LEGENDARY JAY  ADAMS

LEGENDARY JAY ADAMS

100% Skateboarder For Life
Texte / Olivier Dézèque
Image / Spoe-Art

Jay est un seigneur. Avec sa détermination et sa franchise, il est devenu le symbole du skate ayant influencé la plupart des riders de toutes générations et de pratiques.
Les locaux remontent mollement l’accès du spot de Lower Trestles en regardant leurs slaps. La session n’aura vraisemblablement pas été excitante. Un grincement de chaîne de vélo indique de laisser passer les cyclistes. Ils sont deux à pédaler tranquillement, planches sous le bras, le sourire aux lèvres. Le plus âgé, tatoué jusqu’à l’extrémité du crâne, avait usé ses roues sur les verts de piscines vidées avant d’exploiter les moindres lines des skate-parks des late 70’s. Il s’était aussi élancé, bravant le danger ou juste pour le ride, sur la plupart des vagues de la planète. Il s’était accessoirement essayé à tous les stupéfiants possibles et imaginables par le nez, la bouche ou en intraveineuse, en fonction des périodes de son existence. Il avait décidément choisi un lifestyle ancré dans le non-conformisme.

Légende trop longtemps remisée, Jay Adams n’est pas classé et rangé. Il est même de retour sous les feux de la rampe. Tandis qu’un film retrace ses aventures de Dogtowner, plusieurs ouvrages destinés aux nouveaux nostalgiques de la skate culture célèbrent une résurrection en forme de sortie de détention. «Vous avez de la chance de me tomber dessus pour un reportage les gars ! Je ne suis plus derrière les barreaux depuis à peine trois mois et comme je suis en conditionnelle, je n’ai pas le droit de sortir du patelin. Laissez-moi surfer en début d’après-midi et on peut se rancarder au Bull Taco à 17 heures. J’ai du temps à vous accorder et en plus, c’est un peu comme à la maison : c’est le restaurant de ma femme !», nous convoque-t-il tandis que nous lui proposons une interview.
Bull Taco, San Clemente, 17 heures. Adams rapplique au volant de sa Chevrolet Low Rider étincelante. Les palmiers se reflètent sur la carrosserie et ça le dérange : «Je vais tout repeindre en noir mat. Ce n'est pas mon style ce côté bling bling.» Jay est un seigneur. Avec sa détermination et sa franchise, il est devenu le symbole du skate ayant influencé la plupart des riders de toutes générations et de pratiques. L’histoire avait commencé au sein d’une famille recomposée dans laquelle le beau-père surfait et la mère buvait un peu trop. Jay grandira entre Hawaï et Santa Monica et s'échappera aux incessantes engueulades d’un couple déséquilibré en s’exilant à la plage. A l’époque, le Pacific Ocean Beach Park qui jouxtait Venice Beach était le spot, avec ses bars à motards, ses putes, ses gangs et ses dealers qui sévissaient sur le front de mer, face au déferlantes. «Si je suis connu comme skateur, il ne faut pas oublier que c’est au surf que je dois tout. Ce sont les flots qui m’ont conduit au skate», rappelle-t-il. Son amitié avec Tony Alva, Stacy Peralta, Darius Anderson et Allen Sarlo s’est forgée au line-up. Les kids se marraient, échangeaient des vagues, rêvaient d’un avenir.

Celui-ci s’est matérialisé sous l’aspect d’une planche de bois munie de petites roulettes. Les jeunes essayeront de reproduire sur le bitume les figures de leurs surfeurs favoris : Gerry Lopez, Wayne Lynch, Miki Dora. L’apprentissage était délicat mais sans le savoir, les Z-boys étaient précurseurs. Ils allaient façonner une sous-culture du surf et une révolution à part entière. Sous la pression de Skip
Engblom, gérant de Zéphyr Skate Team, Jay et ses comparses s’inscriront à quelques compétitions. En 1975 à Del Mar, Adams se hissa à la première place d’un contest encore trop classique. «Nous, on voulait du neuf. Cette épreuve, c’était encore du skate de grand-père. Nous étions tellement différents des autres compétiteurs et d’ailleurs on a eu de la chance car il a fait chaud, très chaud cet été là…», explique Jay.

Les Z-Boys voulaient innover et cette météo trop clémente avait providentiellement contribué à assécher les piscines des villas inhabitées de Los Angeles et de la banlieue en permettant aux skaters d’en exploiter les verticales et les rebords. Le développement d’une pratique plus radicale et aérienne allait bluffer le grand public autant que poser un souci aux autorités en charge de pourchasser des vandales qui passaient le plus clair de leur temps à violer l’accès des propriétés privées équipées de bassins. Jay, conscient de son potentiel et motivé par un renouveau de la pratique, s’est lancé et a explosé comme s’il trouvait son inspiration dans le risque. Puis du jour au lendemain il s’est éclipsé en organisant une transition brutale entre le succès planétaire et la défaite organisée. Envoyant se faire voir tour à tour l’industrie, les sponsors, les photographes, les medias dès lors que le sport a commencé à acquérir ses lettres de noblesses et une certaine réputation, Jay semblera ne plus vouloir rider que pour le plaisir.

