place viennent se rajouter à mon barda. En longeant la côte très découpée j’aperçois le même paysage que celui observé par les marins qui ont découvert ces îles il y a plus de 400 ans. Rien n’a changé. Les indigènes pêchent toujours à bord de pirogues en bois. Des grottes mystérieuses s’enfoncent à l’infini dans les profondeurs de la forêt. A l’approche du premier gros village, je repère l’arrête d’une vague qui déferle devant une toute petite île. Je demande au conducteur de la pirogue de s’arrêter. La houle longue déferle sur une centaine de mètres et il n’y a absolument personne. Depuis le temps que j’attends ça. Je fouille dans mon sac pour trouver un peu de wax, je sors ma board et saute à l’eau. La sensation de se retrouver seul au line-up est assez étrange; je me demande si cette vague a déjà un nom.
Des locaux ?
Le marin américain avait raison. Il y a des surfeurs locaux sur cette île. Mais je ne les ai pas vus tout de suite. Lorsque que notre pirogue touche le fond d’une petite baie, non loin de Star Harbor, il y a rapidement un monde fou sur la plage. La nouvelle fait le tour du village comme une traînée de poudre. Des dizaines d’enfants se pressent les uns contre les autres sans trop oser s’approcher. Derrière eux, de la fumée blanche monte au-dessus des maisons en bois, construites à même le sol. Je me demande si je vais vraiment pouvoir vivre là. Mais tant qu’il y a des gens, tout est possible. On m’avait dit qu’ils étaient à moitié sauvages mais leur gentillesse me fait vite oublier le dénuement. On me conduit à la maison d’un certain Liston, l’épicier du village, qui pourra sans doute m’aider. En route j’aperçois de temps à autre des planches de surf de fabrication locale. Il y en a un peu partout, sur les toits des maisons, contre les arbres. Je n’ai jamais rien vu de semblable. Pas d’aileron, des rails 50/50 et des sortes de channels sur toute la longueur, et même le tail a une forme de spatule ! C’est donc ça dont m’a parlé le marin américain. Les locaux surfent bel et bien, mais sur des planches en bois de palmier !
La maison de Liston est un peu à l’écart, à côté de la rivière. Quand j’arrive il n’y a que des femmes et des enfants. Je n’ai presque pas besoin de parler. Quelqu’un part le prévenir. C’est un homme souriant qui arrive, chargé d’un sac de coprah. On discute un peu en broken english. Il me prépare aussitôt une chambre dans sa maison qui fait aussi office de boutique. Le confort est rudimentaire mais fonctionnel. Où ailleurs dans le monde peut-on arriver à l’improviste chez quelqu’un que l’on a jamais vu, et se faire accueillir de la sorte ? A deux minutes de marche, sous un arbre, on me montre un tuyau en PVC qui apporte de l’eau venue des hauteurs de l’île. Cette eau est potable et sert aussi pour la douche. Des maisons sont éparpillées sous les cocotiers. Un gamin marche avec une poule dans les bras. Un autre de trois ans porte une machette plus grande que lui.
Motor boat
Une fois installé, je pars en quête d’un bateau à moteur pour pouvoir circuler entre les spots. Liston me dit qu’il sait où en trouver. C’est plutôt inattendu puisque je n’ai pu voir que des pirogues sans moteur, creusées à même les troncs d’arbre. Il m’accompagne de l’autre côté du village, où un grand type possède quelques moteurs. L’homme est mécanicien. Il fume beaucoup. La plupart des engins sont en pièces détachées, mais il y en a un ou deux qui doivent marcher. 15 CV, peut-être 25, on ne sait plus très bien. Les vis de serrage sont cassées, mais on devrait arriver à le fixer sur une des pirogues en fibre de verre qui flottent au bord du lagon. Il va falloir négocier, car le propriétaire de la pirogue est un autre homme. On s’assoit à l’ombre. Le mécano me propose des noix de bethel. On attend je ne sais pas trop quoi, ni qui. On attend, c’est tout. D’autres gars plus jeunes se joignent à nous. Tout le monde rigole doucement. Le mécano se souvient des surfeurs qui passaient par là avant. Mais ça fait déjà pas mal d’années, c’est à peine s’il peut me dire où ils avaient l’habitude de surfer. Il pointe du doigt la vague juste devant leur maison, mais aujourd’hui c’est tout petit. Il crache constamment par terre de longs jets rouges. Les noix de bethel passent de main en main, ainsi qu’un petit sachet de poudre de corail séché qu’il applique sur ses dents. On se met d’accord sur un tarif. Je reviendrai demain.
