FLORINE DEPLAZES
Une actrice suisse en
route pour le sommet
Par Corinne Tâche-Berther
Photo : © Christian Dietrich
Florine a grandi avec sa mère, psychologue, et son beau-père, avocat modeste, calme, discret et philosophe. Ce n’est que plus tard qu’elle fera la connaissance de son père biologique, un libre penseur aux tendances spirituelles, qui vit dans le Centro d’Ompio au nord de l’Italie, et organise des séminaires de yoga, de méditation et de musique, dans un cadre paradisiaque au-dessus du lac d’Orta. Elle-même libre penseuse, mannequin, actrice, elle va bientôt dérober les cœurs des cinéphiles avec Der Sandmann, où elle joue son premier rôle au cinéma, qui lui a valu le prix de “Best Actress in a Supporting Role” au Buffalo Film Festival de New York. Mesdames et messieurs, Florine Deplazes… de Zurich.
Son père biologique, qui vit en faisant confiance à son intuition et au hasard de la vie, elle ne le connaît que depuis 8 ou 9 ans. “Son train de vie original et spirituel est un exemple à suivre pour moi. Je découvre sans cesse des similitudes entre nous deux et j’apprends à me connaître à travers lui”. Après avoir obtenu sa maturité, Florine est partie à la conquête des capitales européennes de la mode grâce au mannequinat, un départ dans la vie professionnelle passionnant pour une jeune fille qui attend beaucoup de la vie. “Je m’autofinance depuis la matu. On m’a toujours laissée beaucoup de liberté pour faire mes expériences, j’ai pu suivre ma voie. Je suis très reconnaissante envers mes parents, des académiciens, de m’avoir soutenue dans mes choix. Je ne suis que rarement inquiète face à l’avenir; je suis convaincue que je peux me faire une place dans divers domaines en tout temps, grâce à mes nombreuses expériences et mon réseau, qui s’étend dans divers branches.”
Cette prise de conscience, elle la doit à son père biologique, qui lui a donné ce sage conseil: “Fais ce que tu as envie de faire, écoute ton cœur, et si ça ne marche pas, tu peux compter sur le fait qu’une alternative se présentera à toi”. Il a élargi son esprit et il a souvent su la rassurer. De son beau-père, elle a hérité d’un côté plus rationnel. “J’ai deux pères qui se trouvent à l’exact opposé l’un de l’autre… Mais tous les deux sont des êtres proches de la nature, chaleureux et équilibrés”. Pour impressionner son beau-père et aussi pour lui montrer, à l’âge de 5 ans, qu’elle l’acceptait en tant que papa, Florine a appris le romanche. Elle en a développé une facilité pour les langues. La brillante et sympathique jeune femme n’a jamais manqué de rien. Elle a grandi baignée d’un amour dont elle rayonne aujourd’hui. “Je tiens ça de ma mère. Elle m’a élevée seule les premières années. En raison de son travail, elle ne pouvait pas me consacrer tout le temps qu’elle aurait voulu, alors elle compensait en m’offrant le double d’amour”.
C’est seulement en troisième classe qu’elle avoua pour la première fois à sa meilleure amie que son père, le mari de sa mère, n’était pas son père biologique. “Je lui ai tout raconté et c’était comme si c’était l’histoire d’une autre petite fille”. Florine a sa part de responsabilité dans leur rencontre: elle les a présentés l’un à l’autre à la piscine. “On peut dire que je me suis choisi un père. En prime, j’ai reçu une petite sœur plus jeune de 7 ans et demi, dit-elle en plaisantant. Et du côté de mon père biologique, j’ai un demi-frère de 10 ans”. Je voulais encore qu’elle me raconte sa première rencontre avec son père biologique: “Ma mère, lui et moi, nous étions très nerveux, excités, et nous avions tour à tour des larmes dans les yeux. C’était étrange, comme si je rencontrais n’importe quel membre de ma famille. Je n’arrivais pas à réaliser qui il était, mais il y avait des signes extérieurs: son type de peau, ses mains, ses yeux. C’est passionnant d’observer la part des gènes et la part du social dans ce qui nous construit. Je me suis souvent demandé pourquoi je vivais comme je le faisais, et malgré les doutes, tout tendait à me prouver que j’étais sur la bonne voie. Sans avoir son exemple, j’ai marché dans ses pas”.
