Par Ela, de l’anglais par Ismael Tlili – Photo: © Timo Jarvinen/Quiksilver
Je me remémore une période, quand j’avais autour de 14 ans et que mes pantalons étaient si bas que courir pour prendre mon bus était une catastrophe. Je me demande aujourd’hui, une bonne dizaine d’années plus tard, comment ai-je pu être aussi ridicule. Je me trouvais si cool. Des baggys en bas des fesses, un hoodie gigantesque suspendu à mes épaules, un bonnet qui me couvrait le visage et rien d’autre que le snowboard à l’esprit.
A l’époque je pensais que mes parents étaient complètement nazes, et ma sœur itinérante aussi. Mais aussi que le monde était à mes pieds. J’avais tellement de projets incroyables pour ma vie. A plusieurs moments ce fut d’aller passer une année à Whistler, Mammoth ou Tahoe, parce que ces endroits avaient l’air si magiques dans mes lectures favorites (n’importe quel magazine de snowboard), d’un haut niveau littéraire en effet. La vie était un jeu. Du snowboard et des fêtes toute la sainte journée. Trash, les Wildcats, Forum 8, le Grenade Crew : n’importe où ils allaient c’était l’éclate. Le monde était encore freestyle. L’autre alternative aurait été de travailler pour un magazine de snow. Déjà à l’époque j’avais le don d’estimer exactement mes capacités et je savais que mon niveau de snowboard limité m’amènerait difficilement au rang des pros. Toutefois, j’avais un talent fascinant pour l’écriture, ce qui me garantirait de garder en bouche le goût du freestyle. Je m’étais aussi dit que chaque hiver, je me rendrais dans l’hémisphère sud de manière à rider tous les jours. Ouais… j’avais de grandes ambitions. Les ambitions d’un esprit libre. Je n’aurais pas eu à conquérir le monde, car il m’appartenait déjà. Si vous m’aviez posé la question “Qu’est-ce que le freestyle veut dire pour toi ?”, j’aurais certainement répondu quelque chose comme : “pura vida ou hang loose”.
Aujourd’hui, dix bonnes années plus tard, je ne suis devenue qu’une énorme déception si je m’en tiens à l’idéal de mes 14 ans. Mais pas entièrement. Après tout, j’ai travaillé pour un magazine de snowboard. Et voilà, on arrive déjà au bout de mes rêves de freestyle d’antan.
Je n’ai jamais vécu à Whistler, Mammoth ou Tahoe. Tout comme je n’ai jamais volé dans l’hémisphère sud jusqu’alors. Le Grenade Crew non plus n’est plus d’actu pour moi depuis que Dani Kass m’a laissée en plan pendant 3 semaines en ne répondant pas à mes mails et qu’il a presque fait capoter mon interview (il était freestyle on the road… pura vida, quoi !). Et comme si tous les rêves éclatés de la petite Ela de 14 ans ne suffisaient pas à me décourager, mon boss* a commenté le fait que j’avais un très grand talent administratif et que je pouvais m’estimer heureuse de savoir écrire “un peu”, car autrement, je ne serais devenue qu’une meilleure secrétaire…
Je me suis déchiré l’esprit à savoir si c’était un compliment ou une insulte. Je n’en ai toujours aucune idée. Malheureusement, mon patron n’a pas tout à fait tort. Je dois avouer que j’adore les tableaux Excel. J’aime la manière dont ils donnent une structure à ma vie. La manière dont je peux y organiser les choses chronologiquement, alphabétiquement ou de n’importe quelle manière qui concorde à un plan. Si vous me demandiez aujourd’hui le sens du freestyle, je dirais : “Haha… pura vida et hang loose, mes fesses !”.
Bien sûr je ne fais pas de telles déclarations sans éprouver un pincement au cœur, qui me rend nostalgique de mon adolescence insouciante. Mon développement personnel, qui, si ça continue comme ça, risque de me conduire directement à la ringardise, est dans tous les cas quelque chose que j’observe avec un certain niveau d’inquiétude. Pendant une petite période je me suis même retrouvée dans une légère crise d’identité. Elle est venue de deux vieilles femmes dans leur jupe à longueur de tibia. Elles polémiquaient dans le métro à propos d’un article paru dans le 20 minutes qui traitait le port des pantalons en dessous de la ceinture et de ses conséquences sur la santé. Qui sait ce que mon patron aurait déclenché avec ce commentaire. “Je l’ai toujours su, les jeunes doivent remonter leur jean”. Pour ma part, j’ai une autre certitude : “La perspective et les valeurs peuvent très bien changer mais les conséquences de la culture du port bas des pantalons restent. Elle constitue mon ticket pour la vie vers la liberté et le freestyle”.
* Le patron d’Ela s’appelle Erwin Flury et il est le chef du freestyle.ch. Vous trouverez son interview ici.








