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SOLITAIRE

Par Greg Fitzsimmons – Photos Jay beyer

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Tout a commencé par une carte postale venue du Colorado College, il y a presque une décennie. Avant de quitter Manhattan pour l’université, Nick Waggoner recevait un mot lui disant “Vous partagerez votre chambre avec Bernard Sturgulewski d’Anchorage.” Les deux ne s’étaient jamais rencontrés. “J’étais anxieux à l’idée de vivre avec un gars qui venait d’Alaska” confie aujourd’hui Waggoner.

Devoir partager une chambre sur le campus à l’université peut apporter quelques bonnes surprises, comme celle de découvrir que l’on partage les mêmes passions avec son colocataire. Le ski prenait toute la place dans leur chambre. Waggoner et Sturgulewski avaient tous les deux choisi le Colorado pour la neige et pour l’enseignement du collège d’arts libéraux. Un goût prononcé pour le cinéma sera leur autre grand point commun.

“On adore le cinéma”, confie Nick Waggoner, l’un des visionnaires qui se cache derrière Sweetgrass Productions. “On regardait des films sur le mur de notre chambre à l’aide d’un projecteur. Sylvester Stallone faisait plus de 2 mètres quand on regardait Cliffhanger. On regardait de tout, les westerns de Sergio Leone, des films d’action, des documentaires et des fictions.”

Alors qu’ils dévoraient des films et en parlaient jusqu’à tard dans la nuit, un film de ski a fini par atterrir dans leur projecteur. “On regardait les films de Poor Boyz, Level 1, MSP, et TGR, mais la première fois que j’ai vu “Sinners” de Bill Heath, j’ai pris une claque monumentale !” nous confie Waggoner. “Ce film nous fait réfléchir sur les raisons pour lesquelles on skie et parle des différentes tribus de skieurs. “Sinners” célèbre notre sport à l’aide d’éléments oubliés. Et voilà comment on se retrouve à faire des films de ski sept ans plus tard.”

Alors que le ski est une démarche individuelle – pour ne pas dire égoïste – seul le partage peut constituer une “communauté”. Que ce soit en parlant de ses exploits après une journée à la montagne autour d’une bière avec ses potes ou en faisant des films dans des contrées lointaines, c’est le partage de l’expérience qui sauve le ski de l’égoïsme. Les gars de Sweetgrass Productions l’ont bien compris, c’est pourquoi ils jouent un rôle à part et indispensable dans notre sport.

Depuis le début, l’amitié est un composant essentiel des films Sweetgrass. “Handcut” déjà, était issu d’une collaboration entre potes. Alors que Nick et Ben ont passé leurs années de fac cloîtrés dans leur chambre, les volets fermés, à regarder “Cliffhanger”, Zac Ramas et Michael Brown – l’autre moitié du quartet Sweetgrass – ”ont grandi près de Salt Lake City en faisant des conneries à la Jackass.” Chaque personne apporte quelque chose de différent à Sweetgrass, grâce à ses origines – New York, l’Alaska ou la chaîne de montagnes Wasatch – ou ses sources d’inspiration.
“Nous avons tous un background différent et chacun de nous a son style et ses talents. On apprend les uns des autres, on communique pour s’assurer d’être sur la même longueur d’onde” affirme Waggoner.

Le succès de “Handcut” et “Signatures”, deux films indies qui ont trouvé une grande communauté de fans auprès du monde de freeride, a mis la pression à l’équipe pour la réalisation de ‘Solitaire’ qui se joue en Amérique du Sud.

Tous ceux qui ont déjà tenté une aventure à ski dans l’hémisphère Sud savent de quoi Waggoner parle lorsqu’il dit : “En Amérique du Sud, rien ne marche comme prévu. Pour nous, tout est allé de travers.”

Mais ça faisait partie du plan : “C’est précisément parce que la nature y est sauvage et rude que nous avons choisi de mettre en scène le film en Amérique du Sud” confie Waggoner. “Personne n’est parti en croyant pouvoir ramener un film complet du voyage, on est très loin de Haines ou de la Colombie-Britannique.”

“L’Amérique du Sud reste peu exploitée”, affirme Sturgulewski. “Ce continent a la plus grande diversité de paysages que j’ai jamais vue, nous voulions la capturer sur pellicule. Le but n’était pas de refaire le projet “Signatures” une deuxième fois, mais de tester nos limites dans ces contrées sauvages – L’Amérique du Sud comme terrain d’essai.”