A l’âge de 18 ans, elle a été approchée par un chasseur de talents à Zurich. Puis les premières photos et les premiers mandats l’emmenèrent à Athènes, Milan, Barcelone, Paris, Londres, Munich, Hambourg et Berlin. On la demanda également en Asie, mais elle refusa poliment, car son job de mannequin n’a jamais été une priorité. “A 21 ans, j’avais encore du mal à tout laisser en plan pour le job. La carrière de mannequin manque cruellement de profondeur et d’humanité. J’ai toujours organisé ma vie de manière à être en accord avec moi-même. A Paris, je me suis même enfuie discrètement de l’appartement que je partageais avec mon agent au petit matin, parce qu’elle ne m’aurait pas laissée partir. Mon attitude m’a fait perdre quelques gros contrats; mon agent me le reproche encore aujourd’hui. Mais je n’en pouvais plus: je voulais rentrer pour voir mes vrais amis, ma famille, mon copain, pour retrouver ce qui compte et ceux qui me considèrent comme un être humain… Mon bonheur personnel m’importait plus que ma carrière. Le business de la mode est très créatif, stimulant et épuisant à la fois. Les problèmes, même sérieux, ne sont jamais pris en considération. Tu dois toujours être performant”.
Puis, le métier d’actrice entra dans sa vie. Il lui permit de “redevenir humaine”: “Si je regarde vers mon passé, je suis contente de chaque étape de ma carrière. J’ai tout construit moi-même et chaque élément a sa place. C’est par le mannequinat que je suis arrivée à la comédie. Les photographes m’ont souvent dit que j’étais plus efficace quand on me demandait de bouger librement. C’est en tournant des clips publicitaires que j’ai remarqué que j’en étais capable: tous le monde était content de moi et j’arrivais facilement à suivre les instructions et à switcher entre les rôles. Déjà enfant, le salon était ma scène, sur laquelle je jouais, chantais et dansais. Mais je n’aurais jamais cru que j’en ferais un jour mon métier. Je pensais qu’il faudrait faire un travail sérieux, qui m’assurerait un revenu. Et aujourd’hui je sais que le métier d’actrice m’épanouit entièrement. Acting makes me feel alive!”.
Michi Steiner (Grounding) était une sorte de mentor. Il m’a dit: “Tu pourrais en faire quelque chose. Les gens veulent te voir, tu as du potentiel, vois grand, vise l’international! Il m’a donné de bons conseils, parlé d’une formation. J’ai appris la méthode Meisner à Londres, une méthode par laquelle tu reconsidères ta vie entière, où tu réfléchis à tes réactions dans différentes situations. Tu fais ta propre analyse, et tu t’en sers pour ton jeu”. Elle rencontre très tôt son premier succès en se présentant au casting de la série Tag und Nacht, pour laquelle elle est immédiatement engagée. La production de la série est bientôt arrêtée, mais le rôle suivant sera celui dans Der Sandmann, pour lequel elle a obtenu le prix de “Best Actress in a Supporting Role” à New York. “Je joue la copine du personnage principal. Je suis sacrément chanceuse d’avoir pu tourner si vite dans un long-métrage pour le cinéma. L’expérience a été captivante et j’ai adoré toute la partie préparative. Nous avons reçu tellement d’échos positifs dans les festivals… Et cet award a été une très grande surprise. Je savais que j’avais été nominée, mais je n’imaginais pas gagner. Je n’étais même pas sur place, au Buffalo Niagara Film Festival!”.
Comment prépares-tu un rôle?
En tant qu’actrice, je m’imagine la biographie du personnage que je joue, je crée et assemble des éléments, je réfléchis à sa position dans la société, son background, etc., et à l’aide du script, en interaction avec mon partenaire, j’observe des gens et leur manière de se comporter en diverses situations… Je fais confiance à mon partenaire et je me laisse influencer par lui. Le plus important est de ne pas se laisser distraire par le texte. Je me le remémore partout, dans le tram, en faisant mon jogging, au supermarché, au lit, jusqu’à ce qu’il sorte automatiquement, pour pouvoir, lors du tournage, me concentrer sur tout le reste. J’essaye de ne pas me fixer sur une possibilité de jeu: il faut rester ouvert aux consignes du réalisateur.
Quel est le secret d’un bon jeu d’acteur?
