WELCOME TO INDIA
Par Roy Brönnimann – Photos: © Jürg Bührer

Malgré un départ en trombe, l’hiver 2010/2011 ne s’est pas montré très généreux en matière de neige et notre recherche de l’endless powder s’est avérée difficile. Lorsque Manu, le sabre de Captain Morgan à la main, a lancé, le soir de la St-Sylvestre, l’idée d’aller boarder dans les montagnes de l’Himalaya en Inde, j’étais au premier abord sceptique.
De la poudreuse en Inde ? Ce n’est pas la première idée que l’on associe au pays des hocheurs de tête. Quelques histoires entendues, dans l’euphorie de la St-Sylvestre, sur les 18m de neige par an, 1m de dump en une seule nuit et des expériences comparables à une descente après héliportage directement au départ de la station, ont éveillé ma curiosité. Et lorsque mes recherches superficielles sur Internet ont confirmé la rumeur, l’idée folle a tourné à l’obsession. Un mois plus tard, je suis parti pour Gulmarg avec Jürg Bührer, Manuel Kunz et Philipp Gertsch.
Après un vol de 8 heures pour la mégapole Delhi et une nuit passée à l’aéroport, un vol interne nous a menés à Srinagar après une escale à Jammu. Srinagar est la capitale estivale de l’Etat du Jammu-et-Cachemire, et Jammu, en raison de son climat clément de novembre à avril, est la capitale hivernale.
Deux heures de vol, quelques formulaires et contrôles de douane plus tard, une masse impressionnante d’habitants locaux cherchant à vendre leur palette de services, nous recevait frénétiquement à Srinagar. Après avoir négocié un bon prix, nous avons pris la route pour Gulmarg à bord d’un taxi 4×4, non sans croiser un nombre incalculable de soldats armés d’AK 47. Notre destination se trouve dans l’Etat fédéral Jammu-et-Cachemire, créé en 1957, faisant partie du Cachemire : Gulmarg est à 15 km à vol d’oiseau de la ligne de cessez-le-feu entre le Pakistan et l’Inde, entrée en vigueur en 1965. Lors du voyage, le savoir-faire de notre chauffeur, Bashir, n’a cessé de nous étonner : comme beaucoup d’autres chauffeurs de taxi indiens, ce jeune homme est capable de téléphoner, éviter les chiens et les vaches qui traînent sur la route cahoteuse, tout en dépassant un pousse-pousse entre deux camions surchargés et en jouant du klaxon. Incroyable! Mis à part cette conduite sportive à laquelle un Occidental a besoin de temps pour s’accommoder, notre attention s’est surtout focalisée sur le paysage grandiose. En même temps, on ne pouvait s’empêcher, en observant ce qui se passe au bord de la route, de s’inquiéter pour l’environnement. Le plastique fait désormais partie du quotidien des régions les plus reculées du pays, conséquence du développement économique frénétique. Aucune infrastructure de traitement des déchets ou de recyclage n’est à disposition de la population, et les montagnes de déchets sont brûlées ou abandonnées aux singes qui traînent aux alentours.
Une fois arrivés à Gulmarg, à 2’700 m d’altitude, il nous a encore fallu trouver un endroit où crécher pour les quelques premières nuits. Nous avons choisi l’hôtel Alpine Ridge, où nous avons partagé une chambre avec petit déjeuner pour CHF 80.– la nuit. Le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil, ce sont les nombreux singes vivant aux alentours qui nous ont salués les premiers. Puis, nous sommes partis à la découverte des lieux, de notre terrain de jeux pour les prochains jours. Le téléphérique, inauguré en 2005, a deux sections : la première mène à la frontière de la zone de forêt à 3’100 m ; la deuxième monte jusqu’à 4’084 m, ce qui fait de lui actuellement la plus haute station du monde. Comme pour se plier aux règles de la circulation routière, les télécabines montent du côté gauche. Même les montagnards les plus expérimentés sentent les 4’100 m d’altitude lors des premiers pas, à la station terminale. Mais la vue imprenable sur les montagnes pakistanaises avoisinantes, dont le sommet de 8’125 m du Nanga Parbat, m’ont rapidement fait oublier le manque d’oxygène. J’ai réalisé aussitôt que j’étais arrivé sur la plus grande chaîne de montagnes de la planète, le bien surnommé Toit du monde.
Avec les premiers nuages de poussière de la plus pure poudre himalayenne soufflant dans nos visages, le voyage dans les sommets les plus puissants de la planète valait déjà le déplacement. Nous sommes rentrés de cette première expédition le sourire figé. Un kawa cachemiri (un mélange traditionnel de thé vert, diverses épices et amandes finement hachées) bien mérité nous attendait à l’hôtel. La météo nous a gâtés avec un ciel bleu couleur acier et des conditions de neige parfaites les quatre premiers jours. Seule la base de neige, largement en dessous de la moyenne et les sharkies émergeant de tous les côtés nous ont rendu la vie difficile.