Porter un équipement vidéo lourd, être entravé par des moyens de transport peu fiables, handicapé par des virus à l’estomac et devoir affronter de basses températures en altitude pendant des semaines – pas vraiment les conditions idéales pour réaliser un film.

“Nos films seraient différents si nous n’étions pas sur place à partager la souffrance des athlètes” dit Sturgulewski. “Tourner dans ces conditions difficiles rend nos films authentiques” ajoute Waggoner. Tout comme pour l’équipe technique, trouver des sportifs talentueux prêts à souffrir constitue tout un art.

“Nos athlètes doivent être capables de persévérer, d’affronter des situations vraiment difficiles, d’endurer la souffrance. Pendant “Solitaire”, nous avons tourné sur des lieux où beaucoup d’autres ont abandonné” affirme Waggoner. “Et sur un point de vue personnel, il faut qu’ils soient cool et intéressants, parce que l’on partage quand même nos tentes pendant un mois.”

L’équipe est constituée, entre autre, de Ptor Spricenieks, Kim Havell, Johnny Collinson, Will Cardamone, Aidan Sheehan, Taro Tamai et Ryland Bell.

La liste des athlètes Sweetgrass est aussi diversifiée qu’un paysage sud-américain. Des jibbers font équipe avec des skieurs de montagne légendaires, des no-boardeurs japonais partagent la montagne avec des rats de parc, des snowboardeurs avec des skieurs et des télémarkeurs.

Arne Backstrom incarnait l’athlète rêvé pour Sweetgrass : une mule à la montée et un condor à la descente. Backstrom était aussi intelligent dans la vie qu’il était un freak sur la neige. Alors qu’il se rendait au Pérou pour s’acclimater pour le tournage, Backstrom est décédé dans un accident de ski. Son décès a ébranlé tout l’univers du ski, ses amis et sa famille.

Mais la souffrance endurée par le crew Sweetgrass ne s’est pas arrêtée là. Au début de la deuxième année de tournage, une rumeur venue de la Sierra se propageait. Elle disait que Kip Garre, qui avait skié avec Arne et qui avait passé trois jours à le rapatrier, était perdu dans les montagnes. L’importance et l’influence de Garre dans le monde du ski aura duré des décennies. Aujourd’hui elles sont alourdies par le poids de la mémoire de ceux qui l’aiment

Avant même d’enregistrer une once de matériel et, à nouveau, lorsque “Solitaire” entrait dans sa seconde année de réalisation, la Sweetgrass family a dû gérer des tragédies inimaginables. “Le projet tout entier est dédié à la mémoire d’Arne et Kip” dit Waggoner. “Les difficultés que l’on rencontre en montagne et son côté sombre est un motif récurrent dans le film.”

Mais la réalité brutale endurée pendant la réalisation de “Solitaire” trouve son contre-poids dans l’expérience de la beauté d’un orage au-dessus de l’Amazonie, dans le partage d’un escudo avec des amis après plusieurs jours en haute altitude dans les Andes et dans le souvenir de ceux qui ne sont plus là.

Les circonstances ont influencé le résultat, mais une esthétique différente de la plupart des films de ski était recherchée dès le début. “Nous voulions un ton cru et brut dans “Solitaire”, et nous savions que nous devrions repousser les limites pour l’obtenir” confie Sturgulewski.

“Je lisais Méridien de sang lorsque l’idée du film émergeait” dit Waggoner. “Ce livre, c’est du génie. Cormac McCarthy exploite parfaitement les paysages dans son livre, et c’est un point dont on a beaucoup discuté pendant la préparation du projet.”

“J’ai offert Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad à Nick avant notre départ pour le Pérou”, ajoute Sturgulewski. “Solitaire” est devenu un projet plus sombre dès qu’il a commencé à le lire. Le livre de Conrad est devenu une force motrice de notre film.”

Influencé par la littérature, le nouveau film Sweetgrass dépasse le genre du film de ski. “Nous cherchons constamment de nouvelles idées et des sources d’inspiration fraîches” confie Waggoner. “Nous avons besoin d’apprendre sans cesse, de nourrir nos esprits.”

“Sweetgrass propose des projets et des films très éloignés des attentes du public habitué aux films de ski” affirme Sturgulewski. “Nous discutons déjà du prochain projet.”

En attendant, “Solitaire” sera une source de bluff à partager avec ses amis, au cinéma ou dans les chambres dortoirs.

sweetgrass-production.com

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