Ray Barbee

Ray Barbee

Text by Olivier Dézèque Photos by Ray Barbee & Olivier Dézèque

LONG BEACH, EXTRÉMITÉ PORTUAIRE DE LOS ANGELES, A LES ALLURES D’UN MIAMI DÉSERTIQUE. UN PEU EN AVANCE POUR MON RENDEZ-VOUS AVEC RAY BARBEE, JE SILLONNE LES LONGUES AVENUES SILENCIEUSES ET AUTRES RUES PLUS ÉTROITES QUI SEMBLENT JOINTES À L’ÉQUERRE. TOUT EST FIXÉ. J’AI REPÉRÉ SA DEMEURE. L’INSTIGATEUR DU STREET MODERNE M’AVAIT BIEN ENTENDU CONFIRMÉ NOTRE RENCONTRE. JE GARE MON VÉHICULE, M’EN EXTIRPE MOLLEMENT POUR CACHER MON EXCITATION AVANT DE CHARGER MON SAC PHOTO ET DE ME DIRIGER VERS L’ENTRÉE, DÉGOULINANT DE SUEUR. INUTILE DE SIGNALER MON ARRIVÉE CAR RAY ME DEVANCE ET OUVRE LA PORTE EN DÉGAGEANT UN LARGE SOURIRE. DEUX PETITS BLONDINETS À LA CHEVELURE LONGUE FRISÉE ET À LA PEAU MATTE NOUS PASSENT À PLEINE VITESSE ENTRE LES JAMBES EN HURLANT DE RIRE.


«Tu veux visiter un super magasin de disques? Ils ont des vinyles très rares! Tu veux un café? Nous allons écouter de la musique plus tard!», me propose-il en dévoilant un lieu de vie pour le moins accueillant. C’est une sorte de bordel organisé où les guitares cohabitent avec des planches de skate qui lorgnent vers des appa- reils photos datant du siècle dernier. Son épouse est enseignante, elle respire la sérénité et la gentillesse autant que le skateur. Le café fume malgré la chaleur du printemps et le nuage semble dif- fuser un kaléidoscope d’images, le parcours de Ray. La voix posée, à grand renfort d’une gestuelle réconfortante et démonstrative, il parle de sa famille, de ses enfants et de ses amis en dévoilant quelques clichés noir et blanc comme des fragments d’existences capturés au Leica. Les images expliquent ces mêmes moments qui s’évanouissent au-dessus des tasses au rythme du cliquetis des cuillères. Chez Ray c’est un peu comme à la maison et l’hôte véhicule cette impression d’être présent mais aussi de venir d’une autre époque. Comme si hier, aujourd’hui et demain se rencontraient miraculeusement. Les clichés sont superbes et les tirages exceptionnels. Je savais que le skateur s’intéressait à la prise de vue, mais j’ignorais qu’il disposait d’une telle capacité à saisir l’existence. Nous sortons pour nous asseoir sur les marches devant le perron de la maison de bois aux couleurs naturelles. Ray caresse le bitume et explique tout ce que le skate lui a apporté. Un chemin fort simple au final : une motivation, du rythme, de la créativité. Du skate, de la musique et des images. On peut faire beaucoup même avec une mauvaise donne. N’est ce pas le symbole amené par son premier pro-model de chez Powell? Je crois en sai- sir le sens caché en m’abreu- vant du discours d’un génie plutôt humble qui a long- temps décoré ses planches d’un joueur de cartes. En manipulant son Leica qu’il déclenche cinq ou six fois, me tirant le portrait, il insiste sur l’importance de tenter à plusieurs reprises ce que tu dois entreprendre dans la vie. C’est du moins ce qu’il a appris du ciment, des trottoirs et du marbre dans des échanges plus ou moins virulents. «Tu sais, je me suis cassé le poignet très jeune sur une rampe», explique-t-il, traduisant ainsi une légère crainte des pentes trop verticales au profit de la rue. L’espace public apporte beaucoup, c’est de cette manière que Barbee s’est construit ses expériences et ses relations. Il s’agit donc d’être reconnaissant envers le bitume, âme sombre des cités. Le quartier est sympa mais la ville semble toujours aussi inani- mée. «C’est comme ça, Long Beach. Il ne s’y passe pas grand-chose au final. Les quartiers branchés de Los Angeles sont assez loin mais je suis né dans ce bled et je m’y sens bien», explique-t-il énumérant le fil des rencontres improbables qui ont jalonné son parcours ici: des musiciens, des graffeurs, des skateurs. Son calme et sa certitude semblent inébranlables. La discussion se fragmente entre vie privée (la sienne et la mienne), techniques photographiques et pure curiosité. L’homme s’intéresse autant à ma vie que moi à la sienne. Je lui parle de ses enfants qui semblent fascinés par les super-héros de Marvel et il me répond en m’interrogeant sur ma vie de famille. Ray a compris l’essentiel : «Le skate est avant tout un dialogue et un partage. En tout cas c’est bien plus qu’une route que l’on emprunte!».