Comblés de bonheur par ce départ fulgurant, nous nous sommes accordés un peu de repos et avons laissé le temps à la nature d’accomplir son travail : une tempête de neige – Inchallah (si Dieu le veut) – était annoncée. On en a profité pour aller au lac Dal à Srinagar. Une fois la ville et ses rues follement animées traversées, une douzaine de shikaras – une sorte de taxi sur eau – nous attendaient déjà, et à peine sortis de notre taxi, nous étions déjà en train de naviguer sur le lac afin de choisir la maison flottante où nous passerions la nuit. Nous avons choisi la plus belle des maisons, où notre hôte, Bashmarat, nous a accueillis en nous servant du kawa cachemiri et des pâtisseries. Puis nous avons visité le marché flottant de Srinagar. Après cette journée riche en nouvelles expériences culturelles, nous avons passé la nuit dans une chambre aux ornements gravés à la main et chauffée au bois.
Après deux jours de folie à Srinagar, nous avons fait nos valises, la tête remplie d’impressions et de souvenirs, et sommes retournés à Gulmarg. Les pluies intenses du deuxième jour à Srinagar laissaient espérer une chute de neige importante à Gulmarg. Quand nous sommes arrivés à Tangmarg, le dernier village avant Gulmarg, quelques éclaircies nous ont offert une première impression des forêts fortement enneigées. Un demi-mètre de neige fraîche était tombé pendant notre absence et un autre était prévu pour la nuit. Mais plus rien ne fonctionnait : seules quelques rares télécabines continuaient d’assurer la liaison dans la première section, celle qui traverse la forêt. Mais Gulmarg a d’autres ressources : les jours de tempête, on trouve les meilleures lines à proximité du village, aux alentours de Monkey Hill. On atteint le sommet en 30 minutes de marche et de là, on peut descendre sa line le long d’une pente raide, véritable terrain de jeux jonché d’innombrables obstacles naturels. Après le troisième jour de neige, il valait la peine de se lever tôt. Les experts ont fait ouvrir la deuxième section : une arrête parfaitement enneigée et des bowls encore vierges se présentaient à nous des deux côtés du sommet. Le risque d’avalanche persistait pourtant et trois Néo-Zélandais se sont fait engloutir ce jour-là. Par chance, leurs amis ont immédiatement réagi et ils ont pu être délivrés. Lors de notre voyage de départ pour Tangmarg, nous avons vu une avalanche de très près, déclenchée par des riders russes. Cette force impressionnante juste sous nos yeux fait réfléchir : une fois de plus, il nous a été prouvé que dans la nature, on ne peut pas tout planifier et contrôler. Même en se préparant au mieux et en restant attentif aux moindres signes, on ne peut – comme dans le trafic – jamais contrôler le comportement des autres.
Gulmarg ne peut être comparé aux domaines occidentaux, et surtout pas en matière de sécurité, sauvetage ou soins médicaux. Pas d’hôpital dans la région, pas de sauvetage par hélicoptère ni réseaux téléphoniques. Il y a bien, juste sous le téléphérique, une petite zone sécurisée, mais en dehors, il faut rester très attentif aux risques d’avalanche, aux conditions et signaux envoyés par la nature. Une excellente préparation est nécessaire pour tout voyage à Gulmarg et dans les cas les plus extrêmes, elle est une condition de survie.
Le dernier jour, puisque le risque d’avalanche était fortement retombé, j’ai pu faire ma meilleure line du voyage. Un final parfait pour un trip inoubliable. Le lendemain matin, la magie de ces deux semaines et demie exceptionnelles a touché à sa fin. On a donc pris à nouveau la route pour l’Oberland bernois, notre chez-nous dans le monde, en pleine tempête de neige, en repassant par Srinagar et Delhi.
Depuis mon retour en Suisse, des souvenirs d’Inde me reviennent souvent à l’esprit et me font irrésistiblement sourire. Je sais alors que je n’oublierai jamais ce voyage.
- Don’t worry, eat curry! -
Un grand merci à Pure, Quiksilver Suisse, Völkl Snowboards, TSG et à mère Bührer.








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