Pure stoke
En rentrant chez Liston j’aperçois pas mal de monde dans l’eau, sur une petite gauche qui sectionne à l’entrée de la passe du village. C’est l’après-midi, la mer est remontée. Des gamins de tous les âges essayent d’attraper les vagues, debout, allongés ou assis dans leur pirogue. C’est presque hallucinant. Ils sont vingt, peut-être trente. Ça part dans tous les sens. Certains tombent immédiatement après le take-off, alors que d’autres suivent la vague sur plusieurs dizaines de mètres. Faute de mieux, je décide d’aller les rejoindre. Dans l’eau, l’ambiance est surréelle, tout le monde rit, crie, chante. Leur bonne humeur est surprenante. Ici le concept de priorité n’existe pas, tout le monde tente sa chance en même temps. Les plus grands s’essayent au bottom turn, mais sans aileron ça ne passe pas toujours. Quand j’arrive au milieu d’eux ils s’arrêtent tous de ramer. On me fait comprendre que la prochaine vague est pour moi. Tout d’un coup un gamin crie “nice one” et les autres de reprendre en cœur : “Nice one, nice one !”. Une ondulation gonfle sur le reef. La section creuse. Elle est pour moi. Je m’élance dans un silence total. Les patates de corail défilent sous très peu d’eau. Je place un premier turn, puis un autre plus appuyé, avant de prendre de la vitesse pour le kick-out final. A peine ai-je le temps de remonter sur ma planche qu’une ovation interminable se déclenche. Les gamins sont complètement surexcités, ils hurlent en frappant la surface de l’eau. Tous ces cris, ça me donne la chair de poule. Et ça ne semble plus vouloir s’arrêter ! Ils se jettent maintenant sur les vagues en essayant d’imiter mes manœuvres ! Les planches volent, c’est l’euphorie générale. Le surf ici est encore à l’état pur. La joie prime sur la performance. Le style des plus grands me rappelle des photos de longboards des années 50, sauf qu’ici ils surfent sur des planches de six pieds.
Tribal shaper
En sortant de l’eau j’examine une de ces planches de plus près. Je suis surpris par son poids, plutôt élevé. Le bois est gorgé d’eau, je me demande comment ils arrivent à flotter là-dessus. En voyant mon intérêt, des gamins m’en rapportent d’autres. Il y en a de toutes les tailles. Elles sont généralement pointues. Elles sont faites à partir des branches d’un palmier fixées les unes aux autres. Quand je demande qui fabrique les planches, on me présente un garçon un peu plus âgé. Ce n’est pas vraiment un shaper – ici tout le monde fabrique sa planche comme il peut – mais lui semble avoir un peu plus l’habitude que les autres. On me propose de suivre un petit groupe qui se met en route vers la forêt, armé de longues machettes. On s’arrête dans une clairière. Ils ont vite fait de repérer des palmiers assez grands. La forêt est comme un magasin à ciel ouvert. Il suffit de connaître les plantes pour trouver tout ce dont on a besoin. Les branches de palmier qu’ils coupent ont une texture assez souple, proche de la mousse. Une fois les branches ajustées, ils trouvent des morceaux de bois plus durs pour les transpercer, afin de les faire tenir ensemble. Le shaper a l’œil. Il découpe son outline avec une symétrie remarquable. Les rails sont arrondis, le nez et le tail sont affinés, tout ça en moins de trente minutes. Les voilà avec une nouvelle planche totalement biodégradable ! Pas très solide mais suffisant pour faire quelques sessions. Mon étonnement continue de grandir lorsque le jeune shaper me conduit dans une maison de son village, où un vieux single-fin est fixé au mur, telle une relique magique. Il passe ses mains sur les rails, presque automatiquement, comme pour s’en imprégner encore une fois. Son regard est ailleurs. A moitié laminée et trouée de partout, la planche a été laissée là par un missionnaire plusieurs dizaines d’années auparavant. L’homme est parti depuis longtemps mais le surf est resté, comme un héritage que les jeunes se sont approprié, avec une symbiose presque troublante. Comme si le surf n’était rien d’autre qu’une pratique ancestrale qui ne les avait jamais quittés.









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