CANADA’S MUFFIN
comment ne pas finir sa vie en bc muffin ?
Texte et photos par Rémi Petit

Il est 17h32. Le soleil a disparu depuis 3 minutes. Je ne sens plus mes doigts ni le bout de mon nez. Une nuit glaciale semble se projeter dans le dessin d’une soirée silencieuse. Alors sans vouloir la déranger, on redescend au parking. Ça nous arrange un peu, il fait - 30°C et on n’a pas vu le soleil de la journée.
J’ai parlé de parking, mais il faut savoir qu’il y a 2 parkings à Whitewater. Le premier où une personne vous indique où et comment vous garer quand vous arrivez le matin. À côté il y a les caisses et un restaurant où ils servent de gros Muffins moelleux et fondants. Il serait bien passé le Muffin à 17h32 ce jour là. Mais le deuxième parking, celui dont il est question ici, il est à 2 kilomètres du premier. Marcher sur les crêtes, remonter au milieu des pillows, c’était diablement bien. Mais ça nous avait au moins autant ruiné les jambes que creusé l’appétit. Quand 2 locaux nous ont proposé de monter à l’arrière de leur pick-up pour nous remonter au premier parking, bizarrement, on n’a pas refusé.
Welcome
Les premières personnes qu’on a rencontré en arrivant n’étaient pas vraiment ce que l’on peut appeler accueillantes. Vous savez, celles qui vérifient vos passeports… Heureusement, les personnes qui ont suivi étaient beaucoup moins formatées. Ça a été assez varié au point de vue des rencontres. Du SDF Irlandais qui tourne à la bière à 8h du mat’ au loueur de motoneiges, en passant par la jeune serveuse qui court au boulot son café à la main et le papy qui va faire ses courses. Et j’oublie là tous les auto-stoppeurs et les “local heroes” de Whitewater. Quand on parle de “local”, il faut savoir que personne n’habite à Whitewater, à part quelques courageux en camping car sur le parking n°2. Les locaux habitent Nelson. Tous ces gens plus ou moins pittoresques, plus ou moins souriants, ont un point commun : dès que vous prononcez le mot snowboard, leurs pupilles scintillent comme des étoiles de neige.
On a débarqué à Rossland, petite ville un peu paumée pas très loin de la frontière US. Je dis “paumée”, mais de manière générale en Colombie Britannique on est vite “paumé”. Il y a 4,56 personnes qui habitent par kilomètre carré en moyenne (non les ours qui rôdent en ville au printemps ne sont pas responsables du 0,44 manquant de la cinquième personne) et des forêts assez immenses. Un promoteur immobilier avide de béton deviendrait fou en voyant la station de Whitewater, un restaurant, 2 parkings et 3 télésièges, à part ça il n’y a rien… juste un domaine de fou.
C’est de la glace
Une journée de marche pour un virage et un tout droit. Bon j’exagère, on n’a pas marché toute la journée, mais ça nous a bien pris la matinée pour accéder à cette arête qui nous faisait envie depuis la voiture. Victor fantasme toute la montée sur un couloir qu’il matte aux jumelles toutes les 5 minutes. Ça se rapproche, ça nous fait baver mais on en bave un peu aussi avec tout le matos sur le dos, mais le pire c’était d’avoir oublié le Muffin ! On n’est pas seuls sur la crête, les gens qui viennent ici aiment marcher pour rider. Personne ne semble avoir la pression concernant la première trace, tout le monde a la banane, content d’être là et de savourer pas à pas cette journée “bluebird”.
Urska, Victor et Nils doivent contourner un petit sommet pour accéder à l’endroit convoité. Laissant Urska sillonner seule le grand champ de pow sous l’arête, ils s’acharnent à trouver le chemin qui les mènera au couloir. Rien n’y fait… l’arête, en fait, c’est de la glace, le couloir est inaccessible. Victor se rabat sur un autre, plus bas. Le temps de regarder dans quoi il se lance, une purée de pois s’installe… après seulement 2 heures à attendre qu’une petite éclaircie lui donne le feu vert, c’est parti un tout droit, départ… sur de la glace ! Nils, lui, a marché toute la journée pour… ben pour redescendre en fait. Coucher de soleil, retour à la voiture. Muffin, Nils ? Muffin !
The Wall
Nelson : des bâtiments pas tous carrés, pas tous identiques, avec des couleurs, et puis des gens qui vous disent bonjour avec le sourire sous simple prétexte de vous avoir croisé. Que la région croule chaque hiver sous la neige, ça implique qu’il ne fait pas tout le temps beau en Colombie Britannique. Des gars qu’on a rencontrés à Whitewater nous ont conseillé de jeter un oeil à un de leurs spots à 1/2 heure de voiture de là, à Nelson. Il faisait mauvais, on a accepté l’invitation. Le spot, c’était le mur d’un collège. La directrice est sortie alors que Nils et Victor faisaient quelques essais. On l’a accueilli devant chez elle avec le petit sourire de ceux qui savent qu’ils vont se faire virer. Non, pas du tout, elle venait juste nous voir pour nous donner le numéro du SAMU au cas où, et nous souhaiter du fun… avec le sourire s’il vous plaît ! Il faut dire qu’un des locaux qui nous a parlé du spot venait de s’écraser comme une crêpe contre le mur, c’est un peu le risque d’un gap to wallride de face. D’autres sont venus pour nous aider à tendre l’élastique pour l’élan pendant que des passants s’arrêtaient pour applaudir. Après quoi deux profs nous regardaient railler le mur à coups de carres d’un oeil admiratif.
Mister Muffin
Entre pancakes au sirop d’érable et tout ce qui compose la diététique Nord Américaine, on ne manquait pas vraiment de ressources pour marcher tous les jours, même par -30°C (si si, il fait froid parfois). Et Nils a largement pu se rattraper de son expérience crête glacée. On a un peu échappé à notre lot quotidien de marche quand des gars de Rip Curl ont réussi à nous avoir quelques sessions de rattracks à l’oeil. Un australien a acheté des milliers d’hectares de collines boisées pour monter sa société de snowcat à côté de Rossland (en même temps il n’y a que ça, des collines boisées, à Rossland). Là-bas on a pas vu grand monde (à 350$ le forfait journée, tu m’étonnes), on s’est juste goinfrés de pow au milieu des sapins et de nul part. C’était juste excellent à rider, jusqu’en haut des arbres (si si).
Retour à Whitewater. À propos d’Australien, Nate Johnstone nous a rejoint. Pas à pas, la crête se rapproche. Petit Muffin sort du sac, et quand la crête a fini de se rapprocher, il se fait bouffer (c’est la vie). Après ça, on se nourrit de poudreuse bien light à chaque virage. Un “petit” spray pour Nate, puis rejoindre à nouveau la crête en regardant de quoi sera fait le prochain run. C’est plutôt pas mal de ne pas faire que monter… de ne pas être un Muffin quoi.
L’air frais devient glacial, le ciel s’obscurcit. Même au Canada, le soleil ne descend qu’une fois par jour. Il est déjà 17h32. Il a disparu depuis 3 minutes.








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