Je m’investis totalement dans le rôle et je cherche des parallèles à ma propre vie. Tout le monde ressent les sentiments les plus communs, comme la joie, la tristesse et la haine, de la même façon et le plus intensément, avec les personnes les plus proches. Peu importe ce que tu joues, tu trouves toujours des résonances dans ta propre vie, même si tu n’as jamais connu la situation de ton personnage. Je reste moi-même, avec de vrais sentiments, mais dans une autre enveloppe, dans d’autres circonstances. Je ne joue pas, je ressens mes propres émotions, et je peux pleurer de vraies larmes. Le dernier rôle que j’ai joué était celui d’une femme déjantée et anéantie, qui voit des fantômes et parle avec son ami décédé. J’ai aussi joué une toxicomane et j’incarnais tellement mon rôle qu’on me demandait si je l’avais été. Tu le sens dans tout ton corps, tout réagit. C’est fascinant… Souvent, je me surprends moi-même, et j’aime bien essayer de nouvelles techniques. En fin de compte, mon jeu naît d’un mélange de toutes mes expériences.
Qu’est-ce que tu en tires sur un plan personnel ? Comment t’en sers-tu ?
Dans la comédie, il y a de la psychologie, de l’expression, de la danse, du langage… et la relation aux autres, comment ils te perçoivent, ce qu’ils voient en toi et comment tu peux en jouer. Tu prends conscience de tes différents archétypes, de ton impact. Pendant ma formation, j’ai ôté ma carapace. J’en suis devenue encore plus ouverte et sensible. En soi c’est très bien, mais j’étais du coup aussi plus vulnérable. Il faut savoir garder de son énergie. On apprend aussi à dépasser certains blocages en comprenant pourquoi on réagit de telle manière dans telle situation.
Parle-nous de ta rencontre avec Oliver Stone, avec qui tu es apparue sur des photos dans la presse allemande. Tu l’as rencontré au dernier Festival du film de Zurich. Est-ce qu’il te facilite un peu les choses ?
Oui! Il m’a abordée et je ne savais pas qui il était, du coup, je n’avais pas de préjugés. Peut-être que ça lui a plu que je ne cherche pas à attirer son attention. Il m’a posé un tas de questions, quel âge j’avais, si j’étais actrice… Et il m’a demandé de lui envoyer un dossier. J’avais des photos, mais pas de showreel. Nous avons échangé nos e-mails, et quatre jours plus tard, j’avais deux mails d’Oliver qui me demandait de l’accompagner au gala de l’Unesco à Düsseldorf… J’y ai bien réfléchi, et j’ai laissé le destin choisir pour moi, puisque j’avais des possibilités de tournage de spots publicitaires ce jour-là… Mais il devait en être ainsi. Après cela, différentes publications voulaient savoir qui j’étais. Oliver sait que la visibilité médiatique est indispensable aux jeunes talents; j’imagine que c’est pour ça qu’il m’a demandé de l’accompagner… Une amitié est née. Il prend des nouvelles de ma carrière, jamais de ma vie privée. Il insistait pour que je lui envoie mon showreel. J’ai alors tout donné pour le monter au plus vite et le lui faire parvenir, et il m’a immédiatement fait part de ses remarques. Il le trouvait bien, mais je n’avais encore rien en anglais, et mon accent pose problème. Il ne veut pas me donner de faux espoirs, il est franc et réaliste, et en plus c’est difficile d’obtenir un permis de travail pour les Etats-Unis. Mais grâce à lui, j’ai eu la chance de rencontrer des gens importants dans le cinéma, des gens qui avaient reçu mon dossier par lui. Ça m’a beaucoup inspirée de voir Hollywood et je continue à tout faire pour pouvoir y aller un jour, pour obtenir un visa…
Quel est ton plus grand souhait ?
En ce qui concerne ma vie professionnelle, je souhaite pouvoir vivre de l’art que j’ai choisi de pratiquer… Ça signifierait que je pourrais gagner de l’argent pour VIVRE !
Est-ce que tu souhaites faire passer un message aux jeunes ?
Vis et travaille comme tu en as envie. N’écoute pas ceux qui veulent te faire renoncer à tes rêves, pour que tu ne puisses jamais regretter de ne pas avoir essayé. Ne te laisse pas freiner par la peur de ne pas suivre les conventions et sois convaincu que la voie que tu as choisie est la bonne. Comme le dit l’une de mes citations préférées : « Seul celui qui suit son propre chemin ne peut se faire dépasser », Marlon Brando.








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