A partir de ce moment, il s’engagea dans les tumultes d’une existence toujours plus excessive. «Le punk-rock est apparu vers 1975 et m’a séduit immédiatement. Je me retrouvais totalement dans cette ligne de conduite mais au final ça m’a apporté pas mal d’embrouilles qui ont rimé avec bagarre, drogue, alcool, combines, prison, violence. Rien de bon, tu peux me croire. C’était pas dur à comprendre, mais j’ai mis du temps pour piger qu’un type défoncé et révolté qui passe l’essentiel de ses nuits dehors finit par avoir des soucis», semble regretter Adams. T.Y.T.L. – Thirty Years Too Late – , la formation au sein de laquelle il officiait comme chanteur en expulsant une haine furieuse, hurlant comme un possédé dans le micro, aura été le vecteur nécessaire mais dommageable de sa vie. A une époque où les skaters-surfers-punk-rockers n’avaient pas le droit de cité, Jay compromettait plus encore la communauté : impliqué dans une rixe aboutissant à la mort d’un homme, il connaîtra une longue peine de prison.

La réputation du Z-Boy s’est ternie au rythme de l’efflorescence virale des tatouages qui chargent maintenant la quasi-totalité de son épiderme. Jay se rappelle des premiers travaux achevés : «Le tout premier était une croix, puis j’ai recouvert pas mal de choses mais seuls quelques-uns me semblent essentiels : le prénom de ma fille dont je n’ai malheureusement plus de nouvelles (Venice Adams, sa fille, porte le nom de la ville qui a révélé le skater) et le 100% skateboarder for life qui témoigne de ma dévotion. Aujourd’hui, je n’ai aucunement l’intention de retourner dans un studio». Si la Californie est le creuset d’une culture skate et hardcore au sein de laquelle Jay se reconnaît, Hawaï reflète davantage l’aspiration de rédemption d’un personnage en oscillation entre un besoin de résonance positive et une attirance pour le feu éternel. Le juste milieu, c’est le voyage et le ride : «J’ai toujours été fasciné et apaisé par les nouveaux horizons. J’ai visité une paire d’endroits entre le Mexique, l’Indonésie, Hawaï, la France et l’Italie», révèle en soufflant le personnage momentanément bloqué par les frontières trop étroites assignées par le juge de son dernier procès. Cependant, le multi récidiviste habitué aux centres de détention annonce que sa liberté définitive est proche, maintenant qu’il est dans les pas de Dieu. La foi est une autre promesse.

Adams grignote des tacos au guacamole en crachant sur la terrasse du restaurant, le regard à la fois perdu et certain comme s’il n’était pas convaincu de se sentir bien à Orange County. «San Clemente, c’est cool tout de même. Y a des parks, des vagues incroyables, ma femme Tracy, des bons potes, dont la famille Fletcher qui est un peu ma seconde famille. Je ne sors plus le soir. J’ai formé un nouveau foyer plutôt stable. J’avais poussé pas mal de monde à bout. Surtout certaines de mes ex», avoue le rebelle avant de fixer un rendez-vous avec Nathan Fletcher qui apparaît en coup de vent. Ils iront skater le jour suivant. La jeune Tracy, son épouse, agite sa longue chevelure foncée en mettant en place le restaurant pour la soirée à venir. Tatouée à l’extrême et souriante, elle nous indique de lui passer nos commandes si nous le désirons. Jay reprend : «J’ai longtemps été contre, sans savoir mettre le doigt sur l’essence de ma révolte. Maintenant que je suis épanoui je mets à profit mon expérience en tentant d’épauler les jeunes délinquants. Je leur raconte mon histoire, mon addiction et les soucis qui en ont découlé en tentant de rendre l’échange productif. On peut être cool sans friser la catastrophe à tout bout de champ pour paraître plus déjanté, non ?».

La sortie de probatoire d’Adams est prévue pour janvier 2014. Les vagues du North Shore attendent le retour de la légende qui a visiblement théorisé sa vision des boardsports pour patienter : «J’ai vu des générations de riders depuis ma jeunesse et dans une certaine mesure j’aime la tournure que les choses ont prises. Tout va plus loin, plus haut, les tricks sont très techniques. Peut-être que les attentes de certains kids d’aujourd’hui ne sont pas bien placées. Il faut avant tout rider pour son plaisir et je vois beaucoup de newcomers se plaçant à tort dans la lignée de Kelly Slater ou de Tony Hawk. Seulement, il ne faut pas faire les choses pour la gloire. Chacun d’entre eux devraient rêver de devenir Duane Peters. Un type comme Danny Way l’a tout de suite compris».
Le pèlerinage n’est pas terminé et peut-être même qu’il commencera dès lors que Jay ne tiendra plus sur ses jambes. Pour le moment, chaque jour est l’occasion de prendre des vagues ou de grinder des copings avec l’appui de sponsors ou de mécènes (Z-Flex, Black Flys, Osiris, Tracker, Nixon, Hurley) qui au final renoncent à utiliser l’image d’une légende dont le désir est plutôt d’être à l’abri des starlights. Jay Adams est certainement le freerider professionnel à la carrière la plus longue et la plus exemplaire. S’il regrette en partie sa vie chaotique, c’est peut-être aussi et malheureusement grâce à elle que sa notoriété le dépassera toujours dorénavant. Jay, 100% skateboarder for life, forever.